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Les Errances de Sweeney (Seamus Heaney) : Extrait

Traduction : Bernard Hoepffner

Nous avons déjà raconté comment Sweeney, fils de Colman Cuar et roi de Dal-Arie fut pris d’errance après s’être envolé du champ de bataille. La présente histoire raconte les causes et les raisons de ses crises et de ses périples, pourquoi, de tous les hommes, il était sujet à de tels accès de démence ; elle raconte aussi ce qui lui est advenu par la suite.

En Irlande vivait un certain Ronan Finn, remarquable ecclésiastique et saint homme. C’était un missionnaire actif, ascétique et pieux, un vrai soldat du Christ. Il était un digne serviteur de Dieu, quelqu’un qui châtiait son corps pour le bien de son âme, un bouclier contre le vice et les attaques du diable, un homme doux, aimable et toujours occupé.

Un jour, alors que Sweeney était roi de Dal-Arie, Ronan était venu jalonner le terrain d’une église du nom de Killaney. Sweeney, de là où il se trouvait, entendit tinter la clochette de Ronan au moment où il jalonnait les limites du terrain, et il demanda à ses gens ce que cela signifiai.

— C’est Ronan Finn, fils de Bearach, répondirent-ils. Il jalonne les limites d’une église dans votre territoire et ce que vous entendez est le son de sa clochette.

Sweeney fut subitement pris de colère et se précipita pour chasser l’ecclésiastique de l’église. Eorann, sa femme, une des filles de Conn de Ciannacht, tenta de le retenir et s’agrippa à la frange de sa cape écarlate, mais l’agrafe de la cape cassa à l’épaule et fut projetée à travers la pièce. Il lui resta bien la cape mais Sweeney avait disparu, nu comme un ver, et fut bientôt devant Ronan.

Il trouva l’ecclésiastique devant son psautier, un magnifique livre enluminé, en train de glorifier à voix haute le Roi du ciel et de la terre. Sweeney se saisit du livre et le jeta dans les froides profondeurs d’un lac tout proche, où il s’enfonça sans rider la surface. Au moment où il empoignait Ronan pour le traîner hors de l’église il entendit un cri d’alarme. L’appel venait d’un domestique de Congal Claon qui était venu sur l’ordre de Congal requérir la présence de Sweeney à la bataille de Moïra. Il fit un rapport complet de la situation et Sweeney partit sur-le-champ avec le domestique, laissant l’ecclésiastique affligé d’avoir perdu son psautier et piqué au vif par ce mépris et par cet outrage.

Un jour et une nuit passèrent et alors une loutre surgit du lac avec le psautier et le rapporta à Ronan, absolument intact. Ronan rendit grâce à Dieu pour ce miracle et maudit Sweeney, disant :

Sweeney fit violence sur moi
 
et me traita cruellement
 
et posa ses deux mains sur moi
 
pour m’arracher de Killaney.
 
Ma clochette se fit entendre,
 
Sweeney s’élança en courant,
 
sa rage s’élevait contre moi
 
pour me chasser et me bannir.
 
Quel outrage, cette éviction
 
du site élu pour mon église,
 
c’était un acte intolérable.
 
Dieu, donc, exauça ma prière.
 
Ma main qu’avait prise Sweeney
 
il la lâcha au cri d’alarme
 
guerrier : Viens rejoindre sans délai
 
Congal sur la plaine de Moïra.
 
Je chantai mes actions de grâce
 
pour si clémente liberté,
 
appel fortuit, inopiné
 
aux armes pour rallier son prince.
 
Sa course le mena au champ
 
où s’enfiévra son esprit.
 
Fou, nu, il hantera l’Irlande,
 
il mourra au fer d’une lance.
 
Ce psautier qu’il prit, arracha
 
à moi, jeta dans l’eau profonde —
 
Christ me l’a rendu indemne.
 
Le psautier est immaculé.
 
Un jour, une nuit dans un lac,
 
mon livre diapré est intact !
 
Par la volonté de Dieu le Fils
 
une loutre me le rapporta.
 
Devant ce psautier profané,
 
je jette mon anathème :
 
néfaste le jour où la race
 
de Colman verra ce psautier.
 
Nu comme un ver, Sweeney
 
m’a défié et m’a fustigé :
 
tel est donc l’arrêté de Dieu,
 
nu comme un ver il restera.
 
Eorann, fille de Conn de Ciannacht,
 
essaya de le retenir.
 
Qu’Eorann pour cela soit bénie
 
mais Sweeney restera maudit.

Après quoi, Ronan s’en fut à Moïra pour rétablir la paix entre Donal, fils d’Aodh, et Congal Claon, fils de Scannlan, mais en vain. Toutefois, la présence de l’ecclésiastique fut acceptée comme le gage et la garantie du respect des règles de la bataille ; ils convinrent qu’il était interdit de tuer excepté entre les heures qu’ils avaient fixées pour le début et la fin du combat chaque jour. Sweeney, cependant, ne cessait de violer tous les traités de paix, toutes les trêves ratifiées par l’ecclésiastique et pourfendait un homme chaque jour avant que les camps n’eussent engagé le combat et un autre chaque soir quand celui-ci était terminé. Ainsi, le jour décidé pour la grande bataille, Sweeney fut sur place avant tous les autres.

Il était vêtu comme ceci :
 
sur sa peau blanche, chatoiement de soie ;
 
et une ceinture de satin entourait sa taille ;
 
et sa tunique, trophée reçu pour ses services
 
et don d’allégeance de Congal,
 
était comme ceci —
 
pourpre, à mailles serrées,
 
bordée de gemmes et d’or,
 
un frémissement d’écharpes et de passants,
 
constellé d’argent éclatant,
 
et l’ourlet bigarré de points brodés.
 
Il avait une lance à fer émoulu dans chaque main,
 
un bouclier de corne marbrée sur le dos,
 
une épée à poignée d’or au côté.

Ce fut ainsi qu’il s’avança jusqu’au moment où il se trouva devant Ronan qu’accompagnaient huit psalmistes de sa communauté. Ils bénissaient les armées en les aspergeant d’eau bénite et ils aspergèrent Sweeney en même temps que tous les autres. Sweeney pensa qu’ils l’avaient fait dans le seul but de se moquer de lui, et donc il se saisit d’une de ses lances, la projeta et tua sur le coup un des psalmistes de Ronan. Il envoya sa seconde lance sur l’ecclésiastique lui-même, si bien qu’elle perça la clochette suspendue à son cou, et la hampe se cassa et vola en l’air. Ronan s’exclama :

Que maudit soit Sweeney
 
pour ce grand outrage.
 
Sa lance polie profana
 
ma clochette sacrée,
 
un saint qui l’avait tenue
 
lui donna la grâce, fendue —
 
elle te condamne aux arbres,
 
tête d’oiseau dans les branches.
 
Tout comme la hampe brisée
 
rebondit dans les airs
 
sois moulu par les spasmes
 
fous, Sweeney, pour toujours.
 
L’enfant chéri est à terre,
 
ton fer est rouge de son sang :
 
pour parfaire ce marché
 
tu seras percé par un fer.
 
Si les gens tenaces d’Owen
 
voulaient s’opposer à moi,
 
Uradran et Telle
 
les forceront au déclin.
 
Uradran et Telle
 
les ont forcés au déclin.
 
Jusqu’à la mort du temps
 
maudit tu resteras.
 
Je veux bénir Eorann,
 
qu’elle prospère en beauté.
 
Dans la douleur éternelle
 
que maudit soit Sweeney.

Trois immenses clameurs retentirent lorsque les rangs serrés des armées s’entrechoquèrent en beuglant leurs cris de guerre comme des cerfs. Quand Sweeney entendit ces hurlements et leurs échos s’élever jusqu’aux nuages qui passaient dans le ciel puis amplifiés par les voûtes de l’espace, il leva le regard et fut possédé par une énergie sombre et déchirante.

Son cerveau se convulsa,
 
son esprit se déchira.
 
Le vertige, l’hystérie, le roulis,
 
puis des secousses s’emparèrent de lui,
 
il titubait et battait l’air avec acharnement,
 
il était révolté à l’idée des lieux fréquentés
 
et rêvait d’étranges migrations.
 
Ses doigts se raidirent,
 
ses pieds raclaient et s’agitaient,
 
son cœur était saisi,
 
ses sens étaient hypnotisés
 
sa vue s’était gauchie,
 
les armes lui tombèrent des mains
 
et il s’éleva en une courbe frénétique et lourde
 
comme un oiseau des airs.
 
Et la malédiction de Ronan fut accomplie.