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Xorandor (Christine Brooke-Rose) : Chapitre 1

Traduction : Bernard Hoepffner

1 DÉBUT

La première fois qu’on a rencontré Xorandor on était assis dessus.

Correction, Zab. Assis Vrai, rencontré Faux. On n’a pas rencontré Xorandor, il nous a contactés.

Vrai, Jip. On était allés à notre coin habituel près du vieux cairn et on s’est assis sur cette large pierre plate.

C’était le milieu de notre éprom d’été et on avait emporté Poccom 2 pour jouer avec.

C’était le tout petit, maintenant on se sert du Poccom 3.

Quand tout à coup ces mots nous sont tombés du ciel — enfin sur le mini-écran, en jaune — DESCENDEZ DE MON DOS.

Epelé de façon bizarre, D,É,C,E,N,D,É et puis D,E et puis M,O,N, et puis D,O. Ça c’est pour l’imprimé.

D’accord. Et t’as juré que c’était pas toi qui l’avais fait.

Correction, Jip, jurer n’aurait servi à rien. En fait, faudrait dire à ce stade que nous lisons souvent nos pensées réciproques aussi vite qu’un ordinateur calcule. On s’est regardés et on a tout de suite compris que c’était pas l’autre qui l’avait fait.

Quartes ! c’est dur de dicter tout ça, Zab. Ça serait bien plus facile de le taper directement sur le clavier.

Mais alors ça viendrait d’un de nous seulement, même en alternant. Un, c’est important qu’on soit deux, et deux, c’est plus facile d’interrompre en vocal que de repousser tes mains. Tu étais d’accord, Jip, tu as même dit que comme ça on racontait l’histoire en bascule, et ça c’était superdiodique. On s’y habituera.

Mais on pourrait se servir de deux claviers, et d’interrupteurs de programmes avec des ATTENTES et d’autres sous-programmes.

Pas pareil, Jip. Même si on la raconte en complémentaire, disons en bulle plutôt qu’en bascule—

Tu mélanges un peu tes couches d’ordinateur.

—parler c’est mieux qu’avec les sous-programmes, pasqu’alors on peut dévier, il faudrait que ça soit, j’sais pas moi, comme un filet à papillons, déployé et agité dans tous les sens pour attraper un mot ou une idée passagère. Ça va être plus difficile qu’on ne pensait, je suis sûre que tu t’en rends compte, de rattraper tous les détails après huit ou neuf mois. On pourra se débarrasser du filet après.

Vider les données comme on vide un filet, pas mal, Zab, terminal intelligent. L’idéal serait un vidage dynamique, vider la mémoire pendant le passage du programme.

T’es cinglé, Jip, on ne pourra pas savoir avant longtemps ce qu’il faut vider ou effacer.

Quartes ! Et si on s’y mettait. Vaudrait mieux que ça aille mieux. Comment se débrouillaient les bardes ? On n’a encore rien dit.

C’est ce qu’on appelle le suspense, Jip.

Ou des instructions de remplissage.

Et bien les bardes en mettaient tout plein. Tiens, il y a même quelques tecs classiques où il se passe rien pendant soixante pages, ça défile, rien que des filets où les données sont toutes éparpillées.

T’éternise pas trop sur chaque plaisanterie, Zab, ou on s’y mettra jamais. On aurait pas dû commencer comme on l’a fait. Après tout, c’est bien plus tard qu’on lui a donné le nom de Xorandor, et ça n’a pas pris tout de suite.

Et alors ?

Bascule-de-sac ! on dirait que c’est plus dur de raconter une histoire, même la nôtre, que de créer le programme le plus compliqué. Ou en tout cas de décider comment la raconter. Où commencer, par exemple. Y a tant de débuts qu’on n’en finira jamais. Et si on les rentre tous pour demander ensuite à Poccom de choisir, et bien, rien que le processus de les imaginer et de les rentrer nous prendrait des années. Et tout ça pour se convaincre de la réponse bien avant d’avoir fini.

C’est là qu’intervient le filet à éparpillons, Jip. De toute façon, c’est exactement ce qu’on fait, non ? Rentrer tous les trucs à mesure qu’on y pense et attendre le stade du traitement pour effacer ou rajouter ou décaler.

Dis donc, Zab ! on devrait peut-être commencer par se présenter. Plein d’histoires commencent avec le conteur qui dit qui il est.

Mais tout le monde nous connaît maintenant.

Maintenant, oui, à cause du ramdam. Mais quand nous aurons grandi, ou peut-être même avant, il ne nous en restera plus rien. En tout cas pas les détails.

Vrai. On en perd la boucle, Jip, tout le monde connecte immédiatement les découvertes les plus déconnectées et en même temps il leur faut des dizaines d’années pour changer leurs habitudes mentales.

Et naturellement ce qui compte c’est de donner notre version à nous, pas celles des médias. Nous savons des choses que papa ne sait pas que nous savons. Et puis on aura la version de Xorandor s’il tient sa promesse comme il l’a toujours fait.

D’un autre côté on était aussi plus jeunes, et on comprenait encore moins que maintenant.

Charabia, Zab. Ça serait plutôt dans l’autre sens, on en sait moins qu’eux maintenant, isolés ici, en Allemagne, ou moins qu’on en savait alors.

Mais c’est quand même vrai qu’on en savait plus à l’époque. Et qu’on veut le raconter. Bon, alors, nous sommes jumeaux. Si inséparables qu’au début Xorandor croyait que nous étions une seule personne, nos voix se ressemblaient tellement. Nous avions douze ans et demi. Jip, c’est pour John Ivor Paul et comme papa s’appelle aussi John les initiales sont devenues un nom, pour les distinguer.

Et Zab était jalouse, pasqu’Isabelle Paula Kate n’est pas prononçable, alors elle a pris une syllabe de son premier nom pour que ça ait le même punch.

Et papa n’a jamais aimé Zab et veut à tout prix se servir d’Isabelle. Mais il n’y arrive pas. Maman a abandonné tout de suite.

C’est comme ça que nous avons créé nos noms. En s’en servant tout le temps.

Exactement comme avec Xorandor. Exactement comme on donne un nom à un programme.

Trappe, Zab. Quoi d’autre ?

C’est tout pour le qui. Ah non, on oublie la description physique. Nous nous ressemblons, avec des cheveux clairs, de même longueur, plutôt courts, et—

Rem redondante, Zab, on s’en fiche. Est-ce que les gens savent à quoi ressemblent les conteurs ? Tu pourrais me décrire Lockwood ?

Mais nous sommes aussi des personnages, Jip. Presque les héros s’il n’y avait pas Xorandor. Mais O.K., reçu cinq sur cinq. Et maintenant quel type de personnages. Et ça fait quand même partie du qui.

A St Austell on nous appelait les petits prodiges, pasqu’on est vraiment bons en classe avec les ordinateurs. Les autres les aiment bien pour les jeux, ou bien comme substid’instits, mais les périphériques leur suffisent. Marrant, pasqu’en réalité on est tous des ordinateurs, biologiques au lieu d’électroniques, et nés avec des programmes de base. Mais il y en a qui les développent tôt et d’autres pas, et alors c’est trop tard, comme pour apprendre les langues.

Mais c’est un apprentissage de langues.

Dac. Tout le monde devrait pouvoir, comme ils apprennent la leur, ou même plusieurs dans les circuits bilingues, mais je ne sais pas pourquoi ça ne marche pas comme ça. On dit que tous les profs de maths peuvent reconnaître les enfants diodiquement doués qui explorent toutes les opères et qui se mettent aux concepts de base à vitesse nano.

Sacrélectron, Jip, ce que tu fais grosse tête, quel poseur !

Non mais c’est vrai. Même en littérature et tout ça on est assez mégavolts, mais ça ne sert que pour l’industrie du loisir, ce n’est plus enseigné après l’école, tout le monde doit faire de la science ou de la high-tech. Mais on est quand même assez calés en tout.

Ça en a pas l’air, on n’arrive même pas à faire décoller cette histoire.

Dac. Pour littérature préciser lecture. Et le théâtre. Shakespeare par exemple, c’est important pour l’histoire, non ? Et puis comme ça on s’échauffe, Zab, on commence à s’amuser, c’est une amorce après tout. Quand on aura trouvé une entrée on commencera comme il faut.

On pourrait commencer avec la perte de radiations au Wheal.

Non, c’est là que papa entre en scène, c’est sa partie. Nous, on est arrivés avant.

Bon, O.K., quoi de plus sur nous ? On n’est pas aussi infects que ça quand même ?

Une fille tout craché ! Il n’y a rien d’infect à être mégavolts. Nous sommes joliment fortiches, c’est tout, comparés aux autres gosses que nous connaissons.

Affecter la valeur initiale fortiche à la variable Jipézab d’un incrément joliment. Procéder. Le fait est que, au paramètre mégavolt, Jip est bien meilleur pour inventer des programmes.

Mais Zab les rend plus efficaces, plus élégants et économiques. Pas dans la vie, remarquez, où c’est un vrai moulin à paroles, mais avec la table de décision elle a un truc assez pénétrant pour raccourcir les instructions confuses telles que ALLER_À X, SI Y, ALORS FAIRE Z, LEVER EXCEPTION W à l’aide de clauses adjointes et d’autres explications ad hoc pour des commandes imprécises.

Oh, démixage, Jip, peu de langages utilisent encore couramment les ALLER_À, et de toute façon, pourquoi cette modestie ?

Et bien, on s’en est bien servi nous-mêmes, tu te rappelles ? Ils sont encore utilisables même s’ils conduisent aussi à une logique spaghetti. Et puis, décide-toi, tu ne peux pas dire que je suis à la fois modeste et poseur. Il vaudrait mieux passer par le circuit de non-équivalence, Zab.

Le circuit XOR ! Rappelle-toi quand nous avons dit à Xorandor qu’il était trop modeste. Il n’arrivait pas à saisir le concept.

Avorte. Faudrait qu’on s’y mette. ÇA c’est de la logique spaghetti. On n’a pas encore fini les intros, on flotte toujours dans le vide, on sera bientôt soumis aux radiations cosmiques.

Bon, alors, le où. DÉClaration. Nous sommes en train de dicter ceci à un ordinateur appelé Poccom 3, dans la chambre de Jip qui se trouve dans la banlieue de Bayreuth dans le sud-est de l’Allemagne de l’ouest, où on nous a envoyés à l’école pour nous soustraire aux journalistes après le ramdam. Le truc supericône, c’est qu’on nous a permis d’emporter tout notre matériel. La chambre est dans la maison de Herr und Frau Grönetz, à présent Gerd et Frieda, et de leur fils Rudi, qui a déjà quinze ans. Il était très gentil au début et jouait avec nous et nous a vachement aidés en allemand, mais il a un peu pris ses distances maintenant, il pense qu’on est juste des gosses dingues d’ordinateurs et qu’on en perdra l’habitude, comme lui, en grandissant, mais lui, il n’utilise le sien que pour des jeux de software. FINDÉC.

Zab, ça, c’est le où du conteur, tout le monde s’en fiche, ce qu’il nous faut, c’est le où de l’histoire.

Correction refusée. Tu étais d’accord pour introduire les conteurs pasqu’ils sont aussi des personnages. SI les conteurs sont des personnages, ALORS la confusion fait partie de leurs personnages FINSI. Inversement SI les personnages sont les conteurs ALORS la confusion fait partie de l’histoire FINSI. REMarque. La confusion est peut-être due à une défaillance de mémoire dans les détails précis, elle-même due à un stop trop long depuis le ramdam et spécialement depuis le début FINREM. NOUVREM Confusion ET/OU provient aussi du fait, jusqu’à présent non-mentionné par mon frère jumeau à la pose modeste ou vice et versa, que depuis notre arrivée ici on a dû subir ce truc horrible, tout comme Xorandor au début, de ne pas comprendre un kilomot de ce qui se dit autour de nous, particulièrement en classe, excepté en maths et en physique et en chimie et en info. Maintenant ça va bien mieux, grâce aux leçons particulières de Frieda, et à Rudi et tout ça, mais se retrouver parmi les derniers de la classe comme des gosses nondiodiques, retardés même, c’était pas facile. Ça vous fera du bien, a dit papa, FINNOUVREM.

Blocs de spaghettis, Zab, ET redondance de rems ! Ça n’a pas duré longtemps, assez bavardé.

On n’est toujours pas en tête de classe, Jip, et si tu permets, la rem n’est pas redondante, même s’il va falloir la décaler plus tard. Rappelle-toi comment on n’arrêtait pas de se demander comment le système de références de Xorandor pouvait marcher puisqu’il ne pouvait rien voir ni ressentir.

Toi, tu n’arrêtais pas de te demander, Zab. Et tu continues.

L’école ici, c’était un peu comme ça, Jip, et ça nous aide à imaginer. Rien que des refs en suspension.

Oh, Gigo.

O.K., bien reçu. Maintenant. Le où de l’histoire. DÉClaration. Ça s’est passé dans le village de Carn Tregean, un peu à l’intérieur de la côte nord de la pointe de la Cornouailles, Angleterre, Europe, Monde, Univers etc. La région est accidentée, nue et rocheuse, pas de plage, trop dangereux pour nager, et comme Carn Tregean n’est pas pittoresque on évite la foule de touristes et les teashoppes orthographiés ppes pour faire ancien. Le village est niché entre un plateau à l’ouest, qu’on appelle toujours le Soi-disant Promontoire pasqu’il s’écroule avant d’atteindre la mer, et une région rocheuse et sauvage qui s’élève lentement vers l’est, où se trouve, quelques dix miles plus loin, une vieille mine d’étain qu’on appelle le Wheal, ce qui en cornouaillais veut dire mine, ou Tregean Wheal.

C’est là que papa travaille. C’est lui le patron.

Entre Carn Tregean et le Wheal, il y a les ruines d’un vieux château, des ruines vraiment minables, dangereuses, personne ne les visite, elles n’ont même pas de tradition locale. Nous, on les a appelées le château de Merlin, en tout cas elles sont médiévales, bien plus récentes que le cairn, à côté, où on avait l’habitude d’aller jouer. Des petites fleurs sauvages poussent en touffes entre les rochers. A bicyclette, on suivait la route qui va au Wheal et ensuite, à pied, en direction de la mer, ou alors on pouvait tout faire à pied, en faisant le tour par la corniche, en suivant un sentier accidenté qui va vers la mer puis revient vers l’intérieur et le cairn. Même le cairn n’est qu’un tas de pierres, oublié par les gens du coin et pas indiqué sur les cartes et guides touristiques. Les touristes vont là où il y a des plages et des criques. Notre maison est blanche et plutôt moderne, elle fait partie d’un petit groupe d’autres maisons exactement pareilles près du Soi-disant Promontoire, en dehors du vieux village, qui consiste en quelques petites maisons ternes en pierre grise du pays, mais avec plein de fleurs. Mais c’est notre maison qui a le jardin le plus coloré, grâce à maman. Voilà, ça te suffira pour le où de l’histoire ? La chambre de Jip donne sur le nord et la mer, mais on peut pas la voir, sauf quand il fait beau.

A quoi s’applique la ?

Méchant. Pour la, lire la mer.

Et la chambre de Zab est du côté du Wheal, comme ça on pouvait observer les gens qui allaient au cairn et en revenaient.

Mais Jip a le meilleur magnéto. Et aussi la chambre de Jip est juste au-dessus du salon, qui donne sur le jardin derrière, et il avait caché un micro dans le plafonnier, ce qui nous a permis de barboter un maxint de converses qui nous aideront à remplir les trous de ce qu’on ne savait pas à l’époque. C’est comme ça que sa chambre est devenue notre labo-conteur d’histoires. Quoi d’autre ?

Nous sommes les seuls enfants de John et Paula Manning. Papa dirige Tregean Wheal qu’ils avaient alors camouflé en Unité de Recherche Géothermique, et où en fait ils faisaient des expériences sur la conservation, correction, conservaient des fûts de déchets nucléaires depuis deux ans. Absolument ultra-secret au début, because les écologistes et les protestations des gens du coin, mais évidemment le pot aux roses a été découvert.

Comme il sera raconté dans les épisodes suivants. Papa était frustré pasqu’il avait abandonné la recherche nucléaire pour ce boulot, because nous deux il a dit. En fait il a dû y renoncer quand il s’est marié et que nous étions en route. Probablement qu’il était pas dans la recherche, il enseignait les sciences à l’école quand nous vivions près de Canterbury. Maman était frustrée pasqu’elle avait abandonné sa future carrière d’actrice, et elle vit dans ce que nous appelons le monde sh-sh-sh de Shakespeare, Shéridan, Shaw, Shékov et le showbiz en général, mais particulièrement Shaw, bien que papa lui dise toujours qu’il était rentré dans les limbes littéraires. Pour il lire Shaw et non papa. Et elle est frustrée aussi pasqu’il a eu une brève affaire avec Rita Boyd, l’assistante qui a été la première à remarquer les fuites de radiations au Wheal, bien que ça ait été fini avant que ça commence.

A quoi s’applique ça ?

L’affaire était finie avant que les fuites de radiations aient commencé.

Alors pourquoi en parler ?

Eh bien, ça explique peut-être tensions et manque d’attention.

Dac. Maintenant qu’on a fini tout ça, reprenons au début.

Mais où ?

On a fait le où. Finblague.

Oh, on a oublié l’école. Nous étions internes à Taunton, une pension qui s’appelait St Austell.

Bon. Maintenant qu’on a atteint ce bout, reprenons DESCENDEZ DE MON DOS qui était resté comme une ref en suspension.