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Résistance (Owen Sheers) : Extrait

Traduction : Bernard Hoepffner

Pendant les mois qui suivirent, toutes les femmes, à un moment ou à un autre, déclarèrent qu’elles avaient su que les hommes allaient quitter la vallée. Tout comme William Jones pouvait prédire le temps qu’il ferait en étudiant le ciel ou les formations d’oiseaux migrateurs, les femmes disaient qu’elles avaient su prédire le départ soudain des hommes. Après tout, c’étaient leurs hommes, leurs maris. Personne ne savait lire en eux comme elles. Pas surprenant donc qu’elles aient compris ce qui allait arriver. C’est ce que dirent les femmes pendant le long silence qui suivit.

Mais en vérité aucune d’entre elles n’avait perçu le moindre changement dans le comportement des hommes. Aucune d’entre elles ne se doutait que les hommes se préparaient à partir et, à bien des égards, c’était le plus dur de ce qui leur arriva. Leurs maris disparurent pendant la nuit. Quelques jours à peine après que les nouvelles de l’invasion eurent grésillé dans la radio de Maggie, posée sur une bible sur la table de sa cuisine, les hommes, éclairés par la lune des moissons, se retrouvèrent dans la salle de traite de William et quittèrent furtivement la vallée. En file indienne, ils traversèrent les champs du haut et passèrent par-dessus la crête du Hatterall ; une ellipse de sept silhouettes s’amenuisant de l’autre côté du contrefort de la colline, diminuant jusqu’à ne plus être qu’un point final et puis plus rien, simplement la page blanche de la pente vide. Les femmes, entre-temps, dormaient profondément dans leur lit. Ce ne fut qu’au matin, lorsqu’un faible soleil de septembre éclaira la vallée, qu’elles comprirent ce qui s’était passé.

Pour Sarah Lewis, cela commença durant son sommeil. Le cliquetis des chaînes et les aboiements des chiens étaient tellement persistants qu’ils pénétrèrent dans ses rêves. Un navire dans la tempête, les marins appelant à l’aide depuis le pont, leurs visages roses et leurs bouches ouvertes dissimulés par les embruns qui jaillissaient le long de la coque. Puis le bruit devint le fantôme de Marley, traînant ses fers sur un sol dallé. Click, boum, click, boum. Pour finir, alors que la lumière commençait à éclairer les bords du rideau noir imposé par le black-out et que Sarah émergeait des strates de son sommeil, le son se transforma en ce qu’il était. Deux chiennes, insistantes et misérables, tirant encore et encore sur leur chaîne rouillée, et leurs aboiements, brefs et durs sous la contrainte de leur collier.

Sans ouvrir les yeux, Sarah fit glisser une main derrière elle sur le drap, cherchant l’empreinte tiède du corps de son mari. Le vieux matelas de crin sur lequel ils dormaient pouvait conserver la forme d’un homme toute une journée et, bien qu’en général Tom soit debout avant elle, elle se sentait réconfortée au contact de cette empreinte tiède là où il avait été étendu près d’elle. Elle effleura de sa paume le mince drap de coton. Quelques crins qui avaient percé le matelas piquèrent sa peau, aussi durs et opiniâtres que les soies sur le dos d’une truie.

Et il était bien là. Une longue vallée là où son poids avait imprimé la rondeur de son épaule et le haut de son bras dans le lit ; un talus là où son cou avait reposé en dessous de l’oreiller. Elle explora un peu plus bas. Un creux plus profond de nouveau, tassé par une hanche saillante, et puis la dépression plus légère de ses jambes disparaissant vers le pied du lit. Comme d’habitude, la forme de Tom, son paysage, se trouvait là. Mais froid. D’habitude, Sarah sentait encore les dernières traces de la chaleur de son corps, conservée dans la trame du drap, tout comme le matelas conservait sa forme. Mais ce matin-là, ce résidu manquait.

Alors que des fragments de ses rêves traînaient encore sous ses paupières, elle fit de nouveau glisser sa main autour des courbes et des empreintes, puis au-delà, hors des limites du corps de Tom. Mais le drap était froid là aussi. Les chiennes sous sa fenêtre aboyaient et aboyaient, leur vacarme faisait naître des images dans son esprit : leur nez dur se dressant à chaque jappement bref, exhibant le triangle blanc de leur cou qui clignotait à la manière d’une alerte. Elle était étendue là, écoutait les chiennes, le bruit des chaînes qui se tendaient et retombaient sur les pavés de la cour.

Tom avait dû se lever tôt. Très tôt. Pas du tout au petit matin mais pendant la nuit. Elle se mit sur le flanc et passa de l’autre côté du lit. Les couvertures ripèrent en suivant son mouvement et elle sentit une piqûre d’air froid sur son épaule. Elle les remonta autour de son cou et resta étendue là dans l’empreinte laissée par son mari, tentant de ne pas brouiller les contours de la carte qu’il avait dessinée. Tout en elle paraissait lourd, comme si ses veines étaient remplies de plomb. Elle essayait d’imaginer où Tom pouvait bien être mais les aboiements des chiennes la dérangeaient. Son cerveau était troublé, voilé comme l’est le regard, l’été, dans une brume de chaleur. Pourquoi n’avait-il pas emmené les chiennes ? Il emmenait toujours les chiennes. Lui avait-il dit quelque chose la veille au soir ? Elle ne s’en souvenait pas. Elle ne se souvenait de rien passé le dîner. Elle ouvrit les yeux.

Devant elle, la fenêtre de sa chambre était illuminée autour du morceau de tissu noir mal ajusté, un mince contour lumineux et carré incendiait la chambre sombre. Elle cligna des yeux, déroutée. La fenêtre donnait sur le flanc ouest de la vallée, et pourtant il y avait de la lumière. Trop de lumière. Le soleil avait déjà dû passer au-dessus de Black Hill de l’autre côté de la maison. Elle s’était réveillée tard. Elle ne se réveillait jamais si tard.

Elle se leva rapidement, espérant que le mouvement dissiperait son vague malaise. Elle fit le lit en tirant brutalement sur les lourdes couvertures, qu’elle borda sous le matelas. Puis elle tapota les oreillers, les secoua comme pour les réveiller. Après avoir enlevé quelques cheveux de celui de Tom, posé près du sien, elle s’arrêta une seconde et s’immobilisa, comme si les cheveux avaient pu faire apparaître Tom lui-même. Elle écouta, une main encore posée sur l’oreiller. Mais n’y avait rien. Simplement les craquements et les grognements habituels de la vieille bâtisse qui s’éveillait et se réchauffait, et puis dehors, les chiennes, aboyant encore et encore.

Elle souleva le tissu noir du black-out et, des deux mains, tira les minces rideaux derrière lui, ouvrant la chambre à la lumière. C’était une journée claire, lumineuse. Elle ferma les yeux, éblouie. Quand elle les rouvrit, des taches blanches scintillaient et troublaient sa vision. Tirant une manche de sa chemise de nuit sur son poignet, elle essuya la fine couche de condensation d’un des petits carreaux et regarda dans la cour en contrebas. Les chiennes, deux border colleys, sentirent le mouvement au-dessus d’elles, aboyèrent et tirèrent plus fort en réaction, tendant leur chaîne derrière elles. Sarah regarda plus haut, par-dessus la remise à laquelle elles étaient attachées. De l’autre côté du toit, où s’imbriquaient les plaques d’ardoise, elle voyait l’enclos du bas qui montait et se fondait dans la courbe de la vallée jusqu’à la muraille rocheuse à son extrémité. À l’exception de quelques moutons qui broutaient, il était vide, tout comme les collines aux flancs raides de chaque côté, leurs arêtes nues se détachant sur le ciel bleu.

S’étant détournée de la fenêtre, elle fit passer la chemise de nuit par-dessus sa tête. Une fois de plus elle sentit l’air froid sur sa peau. Le col de la chemise retint un instant sa chevelure puis, la relâchant d’un seul coup, la laissa retomber pesamment sur ses épaules. Elle s’assit au bord du lit, enfila sa culotte, un maillot, puis commença à pelotonner une paire de bas en laine sur sa main, les sourcils froncés. S’étant aperçue dans le miroir de la coiffeuse, elle s’arrêta et fit courir un doigt le long de l’arête de son nez, puis entre ses sourcils. Une fine ride s’y dessinait. Elle ne l’avait remarquée que récemment ; une courte ligne qui ne disparaissait pas quand son front était détendu. Toujours assise au bord du lit, elle rassembla sa chevelure et, tournant son profil vers le miroir, la tint sur sa tête avec une main, dénudant son cou. Cette ride était la seule marque sur son visage. Ailleurs sa peau était toujours lisse. Elle se tourna de l’autre côté, les deux mains à présent derrière la tête. Elle aurait aimé pouvoir aller à un mariage. Ou à un bal, un vrai bal, l’occasion de mettre une robe et de relever ses cheveux de cette façon. Cette robe que Tom lui avait achetée pour leur premier anniversaire. Elle ne l’avait pas mise plus de deux fois depuis ce jour-là. Tom. Où était-il ? Elle laissa retomber ses cheveux et enfila ses bas. Elle ouvrit un tiroir de la coiffeuse, passa un chemisier et commença à le boutonner, la ride sur son front se creusait de nouveau.

De mauvaises nouvelles avaient filtré jusque dans la vallée ces dernières semaines. D’abord les débarquements ratés en Normandie. Puis la contre-attaque des Allemands. Les pages des journaux étaient noires de listes de morts et de blessés. Londres s’était grossie du flot de ceux qui fuyaient vers le Nord depuis la côte. Aucune ligne téléphonique ne montait jusqu’ici et, excepté chez Maggie, dont la ferme se trouvait plus haut dans la vallée, les ondes radio ne passaient pas. Mais les nouvelles de la guerre finissaient par les atteindre. Les journaux, souvent avec deux jours de retard, le maréchal-ferrant quand il venait, le révérend Davies, lors de ses visites bimensuelles à Olchon Court, leur apportaient de temps en temps des bribes de l’histoire du monde en train de changer au-delà de la vallée. Tout le monde était troublé mais Sarah savait que ces récits avaient perturbé Tom plus que les autres. Il en parlait rarement, mais pour lui, ils projetaient une ombre qui prenait la forme de son frère, David. David avait trois ans de moins que Tom. Il ne possédait pas de ferme et avait donc été mobilisé pour le combat. Deux mois plus tôt, il avait été porté disparu et, même si Tom maintenait avec une conviction de fer que son frère reviendrait, le retournement soudain des évènements avait ébranlé son optimisme.

Pour Sarah les nouvelles de la guerre semblaient toujours présenter quelque chose d’irréel, même lorsque, quelques jours plus tôt, les noms des champs de bataille avaient cessé d’être ceux de villages français pour devenir anglais. Elle était entourée de signes du conflit : la diversité des champs labourés en bas près de la rivière qui auparavant avaient servi de pâturages ; l’absence des anciens camarades d’école et des ouvriers agricoles, dont beaucoup étaient partis depuis des années. Cependant, contrairement à Tom, elle n’avait personne de sa famille à la guerre. Ses frères aînés avaient disparu de sa vie depuis qu’ils s’étaient disputé avec son père et avaient quitté la maison familiale quand Sarah était encore toute petite. Ils avaient acheté ensemble une ferme dans les environs de Brecon, suffisamment grande pour leur épargner la mobilisation. Et ainsi Sarah ne possédait pas ce fil vital la reliant à la guerre, dont les nouvelles étaient attendues avec tant d’impatience par beaucoup d’autres gens. Il y avait des femmes ici, dans la vallée, qui avaient perdu des fils et, les premières années, elle avait vu d’autres mères et épouses en deuil à Longtown et à Llanvoy. Mais même ces femmes, avec leurs yeux gonflés et leurs robes sombres, semblaient être passées dans un lieu différent, un monde parallèle fait de chagrin. Lorsqu’elle les voyait, Sarah ressentait de la sympathie pour elles, parfois un éclair de gratitude silencieuse à l’idée que Tom avait un métier qui l’exemptait de l’armée, jamais elle ne ressentait de la compassion.

Une fois seulement au cours des cinq dernières années la guerre avait eu un véritable impact sur elle. Le jour où le bombardier s’était écrasé là-haut sur la falaise. Alors, tout d’un coup, la guerre avait pris corps. Sarah avait été réveillée par le vrombissement de l’avion en piqué, suivi par le terrible coup de tonnerre souterrain de l’explosion. Ensuite Tom l’avait étreinte, chuchotant doucement dans ses cheveux : « Chut, ma poulette, chut, calme-toi. » Le matin, ils étaient tous montés voir. Tom et elle avaient pris les poneys. Quand ils arrivèrent, les Home Guards et la police d’Hereford avaient déjà installé un cordon de sécurité autour de l’épave et ils regardèrent de loin, tandis que la corde mince chantait et sifflait dans le vent du sommet. Derrière l’avion écrasé, elle avait aperçu une bâche posée sur une légère bosse. « Un des membres de l’équipage », avait dit Tom avec un mouvement du menton. Elle avait acquiescé. « Oui, ça doit être ça. » Et pourtant elle avait pensé que la bosse était trop petite, trop courte, pour correspondre au corps d’un homme. Les poneys s’agitaient avec inquiétude sous eux, piaffaient et encensaient. Ils étaient perturbés par cette sculpture de métal tordu qui était apparue sur leur colline, par ce membre carbonisé et complexe à moitié enterré dans le sol, comme sorti brutalement de terre et non tombé du ciel. Et Sarah l’était également. Elle avait entendu parler du Blitz, de Liverpool et de Coventry, de la cathédrale qui avait brûlé une nuit entière. Elle avait même vu leurs propres bombardiers lors des vols d’entraînement. Mais elle n’avait encore jamais vu un avion ennemi. Le plus souvent, ils n’étaient qu’un bourdonnement lointain, un long ronflement tournoyant au-dessus des nuages lorsqu’ils revenaient d’un raid sur Swansea ou qu’ils viraient pour rentrer après avoir vidé leurs charges sur Birmingham. Mais voilà que maintenant elle en voyait un de près, sur la colline au-dessus de sa ferme. Massif et indifférent. Tellement ordinaire dans sa mécanique brutale. Et sous cette bâche se trouvait un vrai Allemand. Un homme de là-bas venu ici en avion pour les tuer.

Elle finit rapidement de s’habiller, une jupe longue et un cardigan, puis descendit mettre ses chaussures sous le porche devant la porte de la cuisine. Lorsqu’elle se baissa pour les lacer, elle remarqua que les chaussures de Tom n’étaient pas là. Pas seulement ses chaussures de travail mais également celles d’été ; les deux paires manquaient. Elle garda un moment les yeux fixés sur l’endroit où elles s’étaient trouvées, quatre vagues contours dans un peu de poussière venue de sous la porte. Ployant un genou, elle se pencha et toucha une de ces empreintes vides comme si elle pouvait lui apprendre où il était parti. Mais il n’y avait rien, seulement la pierre froide contre le bout de ses doigts. Elle secoua la tête. Mais que faisait-elle ? Elle se redressa, prit son manteau à la patère derrière la porte, fit passer ses bras dans les manches et serra la ceinture très fort autour de sa taille. Elle souleva le loquet et avança dans la luminosité de la cour pavée où le jour s’abattit sur elle, l’inondant d’air frais. Elle respira profondément, sentit le premier goût métallique de l’automne au fond de sa gorge. Des éclats de lumière se reflétaient sur les pierres. Les chiennes aboyèrent plus vite et plus fort pour l’accueillir. Elle s’approcha d’elles et les chiennes s’assirent, frappant le sol avec leurs pattes avant, tremblant d’anticipation comme si leur peau était parcourue par un fort voltage.