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Sonnets (William Shakespeare) : Extraits

Traduction : Bernard Hoepffner


8

Musique à entendre, pourquoi entends-tu musique tristement ? Douceur et douceur ne se font pas la guerre, joie se plaît à joie : pourquoi aimes-tu ce que tu reçois si mal, accueilles-tu ce qui t’ennuie avec plaisir ? ••••••• Si l’accord parfait de sons bien accordés que l’union a mariés offense ton oreille, ils ne te blâment que tendrement, toi qui confonds en une les parties que tu devrais jouer ; ••••••• vois chaque corde, douce épouse d’une autre, résonner l’une sur l’autre en ordonnance mutuelle ; pareille au père, à l’enfant, à l’heureuse mère, qui tous en un chantent une note plaisante ;

Dont le chant sans paroles, par le nombre, n’en paraît qu’un, et te chante ceci, “Toi seul ne seras rien”.

12

Quand je compte les coups à l’horloge qui sonne l’heure et vois le jour splendide plonger dans la nuit hideuse, quand je contemple la violette à son déclin, et les boucles noires tout argentées de blanc ; ••••••• quand je vois les grands arbres dépouillés de feuilles, qui naguère protégeaient le troupeau des chaleurs, et le vert de l’été lié en gerbes porté sur la bière, la barbe blanche et dure : ••••••• alors je m’interroge sur ta beauté, toi qui dois rejoindre le désert du temps, puisque douceurs et beautés elles-mêmes renoncent et meurent dès qu’elles en voient d’autres grandir,

Et rien ne peut protéger de la faux du temps sinon un fils pour le braver, quand il t’emportera là-bas.

18

Puis-je te comparer à un jour d’été ? Tu es plus aimable et plus tempéré : des vents violents secouent les mignons bourgeons de mai et le bail de l’été s’achève bien trop tôt ; ••••••• parfois l’œil du ciel brille avec trop d’ardeur et souvent son teint doré est obscurci ; et toute chose belle parfois en beauté décline, par hasard, ou défaite par le cours changeant de la nature : ••••••• mais ton été éternel ne flétrira pas, ni perdra possession de cette beauté tienne, et la mort ne se vantera pas que tu marches dans son ombre, car tu grandis avec le temps en vers impérissables.

Tant que les hommes pourront respirer, ou les yeux voir, tant que ceci vivra, et que ceci te donnera la vie.

22

Mon miroir ne me persuadera pas que je suis vieux, tant que jeunesse et toi serez de même date, mais si j’observe en toi les sillons du temps, alors je verrai la mort me faire expier mes jours. ••••••• Car toute cette beauté dont tu es couvert n’est que le vêtement bienséant de mon cœur, qui en ton sein réside comme le tien en moi : comment pourrais-je alors être plus vieux que toi ? ••••••• Ô sois donc, amour, très soigneux de toi-même, comme je le serai, non pour moi-même, mais pour toi, portant ton cœur avec la vigilance d’une tendre nourrice protégeant son bébé du malheur :

Ne compte pas sur ton cœur quand le mien sera tué, tu m’as donné le tien, pas pour te le rendre.

28

Comment puis-je donc retrouver un état de bonheur quand je suis exclu des bienfaits du repos ? Quand le tourment du jour n’est pas calmé par la nuit, que le jour me tourmente la nuit et la nuit le jour ; ••••••• et ensemble (bien qu’ennemis chacun en son royaume) ils s’accordent pour me torturer, l’un par le labeur, l’autre en me laissant me plaindre de ce labeur lointain, toujours plus loin de toi. ••••••• Pour plaire au jour je lui dis ta brillance, combien tu l’embellis quand les nuées couvrent le ciel ; de même je flatte la nuit au teint sombre, car tu redores le soir quand aucun astre ne brille :

Pourtant chaque jour le jour fait mon chagrin plus long, et chaque nuit la nuit fait la force de ma peine plus forte.