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Le Membre Fantôme (Christine Brooke-Rose)

Traduction : Bernard Hoepffner

La victime à hanter est une femme. Et belle. C’est important. Elle a toujours eu un profond sentiment de confiance en soi, mais aussi un plus grand effort d’adaptation à faire. Dans le corps intact il y a un flot constant d’impulsions qui bombardent le cortex à partir des terminaisons nerveuses dans les muscles, un bombardement réparti également des deux côtés. Mais quand le corps n’est plus intact, il en résulte un déséquilibre neuromusculaire qui provoque une tension supplémentaire dans le cerveau sensibilisé et bouleverse l’état d’équilibre antérieur. A ce stade relativement prématuré, il est difficile d’estimer jusqu’à quel point ce sentiment de confiance parviendra à contrer le désespoir devant l’adaptation nécessaire, donc à affaiblir le déséquilibre dans le flot d’impulsions atteignant les zones corticales.

La victime est une femme et très belle, autant qu’on puisse en juger pour le moment avec ses yeux paisiblement fermés dans un sommeil analgésique sans conscience de la douleur. Il est facile d’oublier toute l’ampleur de la beauté quand les yeux sont fermés et les neuroblastes insensibles abrités de l’agonie. Les yeux ouverts peuvent faire vivre la beauté de douleur terreur désespoir ou colère, sans parler de désir, de tendresse liquide, ni même de l’alléchante invitation le long des sentiers vers la matrice la tombe la caverne le flux et le reflux du temps lié à la lune dévoreuse de soleil la monstrueuse béance de mort et d’intemporalité qui attire l’homme comme un aimant dès qu’il est conscient d’une chute d’un arrachement des tissus ombilicaux empoignade brutale culbute couché dans un nuage doux s’allaitant au ciel corps sevré de poids sur jambes incertaines et chute, chute à travers les jours et minutes. Les yeux ouverts peuvent faire vivre les archétypes mais ils sont maintenant fermés dans un visage crayeux gainé de longs cheveux pâles comme des fibres nerveuses mortes qui ne conduisent plus la douleur le long des membres pâles et élancés sauf la jambe droite amputée au-dessus du genou. Dommage. Mille dommages bombardent le cortex depuis les terminaisons nerveuses dans le névrome du moignon où les axones prolifèrent tout excités et renvoient de faux messages de douleur qui pour le moment ne trouvent pas de décodeur dans l’image centrale endormie d’un membre qui n’est plus là. Dommage qu’il n’y ait pas de place pour la pitié dans le jeu de hantise.

Il a été scientifiquement attesté que le seuil de la douleur est plus élevé chez les femmes que chez les hommes. Ce qui rend la tâche plus difficile, mais intéressante. Avec les hommes, il n’y a pas de problème. Cette distinction faite, le seuil varie pourtant de sujet à sujet et de moment à moment car il existe un rythme dans le jeu de hantise comme dans tout jeu selon stress fatigue drogues constitution générale équilibre préalable divertissement activité violente y compris le sexe et le psychiatre recommande un traitement par électrochocs malgré les statistiques citées avec fierté sur dix-neuf cas huit améliorations six rechutes après amélioration trois sans changement deux aggravations comme si cela prouvait quelque chose et il y en a qui y sont par trop sensibles dit-il dans son rapport. Dans chaque cas le traitement avait amélioré l’attitude du patient face à la douleur de sorte qu’il ou elle ressentait moins le désarroi. Vrai, et ennuyeux. Mais il existe des moyens de recréer le désarroi. Souvent le traitement a modifié la nature de la douleur ajoute-t-il avec fierté et ainsi chez plusieurs amputés la position du membre fantôme et sa douleur concomitante sont modifiées plutôt que soulagées. Oui, il existe des moyens.

En tout cas il est vrai qu’ils rendent la tâche de plus en plus difficile. Autrefois seules comptaient les méthodes de conditionnement, c’est à dire qu’on essayait de relever le seuil en refusant tout simplement d’admettre l’existence de la douleur fantôme. Comme si on pouvait refuser d’admettre l’existence d’un fantôme. Ils sont obligés de l’admettre maintenant. Malheureusement ils l’étudient aussi, ce qui rend certainement la tâche plus difficile, bien qu’ils comprennent le phénomène encore fort mal. Ils ne comprennent pas, par exemple, pourquoi la douleur fantôme hante d’un rythme aussi imprévisible, laissant un amputé en paix pendant vingt ans et apparaissant tout à coup, inexorable, atroce. Ni pourquoi elle se matérialise dans la forme fantôme du pied seulement, ou de la main, pas dans le membre entier, bien que le membre soit lui aussi fantôme et que la douleur réelle dans le moignon s’acharne dans chaque neurone. Et pourtant il est évident qu’une douleur, pour hanter avec succès, doit s’attaquer à la partie la plus active donc vulnérable de l’image-mémoire centrale où se trouvent les extrémités qui avaient été en contact avec la terre l’air le feu et l’eau, les plantes de pied qui portent tout le poids de l’existence tandis que l’homme transmue ses archétypes structurels du recroquevillement à la position allongée puis verticale et apprend les formes du temps de la nourriture de la lumière du noir du jeu en palpant des seins membres pelotes nounours. Mais il y a d’autres raisons. Les fantômes doivent se préserver un peu de mystère.

S’ils le peuvent. Il est certain que le savoir progresse. Le soleil blanc par exemple, ou l’audio-analgésie pour être plus précis, peut anéantir même si ce n’est que pour un instant. Mais la leucotomie, voilà le grand ennemi, et on y a recours tout à fait ouvertement dans les cas de douleur fantôme opiniâtre et indéviable. Joli mot, indéviable, en raison de la façon dont nous, les fantômes, nous nous infiltrons le long des sentiers de la douleur, le long des voies spinothalamiques pour être exact, non pas que j’aie un faible pour les mots, ils peuvent aussi être des ennemis, mais j’aime les mots qui font vivre ma tâche mon voyage le long des sentiers de la douleur, le long des voies spinothalamiques dans lesquelles ils introduisent à présent des électrodes un procédé stéréotaxique pour produire une douleur fantôme et trouver où exactement coaguler. Très dangereux. Évidement, puisque ce n’est pas le fantôme réel mais un autre, créé électriquement. Le résultat en est trop souvent une spasmodicité dans l’autre membre du même côté et une perte de coordination dans le regard plafonné. Les yeux ouverts peuvent faire vivre la beauté de terreur douleur désespoir ou colère sans parler de l’alléchante invitation le long des sentiers vers la matrice et tout le reste. Une femme de trente ans bien moins séduisante mais encore désirable et hantée avec succès par un fantôme terriblement douloureux dans son pied absent était très agitée et importune dit le Dr Poole le chirurgien mais après une leucotomie elle s’est calmée, l’importunité a disparu et ce n’était que quand on lui demandait si la douleur existait qu’elle en parlait. Il est vrai ajoute-t-il innocemment fièrement qu’elle disait alors que c’était atrocement douloureux. Les fantômes doivent se préserver quelque pouvoir.

S’ils le peuvent. Il y a toujours des moyens d’abaisser le seuil. Une destitution intellectuelle ou un retard mental par exemple le relève et les intelligences supérieures souffrent indubitablement plus que celles de type pléthorique dénué d’imagination comme le dernier, un homme pléthorique dénué d’imagination. Une tentative sans espoir. Il vaut mieux hanter les gens intelligents. Ils ne sont pas habitués à répondre pleinement avec leur corps et le choc est plus grand.

Mais cela rend aussi la tâche plus difficile, bien qu’intéressante. La victime actuelle n’est pas seulement belle, pâle évidemment, pâle comme de la craie au milieu de tous ces cheveux pâles crayeux par manque d’activité violente y compris le sexe mais intelligente. Elle pense à moi, créant ainsi ma forme, avec la douleur qui lui est attachée, me donnant ainsi une existence en tant que pied, le pied le plus mignon que j’aie jamais été et que peut-être je fus avant que la jambe ait été lacérée arrachée et écrasée dans tout ce métal tordu de voiture car il est difficile de dire si je fus jamais ou non son pied réel, si grande est mon identification actuelle en tant que pied fantôme mince long et élastique et élégamment arqué au-dessus d’un gros orteil du plus beau galbe. C’est là que j’arrive à faire souffrir le plus. Mais elle pense à moi avec intelligence, en pleine connaissance du fait que je ne suis pas réellement là attaché à cette longueur vide qui est sa jambe fantôme absente aussi. Elle m’embobine avec d’autres pensées comme les détails ennuyeux de la routine hospitalière qui pèsent plus que de raison ou plus que leur valeur intrinsèque et enveloppent chacune de mes fibres fantômes comme une gaine médullaire quelquefois. Mais quelquefois seulement car j’ai mon rythme et plusieurs autres amputés à hanter ce qui tendrait à prouver que je ne fus jamais son propre pied réel avec un emploi du temps bien rempli et les repos nécessaires pour retirer mes atomes en toute quiétude avant de les rassembler dans les neuroblastes qui vont me créer à nouveau à l’intérieur de son cerveau le long des voies spinothalamiques et des fibres efférentes jusqu’au névrome du moignon ou les axones des nerfs tranchés prolifèrent sauvagement et renvoient de faux messages aux zones corticales qui vont bientôt quand le puissant tranquillisant mourra reconstruire l’image centrale d’un membre qui n’est plus là mais arraché et lacéré écrasé et maintenant chirurgicalement tranché proprement, si proprement peut se dire d’une telle excroissance fourmilière dans le moignon. Et maintenant elle pense à moi, me donnant de la force, de l’existence, et créant ma forme, son mince long pied fantôme, son intolérable douleur fantôme.

Elle pleure tout doucement. Je trouve cela très excitant. Les pseudo-neurones dont je suis maintenant composé agitent leurs dendrites comme de frémissantes antennes s’entrelaçant s’entremêlant ou des mouches se frictionnant les pattes et qui grouillent tandis que les corps cellulaires dansent d’une synapse à l’autre et je veux qu’elle hurle.

Mais elle pleure tout doucement. Elle est non seulement belle mais courageuse, pâle évidemment d’un pâle crayeux au milieu de tous ces cheveux pâles crayeux comme des fibres nerveuses mortes qui ne conduisent plus la douleur mais gainent le visage blanc crispé dans une crampe agonie des ongles acérés qu’on force dans les cinq os du métatarse la plante du pied qui n’existe plus que dans la substance du cortex aussi blanc grisâtre que son visage et aussi crispé dans sa création de ma forme avec sa douleur concomitante, qui fait mal ?

— Très mal, Mademoiselle. Très très mal. Mais ne me faites pas une autre piqûre. Il faut que j’apprenne à supporter la douleur.

Pas si je peux l’en empêcher.

— C’est bien, ça, mais je ne venais pas vous en faire une. C’est bientôt l’heure de votre percussion.

— Oh non.

— Mais si. Vous savez que ça vous fait du bien.

— Mais c’est un vrai supplice. Et ça ne m’aide absolument pas.

Hélas si, ça aide, ça me tue, bien que cela la brûle d’une douleur réelle dans le névrome du moignon.

— Au début c’est un supplice, naturellement. Comme quand on vous met le manchon provisoire le jour après l’opération. Mais après, la compression a bien étouffé la douleur, non ? La percussion, c’est la même chose. Vous verrez, avec le temps. Comme quand on tape sur une mauvaise dent.

— Pour un temps peut-être. Mais ça ne soigne pas la dent. Et la dent existe, elle est malade. Je ne vois pas comment, en frappant mon moignon avec un maillet, on pourrait arrêter la douleur dans un pied que je ne fais qu’imaginer.

Son intelligence me tuera, malgré le seuil plus bas qui en résulte et qui m’aide.

— Et de toute façon, pourquoi est-ce que j’ai des douleurs dans le pied imaginaire et non pas dans toute la jambe ? J’imagine aussi la jambe. Et le moignon fait atrocement mal. Mais ce n’est pas pareil, c’est réel, donc supportable, même si la douleur est intense.

— Mais oui ma puce, je sais bien.

— Vraiment, Mademoiselle ? C’est tellement personnel, la douleur.

— Subjectif, disons, voilà. Une fois que vous aurez accepté cela vous serez en bonne voie de guérison.

— Mon pied est un objet. En dehors de moi. Il existe.

— Dans votre tête, ma puce. Dans votre tête seulement. Le Dr Poole vous l’a bien expliqué, n’est-ce pas ?

— Oh oui, je sais. Le système nerveux central ne peut pas se débarrasser de son image corporelle, il y est tellement habitué après tant d’années. Vingt-deux ans exactement. Comme si ça pouvait aider. Vingt-deux ans seulement. Pourquoi fallait-il donc que j’aille avec Denis dans sa voiture de dingue ? Il ne m’intéressait même pas tant que ça. C’est tellement injuste, c’est—

— Allons, allons, on va se rendre malade. Ça ne fera qu’aggraver les choses.

— Ça brûle, ça brûle, Mademoiselle, je n’en peux plus, donnez-moi quelque chose s’il vous plaît, je n’en peux plus.

Elle pleure maintenant plus que doucement, elle crie, elle sanglote, elle hurle, elle suffoque. Je trouve ça très excitant. Les pseudo-neurones dont je suis composé agitent leurs dendrites comme des ganglions fous qui arborisent le système tandis que les corps cellulaires dansent le long des cylindraxes à l’intérieur des fibres du pied qui n’est pas là, vont à reculons maintenant, en tirant par saccades pour s’échapper des antennes entrelacées comme pour s’arracher de quelque attache ombilicale submicroscopique ancrée dans les tissus mous, prise dans l’os, en peinant, peinant vers une naissance une liberté et terreur du temps et de l’espace tandis que les impulsions se précipitent en bas le long des fibrilles et me créent, me forment et je fais très mal, je gonfle jusqu’à une existence énorme qui la possède entièrement et qui l’aime, l’aime, l’aime et la brûle atrocement jusqu’à ce que la zone corticale ne puisse réagir qu’en coupant l’approvisionnement de sang le long des nerfs sortant de la moelle épinière de sorte qu’elle s’évanouit.

Elle a l’air si belle, si blanche et d’un pâle crayeux au milieu de tous ces cheveux crayeux comme des fibres nerveuses mortes qui ne conduisent plus la douleur mais gainent le visage blanc paisible à présent avec son regard plafonné disparu au-delà de la fente des paupières pour confronter les fantômes plus sombres de la matrice la tombe la caverne le flux et le reflux des marées sans fin liées à la lune dévoreuse de soleil monstre de béance mort et intemporalité qui attire l’âme humaine comme un aimant dès la première chute arrachement de muscle empoignade brutale culbute couché dans un nuage doux s’allaitant au ciel sevré du poids du corps sur jambes incertaines et chute à travers jours et minutes. Les yeux ouverts peuvent faire vivre les archétypes et l’amour qui m’attire vers elle comme un aimant tandis qu’elle s’éveille et allons, allons, ma puce, restons couchée tranquillement ça va aller mieux à présent.

— Oui. Merci Mademoiselle.

Comme si elle avait fait quelque chose.

— Mademoiselle.

— Oui ?

— Est-ce vrai que les enfants amputés avant l’âge de quatre ans n’ont pas de douleurs fantômes ? C’est ce que m’a dit le Dr Poole.

— Et bien, si le Dr Poole vous l’a dit, ça doit être vrai, je pense.

— Ce n’est pas évident. Le Dr Poole dit beaucoup de choses à ses patients pour les réconforter. Mais comme tous les docteurs il est tellement occupé qu’il oublie que nous sommes des individus. Par exemple l’autre jour, pendant la percussion, il a dit—

— A propos, c’est l’heure. On va mieux maintenant ?

Comme d’habitude elle se retire dans son obsession du Dr Poole le chirurgien l’homme-au-couteau le castrateur. Elle coule en Dr Poole, trempant ses terminaisons dans les tissus mous environnants comme dans la poche d’un œdème, enveloppant chacune de mes fibres fantômes d’une gaine de myéline qui m’embobine avec tout ce que le Dr Poole a dit jusqu’au plus petit détail moléculaire pour soulager calmer stimuler et occuper. Pourtant ça ne m’ennuie pas trop à présent d’être ainsi embobiné coupé castré en tant que membre fantôme car pour l’instant je me suis dépensé en la possédant aussi énormément douloureusement et je dois me reposer récupérer mes atomes pendant que le maillet de caoutchouc tape sur le névrome de son moignon dix minutes durant jusqu’à ce qu’à chaque coup plusieurs centaines de fibres nerveuses amyéliniques dégénèrent et après des jours semaines mois se recroquevillent et meurent. Mais la douleur réelle dans son moignon ne me concerne pas étant comme elle l’a dit si justement réelle donc supportable. C’est seulement dans les phases initiales que j’utilise le fait que la douleur existe pour accroître ma forme mon énormité ma prise sur elle, j’emprunte sa douleur la rendant avec les intérêts d’impulsions. C’est toutefois de l’image centrale de moi que je tire ma force principale, afin qu’après des semaines d’une relation intime je puisse me créer à partir de cette image centrale sans avoir recours à la douleur dans le moignon qui pourrait avoir presque complètement disparu après des années ou réapparaître juste de temps en temps selon stress et fatigue mais indépendamment de mes brusques visitations. Les fantômes ont leurs propres rythmes, doivent préserver leur indépendance, leur mystère.

Elle commence à me manquer. C’est toujours un mauvais signe quand je commence à analyser mes méthodes d’auto-création, auto-absorption plutôt. Elle est elle-même complètement absorbée loin de moi en Dr Poole, qui est distingué avec des cheveux argentés et des yeux sensuels dont il sait parfaitement se servir pour susciter le degré nécessaire d’investissement personnel chez ses patients. Il entre dans le pavillon des femmes en disant pourquoi n’avez-vous pas brossé cette magnifique chevelure ma belle et où est votre sac à main mon chou voilà sortez votre poudrier et un peu de rouge à lèvres aussi j’aime un peu de grâce féminine chez mes patientes même le jour après et voilà c’est bien mieux j’ai pensé que vous étiez si mignonne sur la table d’opération mais un peu pâle comme si on pouvait avoir l’air mignon sous un masque à oxygène. Même les hommes réagissent par rivalité refoulée envers sa belle allure frustration dépendance au père et peur de la castration bien fondée tandis qu’il tape sur leur moignon avec son maillet de caoutchouc en parlant gentiment de problèmes de douleurs et de fantômes et sont très ennuyés quand le Dr Willett le fait à sa place.

Quand revient-elle ? Y a-t-il eu dix minutes ou dix jours depuis la dernière fois que je l’ai possédée ? Je perds la notion du temps, ça a toujours été une faiblesse de fantôme loin des sens loin du cœur. Elle ne pense pas à moi. Elle est absorbée en Dr Poole ses cheveux argentés yeux sensuels et des mots doux comme ma belle je suis très content de vous qui coulent le long même du névrilème à travers les gaines myélinisées de chaque fibre et envoient des impulsions vers le bas le long des structures non-solides des fibrilles par les étranglements où d’une façon ou d’une autre ils se transmuent en d’autres mots non formulés ma petite fille mon amour ma douce petite fille qui ondoient leurs particules chaotiques autour du système autonome tout entier en sens inverse dans la colonne vertébrale puis le thalamus sans rien d’autre qu’une sensation de chaleur de faible amplitude dans le pied fantôme tandis que je deviens jaloux de loin dans l’espace et le temps perdu. J’aurais dû aller avec elle. Mais il aurait pu m’observer. Et j’étais fatigué. Et maintenant je me retrouve tout agité de son absence loin de moi.

Il est en train de lui expliquer d’une voie affable et sensuelle que la douleur fantôme est liée à un état d’excitation centrale avec une insistance sur le pool internuncial de la moelle épinière ou en d’autres mots, mon petit, les centres nerveux supérieurs d’où résulte une sommation de stimuli anormaux et une persistance du schéma douloureux dû au niveau supérieur de l’investissement. Qu’est-ce que c’est la sommation demande-t-elle pour cacher la confusion ressentie au mot investissement d’où découle personnel. Je m’excuse ma chérie oh il appelle tout le monde ma chérie c’est sa méthode thérapeutique vous êtes tellement intelligente j’en oublie que vous n’êtes pas de la profession ça aussi c’est la méthode thérapeutique qu’il emploie avec elle ça veut tout simplement dire la somme totale, vous savez, tous les stimuli anormaux s’activant en même temps. Et internuncial et bien vous avez entendu parler d’un nonce, non ? un messager ou ambassadeur du pape, avec les nerfs c’est la même chose, ils envoient des messagers qui se rassemblent dans le pool internuncial, comme un pool de dactylos, vous me suivez, c’est pourquoi je m’appelle Poole, ha, je reçois tous les messages nerveux de tous mes patients et je les trie et les apaise tout comme le pool des eaux du Léthé ma chérie, comme ça ils ne font plus mal, vous voyez. Pour un moment en tout cas. Jusqu’à la visite suivante.

— Vous semblez avoir l’intention de créer en moi une dépendance émotionnelle. Si vous continuez comme ça la douleur fantôme apparaîtra chaque fois que je dois venir vous voir.

— Ne faites pas preuve de trop d’intelligence, ma chérie, ou ça ira encore plus mal.

— Pourquoi des stimuli anormaux s’activant tous en même temps ? Qu’est-ce que j’ai d’anormal ?

— Pas vous ma chérie. Vous êtes une belle jeune femme, normale et pleine de santé et vous mènerez bientôt une belle vie, normale et pleine de santé si vous êtes sage et faites ce que je vous dis.

Les mots coulent à travers les gaines myélinisées de chaque nerf et envoient des impulsions le long des structures non-solides des fibrilles par les étranglements où d’une façon ou d’une autre ils se transmuent en vie amoureuse normale et pleine de santé pas encore tout à fait formulée tandis qu’ils ondoient sous formes de particules éparpillées tout doucement autour du système autonome et retour au liquide céphalorachidien où ils s’enfoncent et se noient dans les eaux du pool internuncial avant d’atteindre le thalamus. Elle est étendue calme sereine presque euphorique sur son lit ses yeux ouverts vivant d’une tendresse liquide et l’alléchante invitation le long des sentiers vers la matrice le flux et le reflux du temps lié à la lune dévoreuse de soleil béance blanche du ciel et intemporalité qui m’attire comme un aimant dès que je suis conscient de ma renaissance dans le désir de recréer ma forme son pied fantôme et je ravage sa beauté de ma douloureuse énormité comme douleur fantôme opiniâtre et indéviable.

Il lui faudrait m’aimer me vouloir me réclamer malgré son intelligence ou peut-être à cause de. Il lui faudra désirer que je recrée ma forme son pied fantôme dans sa tête pour attirer l’attention à voix douce aux yeux sensuels du Dr Poole l’homme-au-couteau le castrateur de cette forme qui avait été en contact intime avec la terre l’air l’eau la mère le ventre et portant le poids tout entier de son existence en position verticale sur cette forme d’os de chair de fibre de peau profondément gravée à l’intérieur de la composition cellulaire du cerveau moyen gauche au niveau du colliculus supérieur situé latéralement à six millimètres de l’aqueduc de Sylvius dans la zone des sentiers de la douleur. Il faudra qu’elle s’attache à ses symptômes.

Comme j’étais fort ce premier jour quand elle a repris connaissance après le vide anesthésique sans rêve et voulait se lever convaincue que sa jambe son pied étaient quand même là le chirurgien ayant d’une façon ou d’une autre réparé calmé remodelé refait ce membre écrasé et lacéré qui ne conduisait alors qu’une douleur sourde à travers les nerfs encore ensommeillés. Je l’ai regardée s’éveiller, si belle dans sa pâleur gainée d’or pâle comme de la myéline autour de fibres mortes qui ne conduisent pas de douleur. Et l’étonnement espoir surprise dans ses yeux endormis de sirène qui semblaient émerger de profondes eaux en mouvement avec la lune dévoreuse de soleil grande béance de mort et d’intemporalité auquel l’homme doit retourner attiré comme un aimant dès la chute l’arrachement du placenta empoignade brutale culbute couché dans les tissus mous et doux s’allaitant au jour qui répartit ses minutes en séparations imaginaires poids du corps sur jambes qui se désagrègent et chute à travers mois et années. Alors même je compris en un instant infinitésimal bombardé par sa beauté que j’allais avoir besoin d’un investissement à un niveau supérieur pour mes peines et je me sentis frappé de crainte mais plein de force et il s’ensuivit une sommation de stimuli anormaux ma forme assez hypertrophiée bien que mince encore dans sa tête et élégamment arquée le pied le plus mignon que j’aie jamais été et que peut-être je fus avant que sa jambe ait été lacérée écrasée dans tout ce métal tordu de voiture.

Le thalamus optique dans le cortex cérébral travaillait dur et tout à coup éveillée elle me vit bien comme j’étirais mon long pseudo-métatarse élégamment arqué vers les protubérances malléolaires de chaque côté de sa cheville fine et en haut le tibia galbé le genou rond la fossette dans la chair du creux poplité derrière le genou jusqu’à ce que tout à coup elle rejette les draps et voie le moignon qu’on avait bandé juste devant un vide baillant et elle suffoqua, puis se mit à gémir comme un animal ou une femme sur le point de jouir. C’était très excitant. Mais anéantissant. J’avais existé avec tant de force tellement hypertrophié et avec tant de détails sensuellement décrits jusqu’à ce qu’elle voie de ses propres yeux que je n’étais pas là et j’ai presque cessé d’être. Mais sa terreur sa souffrance alors qu’elle haletait galvanisèrent mes impulsions vers les terminaisons libres de ses fibres de douleur afférentes proprioceptives et elle hurla, oh joie ineffable. Je compris alors que l’élément visio-érotique de son œil interne serait toujours là pour m’aider malgré son intelligence ou peut-être à cause de.

Les mots sont mes ennemis. Les mots du Dr Poole et du Dr Willett mais particulièrement Dr Poole sa voix douce ses yeux sensuels avec ses demandes de rouge à lèvres brosse à cheveux confiance en soi vanité et ses explications qui calment renforcent la compréhension qu’elle a. Elle m’embobine avec des mots qui formulent des pensées nouvelles sur sa mère ses flirts et son travail passé présent futur qui enveloppent chacune de mes fibres comme une gaine médullaire quelquefois. Mais quelquefois seulement car j’ai mon rythme et quoique trop absorbé obsédé bien trop investi en elle à présent pour pouvoir hanter d’autres amputés j’ai besoin de mes périodes de repos. Pas trop longues cependant. Je commence à avoir plus besoin d’elle que de mes périodes de repos, à brûler d’avoir mon existence reconnue par elle, ma forme en tant que pied qui lui appartient intimement et de façon inextirpable au dedans de son système cérébrospinal le bombardant par toutes ses voies porteuses d’impulsions avec des douleurs opiniâtres et indéviables. Le réel danger des mots c’est qu’ils créent des pensées qui amènent à d’autres pensées et celles-ci pour peu qu’elles soient stimulantes et distrayantes et passionnantes pourraient m’étouffer entièrement et m’assommer comme un maillet à percussion jusqu’à ce que mes pseudo-terminaisons nerveuses amyéliniques dégénèrent se recroquevillent et meurent. Si elle commence à penser de façon constructive à son avenir par exemple. Mais il existe des moyens. Les mots du Dr Poole ont certainement un effet secondaire qui m’aide, en élaborant comme elle l’a si intelligemment fait remarquer une dépendance émotionnelle de visite en visite et la reconnaissance intelligente de cette dépendance ne peut en aucun cas y faire obstacle. Pour son attention à voix douce et yeux sensuels elle désire trop souvent recréer ma forme fantôme son pied qui avait été en contact intime avec la terre l’air l’eau la mère le ventre et portant le poids tout entier de son existence en position verticale sur cette structure d’os de chair de fibre de peau à présent transpercée par des ongles acérés qu’on force dans le métatarse et la plante du pied qui n’existe plus qu’en tant qu’image profondément gravée dans le cortex gauche aussi blanc grisâtre que son visage et aussi crispé dans sa création de ma forme avec sa douleur fantôme concomitante.

— Vous vous attachez à vos symptômes ma chérie dit le Dr Poole avec sévérité et une tape gentille quand même sur le moignon le névrome presque circonscrit mature maintenant en état de non-prolifération guéri et elle n’avait jamais entendu cette phrase avant.

— Ça veut dire, mon petit, que bien que la douleur fantôme soit pour vous sans aucun doute on ne peut plus réelle, les causes en sont plus psychogéniques que physiologiques ce que nous appelons une douleur fonctionnelle. Ne prenez pas cet air offensé, ma chérie, je ne dis pas que vous avez le cerveau dérangé ou que vous simulez. La simulation est fort rare dans ce domaine. Mais certains patients sont dépressifs ou hystériques et prolongent, même inconsciemment, leurs symptômes pendant des années et des années, et souffrent une réelle agonie qui ne peut être traitée en fin de compte qu’avec une sympathectomie, ce qui mon petit n’est pas comme vous pourriez le penser, ne prenez pas cet air apeuré, la suppression de sympathie mais la suppression de certains nerfs ou plutôt ganglions dans le système nerveux autonome sympathique, une petite opération localisée. Mais vous ne voulez pas d’opération supplémentaire ? ou pendant que nous y sommes une leucotomie, ce serait bien trop définitif.

— Quoi ! Jamais.

— Et bien, vous voyez. Ce n’était qu’une menace, comme ça, pour badiner mon petit puisque vous n’êtes en fait ni dépressive ni hystérique mais une jeune femme normale et pleine de santé qui a subi un sale choc et une sale opération. Aimeriez-vous qu’on vous fasse une autre série d’électrochocs ? Ça vous avait quand même un peu soulagée, si je me rappelle bien ?

— Non.

— Alors, il existe quelque chose de nouveau, ça s’appelle le soleil blanc, un joli nom très poétique pour l’audio-analgésie, on introduit ça dans l’oreille sur une telle gamme de stimuli auditifs que tous les récepteurs dans le cerveau en sont submergés.

— Ça suffit, taisez-vous !

— J’espérais que vous diriez cela. C’est bien, mon petit, calmez-vous. Il faut donc que vous vous en occupiez vous-même. Vous êtes une bonne fille très courageuse. Vous vous en sortez très bien avec la nouvelle prothèse orthopédique, on me l’a dit en physiothérapie. Elle vous va bien n’est-ce pas ? ne vous fait pas mal ? Bien. Et vous vous occupez l’esprit ?

— Oui.

— Bien. Avec quoi ?

— Oh, des pensées. Des idées.

— Ah, mais c’est moins bien. Il ne faut pas vous faire des idées. Quelles pensées ? Vous devriez faire quelque chose. Vous préparer à la vie normale. Nous allons bientôt vous laisser repartir et il faudrait y penser.

— Vous venez de dire que ce n’était pas une bonne chose de penser.

— Pas folle, eh ? tout ira très bien. Avez-vous un travail qui vous attend ?

— J’étais mannequin.

— 0h. Je m’excuse mon petit, vous me l’aviez dit et votre mère aussi. Oui, je l’avais oublié sur le moment.

— Vous avez tant de patients.

— Ce n’est pas une excuse.

— A vrai dire je pensais que, peut-être, je pourrais écrire.

— A qui mon petit ?

— Non, écrire. Vous savez, des romans.

— Ah oui. Vous voulez dire des histoires d’amour ? Ou d’espionnage ? Pourquoi pas, on peut faire de l’argent avec tout ça. Tant que vous ne vous excitez pas trop vous-même. La tension fait revenir le fantôme, vous savez.

— C’est à dire, ce n’est pas exactement à des histoires d’amour que je pensais non elle ne pense pas exactement à des histoires d’amour ou d’espionnage bien que je l’aime et que je l’espionne au travers des symptômes auxquels elle s’attache un peu pour obtenir la sympathie à voix douce aux yeux sensuels du pool internuncial dans la moelle épinière ou en d’autres mots ma chérie ma petite fille ma tendre et douce petite fille les centres sensoriels supérieurs d’où résulte une sommation de stimuli anormaux et une persistance du schéma douloureux auquel elle s’attache du fait d’un investissement à un niveau supérieur peur de la sympathectomie et du soleil blanc submergeant tous les récepteurs de son cerveau. Elle pense à moi pour écrire sur moi de façon à me sortir de son système comme ils disent pas sympathique ou parasympathique autonome mais cérébrospinal me sortir de son cerveau moyen sur du papier au lieu de souffrir là à cinquante-trois centimètres et demi de son moignon maintenant circonscrit mature et non-proliférant avec une demi-jambe fantôme au milieu quoique non douloureuse mais sans aucun doute projetant au dehors la douleur d’ongles acérés qu’on force dans le métatarse et la plante du pied qui n’existe plus que dans les centres sensoriels supérieurs près du thalamus optique avec lequel elle me voit de son œil interne visio-érotique latéral à l’aqueduc de Sylvius dans la zone des sentiers de la douleur jusqu’à ce que j’existe à nouveau avec tant de force tellement hypertrophié et avec tant de détails sensuellement décrits que je galvanise mes impulsions le long des terminaisons nerveuses de mes fibres afférentes proprioceptives et elle se met à gémir comme un animal ou une femme dans une joie ineffable.

Je ne la laisserai pas se débarrasser de moi avec des mots qui recréent ma forme mes atomes galvanisant d’agonie sur du simple papier qui sera lu par les masses non-souffrantes et insouciantes pour être vécus par procuration et de cette façon dispersés.

Elle écrit cependant. Elle a une pointe Bic et un petit cahier d’exercices que Denis lui a apporté. Il s’en est sorti avec un bras cassé qu’il a porté un moment en écharpe et ressemblait à Napoléon court et trapu étrangement continental avec une mèche mince et droite tombant de son front dégarni sur ses arcades mais sans arrêt remontée tandis qu’il dit comment vas-tu ma chérie et le front se contracte un peu par culpabilité souci gêne peur éloignant la sympathie et tout sentiment d’amour qui aurait pu exister avec deux jambes. Elle se sert de lui mais pas tant que ça comme elle le pourrait bien et il lui apporte des fruits et des fleurs et les livres qu’elle veut sur les syndromes d’amputation pas des magazines pleins de mannequins et la pointe Bic et le petit cahier d’exercices qui reste fermé et vide pendant quelque temps comme je continue à la posséder encore et encore grandissant en force de son désespoir qui m’excite avec un rythme qui s’accélère et recrée ma forme et mon obsession d’elle souffrant mon désir. Malgré l’accélération du rythme cependant ou à cause de j’ai besoin des périodes de repos pour retirer mes atomes après détumescence avant de les regrouper dans les neuroblastes qui me reformuleront au dedans de son cerveau le long des voies spinothalamiques et des fibres efférentes et pendant ce temps elle ouvre le petit cahier d’exercices et à l’aide de minces traits impersonnels elle écrit les mots qu’elle entend comme soleil blanc submergeant tous les autres récepteurs du cerveau de sorte que la page blanche se grave tout doucement avec la victime à hanter est une femme. Et belle. C’est important. Elle a toujours eu un profond sentiment de confiance en soi, mais aussi un plus grand effort d’adaptation à faire tandis que je m’assoupis repose dans ma détumescence. Elle me trahit.

Elle ne pense pas à une histoire d’amour policier-espionnage bien qu’elle m’aime m’espionne au travers des symptômes attachants ni un roman pas Proust elle à la recherche du pied perdu j’apprécie aussi une bonne blague je peux en faire de meilleures que le Dr Poole mais elle commence humblement avec une nouvelle qui dit que la victime est une femme et très belle comme elle le sait bien avec des yeux ouverts qui peuvent faire vivre la beauté de douleur terreur désespoir ou colère, sans parler de désir, de tendresse liquide, ni même de l’alléchante invitation le long des sentiers de la douleur submergés par le soleil blanc des mots qu’elle entend, leurs cellules nucléées irradiant à partir du ganglion cochléaire de l’oreille interne dans le lobe temporal et tout autour du cortex cérébral jusqu’au centre de la vision dans le lobe occipital où le chiasme optique me retourne ainsi que son corps entier à l’envers jusqu’à la retransmission dans le lobe pariétal et terminant dans le thalamus où contact douleur chaleur froid localisation discrimination identification de postures fusionnent avec la faculté de réagir à différentes intensités de stimuli de sorte que je m’enfonce me noie dans une existence qui n’est qu’abstraite me sens assommé par la percussion et bombardé jusqu’au point où mes pseudo-fibres nerveuses amyéliniques dégénèrent se recroquevillent et meurent.

Il a été scientifiquement attesté que le seuil de la douleur est plus élevé chez les femmes que chez les hommes. Ce qui rend la tâche plus difficile, mais intéressante. C’est bon, qu’elle continue je peux attendre mon heure en détumescence jusqu’à ce qu’elle s’épuise et me supplie de revenir ou me recrée à nouveau à partir de la tension provenant de fatigue et de vide. Car cette distinction faite, le seuil varie pourtant de sujet à sujet et de moment à moment et il existe un rythme dans le jeu de hantise comme dans tout jeu selon stress drogues divertissement activité violente y compris le sexe et la création littéraire comme chez un soldat au combat tous les sens occupés, inconscient de ses blessures jusqu’à ce que sa férocité sauvage ait diminué. Car il existe des moyens de recréer le désarroi. La série d’électrochocs qu’elle s’est prescrits maintenant pourrait ne pas avoir d’autre effet que d’altérer la nature de la douleur et la position du membre fantôme. Qu’ils sont bêtes. La variété des positions est l’épice de l’intimité. Je trouve cela très excitant. Malgré l’anéantissement au travers d’une existence qui n’est qu’abstraite sur le papier rapidement neuroblastifié il y a toujours des moyens d’abaisser le seuil. Une destitution intellectuelle par exemple le relève et les intelligences supérieures souffrent indubitablement plus que celles de type pléthorique dénué d’imagination ce qu’elle n’est certainement pas en ce moment. Elle pense à moi, créant de cette façon ma forme son pied fantôme, visuellement, auditivement dans les mots et sensuellement en os chair peau et neuroblastes qui dansent le long des cylindraxes à l’intérieur des fibres gainées de myéline du pied absent sauf sur le papier qui sera lu par les masses non-souffrantes et insouciantes pour être vécus par procuration et de cette façon dispersés.

J’avais existé avec tant de force tellement hypertrophié et avec tant de détails cellulaires que sa création abstraite verra ma mort à moins que les électrochocs qu’elle s’est prescrits ne fasse qu’altérer ma nature ma position plus ou moins distante du moignon en tant que projection de l’image centrale dans les centres nerveux supérieurs en état d’excitation galvanisant mes impulsions vers les terminaisons libres de ses fibres de douleur qui picotent afférentes proprioceptives et les pseudo-neurones dont je suis recomposé agitent leurs dendrites comme des ganglions fous arborisant le système tandis que les corps cellulaires dansent le long des fibres du pied qui n’est pas là, vont à reculons maintenant, en tirant par saccades pour s’échapper des antennes entrelacées comme pour s’arracher de quelque attache ombilicale submicroscopique ancrée dans les tissus mous, prise dans l’os, en peinant vers une naissance une liberté et terreur du temps et de l’espace tandis que les neuroblastes se précipitent en bas le long des fibrilles et me créent, me forment et je fais très mal, je gonfle jusqu’à une existence énorme qui la possède entièrement et qui l’aime, l’aime, l’aime et la brûle atrocement jusqu’à ce qu’elle gémisse et halète comme un animal ou une femme dans une joie ineffable et la zone corticale réagit en coupant l’approvisionnement de sang le long des nerfs quittant la moelle épinière et s’en va elle s’évanouit.

Elle a l’air si belle, si blanche et d’un pâle crayeux au milieu de tous ces cheveux crayeux comme des fibres nerveuses mortes qui ne conduisent plus la douleur mais gainent le visage blanc paisible à présent avec son regard plafonné disparu au-delà de la fente des paupières pour confronter les fantômes plus sombres de la matrice la tombe la caverne le flux et le reflux des pools internunciaux liés à la béance de la mort et de l’intemporalité qui l’attire comme un aimant dès la première chute arrachement de muscle empoignade brutale culbute couché dans les tissus mous et doux s’allaitant au ciel corps sevré de poids sur jambes qui se désagrègent et chute à travers jours et minutes. Les yeux ouverts peuvent faire vivre les archétypes et l’amour qui m’attire comme un aimant dès l’instant de ma renaissance dans le désir de recréer ma forme son pied fantôme et je ravage sa beauté de ma douloureuse énormité comme douleur fantôme opiniâtre et indéviable.

Oui, il existe des moyens de recréer le désarroi, moins souvent peut-être, ce qui est la façon d’être de l’intimité et même la hantise possède son rythme croissant décroissant selon stress fatigue drogues constitution générale équilibre préalable divertissement activité violente y compris le sexe et l’écriture. J’apprendrai à être plus discret, je jouerai la distance peut-être mais je ne ferai que jouer. Je ne peux pas vivre sans elle et je connais sa faiblesse maintenant, je sais qu’elle a besoin de mon amour ma présence ma forme son mince et long pied fantôme avec son énormité concomitante en tant que douleur fantôme.

Elle pleure tout doucement maintenant. Je trouve cela très excitant.