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La Maison des cochons (Kitty Fitzgerald) : Chapitre 1

Traduction : Bernard Hoepffner

UN
Papa était goret

Mam dit que papa était porchair et porc-esprit, un énorme goret fangeux qui l’a chopée de force et puis s’est carapatrotté au-delà des lointerres quand il a compris ce qui s’était produit. Elle imprécationnait l’épaisse rayure ébène qui poussait, dit-elle, sur toute la longueur de son dos osseux et de son poil nacré, stratifié, sous la peau rêche, qu’elle les nommait brutesignes. Mais moi j’ai souvenir d’une veste chatouilleuse près de mon visage porcin, de mains énergiques pasmoites aux poils blondasses grimpant sur les poignets, et de rires sonores qu’allaient très haut et bien bas comme de la musique. La seule chose porcine de papa était le ronflement mouillé qu’il émettait endormi de côté sur le canapé. J’ai souvenir de lui jusque passé le jour de mon anniversaire, le douzième, après cela il n’est plus. Mam dit que ma tête est grosse comme celle d’un cochon du fait que papa était goret. Elle dit que mon cerveau n’est que bouillie, de la pâtée pour les cochons, de ce fait.

« C’était un bon-à-rien de pourceau, un cochon de première », crie-t-elle, quand le whisky la tient.

Au temps où j’avais moins d’années elle me juchait, dévêtu, sur une chaise, en quête de fourrure ébène et nacrée, et elle étrillait ma peau de toutes ses broussailles. Elle arrachait du sang à chaque étrillage et je lâchais des larmes furtives dans les oreillers et les tricots afin de ne pas l’énerver davantage. Ma voix de porcgamin était le plus souvent assez mal accueillie, pire encore une fois porcpapa disparu.

Je crois que les mots de mam ont rapport avec la porcitude parce que ma tête est grosse et aplatie, avec un groin, et aussi lourde que celle d’un porc doit l’être, avec des yeux comme des gobets de charbon. Malgré que je n’aie ni trottiers ni queue en tire-bouchon, par fois je m’étale parterre pour courir librement avec les ticochons que j’aime, car ils sont frères et sœurs dans ma tribu, et parce qu’ils m’aiment tout plein. Et une fois, il y a bien long temps, j’ai eu des rêves de ma propre queue poildrue qui cinglait et palpitait tel un cœur d’oiseau dans des mains porhumaines.

Les cochons et moi avons compréhension de notre absence de limites, nos yeux se verrouillent sur certains sons ou sur les remous dans l’air que l’on agite. Un bon coup de trottier arrière annonce que les cochons sont inquiets, un tressaut rapide des sabots de devant est signe de plaisir. Les grognements et les reniflements ont leur propre sens espécial. À quel point la stridence, la profondeur et la clameur d’un ton parlent toutes de choses diverses. J’entends la tristesse dans mes oreilles tunnels, je partage leur joie toute pleine et ils renvoient un grand amour.

Jack Plum est mon nom de baptême. Acide et sucré, a annoncé papa, comme la pomme que l’on vient de cueillir. À dix-contre-un que c’est de mon fait si mam peut pas marcher. Je suis fautif de ses jambes flageolantes et de toute cette douleur constante qui rogne son dos pareille à des dents de rat rongeant un os. Je suis sorti d’elle très mal placé, cul d’abord, les coudes projetés dehors, les poings collés au front, déchirant la chair, arrachant les boyaux avec ma trop grosse tête, pillotant ses seins telle une portée affamée. Mam dit que je n’ai jamais crié bébé, juste hurlé et grogné et reniflé, et trottiné à quatre pattes dès l’âge de trois mois.

Quelquepart, loin dans l’espace massif de ma tête, j’entends encore des échos de papachansons à propos du temps jadis quand volaient les cochons. Les chansons parlent de géants qui parcouraient la Terre et de petits enfants souffrants sauvés par un raz-de-marée. Sa voixchanson était profonde, aussi profonde que le vieux puits dans le champ lointain de Farmer Cotton, aux confins des lointerres, et âpre comme les cakecitrons que grandma improvisait avant qu’elle parte vivre avec Jézu. Il traîne comme une petite languette de voixpapa dans ce crâne de porc qui me berce et m’endort maintes nuits quand le sommeil est extrême difficile à trouver, ou quand le pénible porcerveau ne rencontre nulle part de réconfort.

La grandma cakecitron était de souche paternelle et ne pouvait être accueillie dans notre espace familial, ainsi disait souvent mam quand sa langue de vipère se démenait.

« Elle aussi est un cochon sauvage, une truie folle », criait mam d’une voix sentier de guerre si papa annonçait une visite de grandma cakecitron. Et le visage de papa s’affaissait en plis lugubres et il se mordait les lèvres à en faire suinter le sang, et je les observais, et je priais pour que l’amour dessine un sentier entre eux.

Quand papa était partiloin pour son boulot à l’abattoir, mam chuchotait ses méchancetés dans mes oreilles de porcgamin. Elle aimait étaler les mots-haine comme papa étalait le beurre sur son toast matinal, épais et dégoulinant. Je refermais alors mes oreilles intérieures et m’imaginais dans un espace différent où sa voix était émoussée comme la pluie sur les hauts toits des étables. Par fois, dans cet espace, il m’arrivait de voir des flammes éclatantes jaillir de sur sa tête.

Papa m’avait expliqué sur l’aigreur de mam dans mon bas âge. Il me parlait de la maladie qui l’étouffait depuis qu’elle m’avait pondu et comment elle ne voulait pas des médecins, elle les détestait. Des pressions était le mot qu’il utilisait mais il m’a impressionné de ne pas accepter douleur ou bile du fait de sa méchanceté parce que ces tourments n’étaient pas de ma faute. C’était le moment approximatif où j’ai remarqué comment les paroles des gens sortent de diverses façons. Si elles jaillissent latérales elles sont le plus souvent colériques ou pleines de malveillance ou de détresse, mais si elles coulent frontales elles sont le plus souvent vraies et toutes de miel.

Souvent, quand papa était de retour de ses jours de boucherie, mam sifflait que « la puanteur de mort » était sur lui et l’appelait « baindesang ambulant » et lui disait de s’éloigner d’elle. Alors lui et moi nous nous tirions en bas, à la cave, pour farcer avec mes trains. Papa avait fabriqué là une cabine de douche et un placard pour le repos des vêtements propres. Dans ces moments-là il prenait sa voixchanson de radio, fredonnez fredonnons sous le jet, et je réussissais tout seul à m’occuper des voies et des gares pour quelques trains. Parfois les bruissements descendaient jusqu’à nous, les voix dans la télé de mam, s’immisçant entre les lattes du plancher et, pendant quelques instants, nous avions droit au rire de mam. Alors moi et papa, nous faisions claquer nos mains parce qu’un léger bonheur était parvenu à égayer la vie.

Avant son départ papa a dessiné les plans de notre temps-encore-à-venir et a entrepris de creuser un Palais pour cochons, depuis le fond de la cave, jusqu’au-delà des champs près de Pardes Wood. Cela devait devenir une « vaste aventure » et il a dit que nous en ferions la création côte à côte. J’ai aidé à ébouler un mur et nous avons creusé la terre fuligineuse comme des mineursdefond ou des taupes reniflant l’air. Et tout ça en grand secret, langeant marteaux et pics avec des serviettes en lambeaux en faisant ce travail espécial quand mam était sortie ou dans le sommeil du whisky. Le rêve éveillé de papa, c’était d’élever ses propres cochonnets, pas de les trancher en tronçons chez le boucher Blandish avec ses instruments aiguisés, étincelants. Il m’a expliqué qu’il en avait assez de trancher la chair et l’os destinés aux poêles et aux casseroles des autres. Son désir était de faire grandir des choses, de voir de chétifs porcelets bien nourris devenir de belles truies et de beaux verrats grâce à ses efforcements.

Malgré tous les durs moments de labeur que nous y passions, papa prenait sa voixchanson ou me disait des choses neuves sur la vie. C’est ainsi que j’ai appris qu’il avait grandi dans une ferme, au fond d’une vallée appelée Eden, que papa appelait lieu du paradis. J’ai souvenir de tout ça bien à l’abri.

« J’étais le plus jeune de quatre frères Jack, disait-il, et il aurait fallu longtemps avant que les terres me tombent entre les mains, c’est pour ça que j’ai étudié la boucherie. »

Je comprenais, d’après la forme de sa bouche, qu’il en était plein de regrets. Quand j’ai les peurs et les craintes du temps sombre sans fond, je pense à cette vallée nommée Eden et songe à ces frères et à cette terre. Et je fais le rêve qu’un jour ou l’autre j’irai là-bas retrouver papa, plein de bonheur et de sollicitude pour moi.

Un soir à minuit, après avoir foui nos mains jusqu’à la brûlure toute la journée, papa m’a emmené dans les porchamps de Farmer Cotton où il est allé chercher une grande truie pour me promener. Il avait parlé de califourcochon dans un temps passé et se rendait compte que je voulais connaître cela et le faire. Le corps aux poils rêches sous mes cuisses mal protégées par les culottes courtes n’était pas frayant pour moi, c’était tout chaud pudding et queue poildrue, c’était exactement comme dans mon tempsrêve. Papa m’a montré le toucher d’oreille pour guider et la pression douxchaton avec les genoux pour arrêter ou tourner. Il a glissé une clochette de chat sur un souple ruban pourpre pour le cou de la truie, et tout ce temps-là, tandis que nous folâtrions, moi et cochon, papa courait à nos côtés en chantant de tendres chansons qu’aimaient tous les cochons, et cette clochette de chat, elle trillait et pépiait jusqu’à ce que mes oreilles pendantes bourdonnent de plein délice.

En partant Papa a laissé chez nous ses instruments d’abattoir, emmaillotés dans du tissu huilé, fleurant le sang et la salive et les ruelles sombres débordant d’eau rouge et de caillots. Je les maintiens propres et aiguisés, pour son retour, mais dissimulés loin des cochons pour qu’ils n’aient pas peur de « la fin ». Les animaux qui vivent au milieu de la porhumanité ont fini par intégrer nos signaux meurtriers.

Après que papa n’est pas revenu de quelques nombreux jours et que mam a hurlé qu’il nous avait « abandonnés sans plus de ces rémonies », j’ai choisi d’accomplir la complétude de l’entreprise cochonne de papa. Ce n’était pas là une tâche de simplicité mais j’ai terminé le Palais des Porcs grâce à la seule force de mes mains. Semaine sur semaine sur mois sur année, fouissant et façonnant et suant face à la résistance du sol et des pierres. Je restais maintes fois à traîner près des squelettes de petits animaux, saisis dans et sur les couches de boue, afin de tenter de reconstituer leur image complète, comment ils avaient été et la manière de leur mort. Et je restais dehors près des maisons en travaux long temps après le noir tombant et je m’emparais de ciment et de briques et de bois et d’autres choses auxquelles je ne pouvais pas donner de nom mais que j’avais vu papa utiliser. J’ai fabriqué ce chariot, comme ceux qu’on attelle au poneys, que tiraient mes mains porcines, rempli de trucs jetés ou empruntés. Certains de mes éléments de construction ne sont pas bien corrects, ni bons angles ni bonne forme, mais j’ai lutté pour discerner des façons de faire et j’ai suivi le plan dessiné par papa dans le cahier d’écolier.

C’était au noirtombé que j’ai pris connaissance des grosses boîtes métalliques où les gens balancent des objets et j’ai appris leur nom en les écoutant, c’est « benne ». À cette époque-là j’ai fait la découverte des jours d’ordures, de choses qu’on mettait dehors et qui pouvaient m’être d’une grande utilité. J’étais pareil à un matou moustachu, rôdant et ronronnant dans les rues au noirtombé et j’ai trouvé des trésors pour le Palais des Porcs. Des choses telles que gazon factice, fleurs factices, papier brillant couleur et boules suspendues pour la décoration, seaux métalliques et bols multitailles.

Mam ne sait toujours rien du Palais des Porcs. Elle pense que je joue toujours au train, dans les profondeurs de la cave où son fauteuil roulant ne va pas, et je fais comme si. C’est mon endroit espécial à moi, avec l’eau du ruisseau de Pardes Wood qui clapote profondément dans le vieux tuyau, et le gazon factice et les fleurs factices des jours d’ordures et les clochettes de chat que papa avait rapportées pour en affubler les cochons à naître afin qu’ils ne s’égarent pas pendant leurs ébats nocturnes dans les bois et l’eau.

Mes toutpremiers cochons, en l’an un, ont été secrètement empruntés aux portées en retôt de Farmer Cotton et je les ai rendus avec une truie en plus en l’an deux. Il y a eu quelques échecs au début, qui sont morts et ont été déposés dans les enclos de Farmer Cotton pour ses méthodes de liquidation. Et avec la tribu de cochons qui me restait à leur disparition j’ai composé un chant spécial d’adieu. Farmer Cotton possède un camion à moteur mastoc avec des ridelles pour les transports d’animaux vivants et morts. J’ignore ce qu’il a pensé des changements dans ses résidents ticochons mais j’en suis maintenant à beaucoup d’années et beaucoup de portées et aujourd’hui, Freya, ma meilleure-des-meilleures truies, va en mettre d’autres bas. Elle a installé le nid d’accouchement des porcelets et halète et geint de sorte que Nodger, le papa des porcelets à venir, grogne tout près, la pousse du groin et laisse tomber de l’herbe fraîche devant sa bouche pour qu’un peu de goût et d’humidité lui procurent réconfort.

Je connais tous ces trucs sur la cochonaissance parce que papa en parlait souvent. C’est depuis les temps sauvages des cochons que les truies vivent en groupes avec leurs porcelettes et autres truies. Les porhumains les ont appelés « hardes » mais je préfère dire « tribus » car c’est un mot rassembleur. De nombreuses générations partagent le territoire et participent à l’élevage des porcelets. Une autre chose que papa racontait concernait les porcelets nouveau-nés, comment ils tétouillent une tette espéciale de leur mamtruie et l’utilisent tout le temps.

L’heure de Freya est maintenant venue. Je vois qu’on s’approche d’un tétouillage de porcelets. En voilà un ! Freya glapit douleur et joie toute pleine, et Nodger se perd dans la forme tortillonnée de son premier petit, le léchant et le roulant près des tettes de Freya jusqu’à ce que la truie Nancy le catapulte hors du terrain de la tribu. Et voici le suivant qui sort en patouillant, bonne Freya. Elle connaît son affaire.

Très haut au-dessus de nous, dans l’espace-maison, mam couvebraise dans le fauteuil roulant, solitaire et pleine de colère, toujours en colère. Elle martèle le plancher avec son gros bâton, frappe pour que je m’occupe d’elle. Je fais semblant de ne rien entendre jusqu’à ce que Freya ait fait gicler six ticochons. Mais mam se lance dans les beuglements tout en frappant et la détresse de sa voix latérale me déchire tant que je dois aller la voir.

« Dois m’en aller », dis-je à Freya, parce que les ticochons ont besoin de connaître mes allées et venues, ont besoin de savoir que viendra mon retour. « Très désolé, à plus tard. Oui. Et maintenant… calme… faut être comme couverture neigeuse, comme feuille qui tombe, comme plumes qui dansent. » J’ai droit à un bougonnement de Freya, et Nodger me groigne vers les marches ascendantes.

Mam a des expectatives de bruit venant de la cave quand je suis en bas mais pas aux autres moments, et ces cochons ont appris à rester cois quand je ne suis pas là. Malins, gentils cochons. Et voilà mam, toute remontée en méchanceté et m’accusant.

« Bon à rien, dit-elle à ma vue, jamais là quand on en a besoin, toujours dans les parages quand on ne veut pas le voir. »

Les yeux de mam ont l’aspect whiskysoupe de la grande méchanceté, pas le coup d’œil amical des cochons, qui recherchent l’intimité. Elle me couvrira de douleur si je ne fais pas gaffe, telle est sa manière. Elle est complètement claquemurée depuis tant d’années et refuse les sorties à tout jamais. Aucune fraîcheur aérée ne l’enveloppe, jamais, et je ne peux apprécier sa puanteur. Quand elle est soûlendormie, j’ouvre brutalement toutes les fenêtres et laisse entrer le vent juteux, qui apporte des odeurs d’herbe et de fleurs, des mots chuchotés des lointerres et des plus proches.

Une fois ou l’autre je perce le désespoir qu’elle maintient séquestré en elle et je sais bien que toute la faute est mienne, et dans ces moments-là ma langue grossit et tente d’étouffer mon souffle à jamais. C’est comme une chose effrayante, a dit papa. Cette voix qui est mienne n’a jamais porté correctement dans l’espace à l’entour de mam, je n’en garde aucun souvenir dans mon porcrâne. J’essaye pourtant toujours des mots pour adoucir sa détresse.

« T… tu… as… as… b… bu… d… du… wh… wh… whisky », dis-je.

Comme à l’accoutumée mes mots sont hésitants et fragmentés quand ils sont prononcés dans l’espace de mam ou dans le mondextérieur. Cette sangligueule ne veut pas fonctionner et la gorge s’assèche comme tempêtes de sable. En dedans de cette énorme tête, la parole produit un son véritable, peut-être éloquent, mais il jaillit dans l’air tout mutilé et faux.

Mam rit et l’air se glace. « Je veux mon thé ! Regarde l’horloge ! L’heure de mon thé est passée depuis longtemps. Je crois que tu le fais exprès. Hein ? C’est vrai, non ? »

Elle pique vers moi avec son gros bâton mais je suis trop rapide. J’ai appris, depuis le temps, à éviter poings et armes. Je me mets à la préparation de son thé et n’engage aucune dispute parce qu’elle n’écoute jamais beaucoup mes bruits. Pourquoi le devrait-elle, avec tout le temps qu’il me faut pour que les mots se forment ? Selon l’horloge je n’ai que deux minutes de retardation mais elle aime donner des coupbâtons. Blang, bang, blam. Le solenlino est bosselé et grêlé mais elle s’en fiche. Personne ne s’approche jamais de l’espace de la maison. Ils sont tous frayés par Jack Plum, lutin trop grand, ou ils ont eu droit à l’acéré de la langue quinteuse de mam. Toutes ces choses de profonde détresse de mam ont repoussé chaque visiteur occasionneux bien loin et très loin il y a long temps.

Nous, on est au bout du bout de la rangée de maisons qui jouxte le début de Pardes Wood, ce qui est de grande excellence pour les cochons et pour moi. Cela nous nous garde des bruits des autres maisons et ce n’est pas un lieu passant à moins de vouloir faire entrée dans le bois.

« Et puis ne pose pas ces yeux crétins et baveux sur moi, continue mam. C’est à cause de toi que je ne marche pas. Toi ! Avec ta grosse tête vide coincée en moi. N’oublie jamais ce que tu m’as fait ! »

Je ne pourrais pas oublier car elle me le remémorise tous les jours.

Quand elle n’est pas écarquillée devant la télé mam joue sa musique favorite sur le lecteur de cassettes. Surtout le Bonhommedonovan parce qu’il distille la triste habitude solitaire qu’elle recherche. Elle se vautre, comme cochon dans l’eau, c’est une chose que papa racontait.

« Arrête de te vautrer », disait-il maintefois, et, « arrête de te plaindre ». Toujours, quand il prononçait des choses, je répétais ses mots dans mon porcrâne pour donner à mes lèvres le dessin correct et pour tortiller mon souffle afin qu’ils se forment. C’est de cette façon que je gardais nombre de mots à l’intérieur et les prononçais à voix haute aux moments de solitude. Dans la têteporc existe une vastitude d’espace-souvenir à laquelle je m’agrippe fortement.

Mam avait ses mots habituels qu’elle assenait à papa quand il lui disait les trucs de vautrage, c’était une réponse attendue, comme l’enfant de chœur à l’église que j’ai vu il y a bien long temps. Le type clérical il a dit ses mots espéciaux et le garçon devant l’autel a répondu les siens et ça a continué un longmoment. Papa disait comme ça, mam parlait comme ça, une régule extrême. Sa langue crachait ces mots comme d’une mitraillette, rat, crade, crotte. Des trucs sur comment il avait abandonné et cessé d’aimer et fabriqué un monstre, qui est moi. Il y avait des moments où papa se jetait à genoux, tout près d’elle, et il mettait mam en supplique d’aller voir des médecins et qu’ils l’aident et qu’elle puisse quitter son fauteuil roulant. Et tout cela sans effet, tous ses mots écrasés disparaissant devant ce malheur immense.

Je me dis qu’elle n’a aucun souvenir de tempsbonheurs ou de contentement, ou bien si elle en a, c’est sans doute pareil à l’ombre qui tombe maintefois sur son visage mais fond aussi vite que neige sur feu. Elle chante avec sa musique jusqu’à la quintoux hoquetante et j’apporte daredare le thé avant qu’elle se lance dans plus de beuglements. J’arrange joliment le plateau, avec le tissu à fleurs, le lait dans ce pot avec les roses crémières tout autour et le sucre dans le bol bordédor.

« Et… et… voi… voilà, m… mm… mam… man », dis-je, ma voix constamment dans le refus d’être entière.

« Ne m’appelle pas comme ça, dit-elle. Et pose la tasse ici, pas là ! »

Elle me tourne alors le dos, pour le verse-whisky dans son thé. Quand elle me regarde de nouveau, elle a ses rancunyeux rusés. « Je voulais me débarrasser de toi, dit-elle, je voulais te jeter dans la cuvette des W.-C., mais ton pourceau de père ne voulait pas en entendre parler. Il m’a persuadée de te garder, et où il est maintenant, hein ? Où est ton cochon de père ? Je croyais en lui, Jack. J’ai rêvé que tout irait bien, que nous serions une famille heureuse, jusqu’à ce que je te voie gouttant et bavant avec cette tête de verrat. »

J’ai entendu cela raconté maintefois, plus souvent qu’un avare compte son argent, selon les mots de papa. Je ne pense pas qu’elle ait l’intention de blesser, elle ne peut simplement pas empêcher la méchanceté de s’emparer d’elle parce que tout ça est de ma faute, le piège du fauteuil roulant, le départ de papa, tout ça. Elle est assise jour sur jour et n’a rien d’autre à quoi penser. Elle n’a aucun désir d’être dehors seulitaire et il est exclu qu’elle me permette de pousser son fauteuil du fait de la laideur. Les gens rient ou me dévisagent ou me fuient et comme la porcbouche est incapable d’énoncer les mots sous leur forme correcte, mam ne croit absolument pas à ma comprenette.

Sans les cochons je serais déserté d’amour et peut-être prendrais-je des formes colériques comme le fait mam et chercherais-je à trouver faute ailleurs. Je connais ce genre de penchants, le désir de faire mal, et je crois bien que je pourrais fouailler de grands dommages, piétiner des choses et les réduire en poussière si l’envie m’en prenait. Par fois, le plus souvent pendant les moments sombres ou aux confins des songerêveries ou dans les espaces-souvenir, je ressens le désir d’une autre personne avec qui prononcer des mots. Un porhumain qui n’accable pas ma bouche de blâmes, quelqu’un qui écoute mes pensées du dedans et qui exprime les siennes. J’ai eu les pensées les plus secrètes à ce sujet nombre de nombre de fois et j’ai regardé, derrière des fenêtres, là-bas sur la route, de jour et après la tombée du noir, dans des espaces à rideauxtirés. J’ai mobilisé mes oreilles pendantes, j’ai groigné l’odeur d’étranges porhumains, j’ai fixé le regard sur leurs formes, dedansdehors, et sur leur espace entre les autres espaces. Et après tout ce temps de quête il n’y a qu’une seule fille porhumaine, la meilleure, et elle s’appelle Holly Lock.

Je l’observe en dehors de la route, formant troupeau avec les autres porcgosses, avançant à grands pas, glapissant plus fort que des tribus de sangliers, Holly Lock, avec eux et pourtant pas avec eux. Certaines choses toujours retenues, non partagées, non dites, dissimulées en elle. Elle va en seulitaire fouiller l’humus de Pardes Wood, récoltant et furetant dans les plantations mousseuses, ramassant des feuilles, chantant, lisant dans des livres, écoutant de la musique et parfois pataugeant dans le ruisseau même. Holly Lock, au nom d’arbre. Sa mam prononce le mot en deux morceaux, Hol… ly ! J’en dessine la forme dans mon porcrâne et cela sort très bien, Holly, Holly Lock.

Dans la foulée des plans que papa a faits pour les cochons, j’ai conçu mes propres projets d’entreprise il y a quelque temps. Il s’agit de faire attachement avec Holly pour que l’espacesolitaire en chacun de nous devienne une chose connectante. J’en rêve, tempsréveil et tempsommeil, Jack Plum et Holly Lock associant des mots et produisant des rires. Il y a toujours beaucoup de rires à l’intérieur du tempsrêve. Et dans mon idée, nous gambadons dans les porcsentiers à l’intérieur du bois et je lui explique les plus secrètes des pistesangliers que papa racontait en utilisant les noms anciens, comme Torc. Cochons tout sacrés et divins. Et à l’endroit où mes cochons font patauge extérieure de tempsnuit il y a des sculptures très anciennes sur la roche, des reliques symboles que je lui montrerai. Papa les a trouvées il y a bien long temps et c’est à cause d’elles qu’il a décidé d’en faire le lieu de patauge des cochons. Elles sont d’une véritable rareté disait papa et il faut les préserver des destructions. Elles viennent en fait du temps des sangliers quand la dé esse que papa nommait Dé Méterre dansait avec des cochons de grande sacralité qui vivaient à l’intérieur de ses temples. J’ai confectionné un nom pour ces sculptures dans la roche qui est reliquerocheporc.

C’est rond comme un ventre de cochon avec des marques de tête de sanglier et une boucle d’oreille multispiralée, et sur les côtés il y a des marques de doubles lignes et de peignes et de miroirs, papa a dit que c’était extra espécial pour les trucs divins de cochons. J’y fais des prières à de nombreuses pleinelunes en vue de ce projet de connexion avec Holly Lock et elle le connaîtra un jour bien tôt.

J’ai maints bouts de souvenir à partager avec elle dont cette fois où papa m’a emmené à cette Foire de Townmoor et m’a acheté de la barbapapa rosâtre qui s’est toute collée dans mes cheveux et mes dents. Il ne s’est pas fait de bile à cause des regards fixés sur moi ou des murmures appuyés dos tourné, il les a regardés droit dans les yeux, comme s’il les défiait de me nommer, monstre. Certains l’ont dit, mais à bonne distance et papa me regardait et disait : « Ce sont des trouillards Jack, on n’a pas de temps à perdre avec les trouillards. La vie est trop courte pour ça. » Et dans ces moments-là il parlait aussi de ces cochonmystères du tempsjadis, citait des noms comme Orc Traith, d’énormes sangliers de chroniconte et pleins de magie. Toutes ces choses je vais les dire à Holly pour qu’elle les garde dans son propre souvenir.

Holly Lock n’a jamais lancé contre moi ni rires ni pierres ni mottes d’herbe comme certains des autres porcgosses hérissés le font. Y en a qui sont aussi furieux que mam, qui bouillonnent à l’intérieur, comme des volcans qui veulent faire éruption et abattre leur destruction sur les adultes et parfois sur les animaux. Il faut pas qu’ils connaissent mon Palais des Porcs ; ne faut pas qu’ils entendent jamais la manière chanteuse et cajoleuse des truies qui endorment leurs nouveau-nés ; ne faut pas qu’ils connaissent jamais l’intelligence des gorets, ni la façon dont leur chair et notre chair peuvent s’associer, comme des frères et des sœurs sous la peau.

Il y a quelques années Holly Lock a eu droit à un gigantesque goûter d’anniversaire et tous les porcgosses dansaient dans la rue et faisaient voler des ballons un peu partout. Sa mam a sorti un grand truc étincelant dont les mots s’agitaient au vent : Bon anniversaire Holly, Onze ans aujourd’hui. J’ai questionné mam sur ces mots et j’ai alors mis une marque sur mon calendrier, celui que Blandish le boucher nous apporte toujours aux fêtes de Noël, avec des dessins de comment les cochons et les vaches sont faits de côtelettes et de foie et de bacon. J’ai écouté et j’ai attendu et j’ai regardé et je l’ai gardé en tempsouvenir année sur année sur année jusqu’à ce que l’espace frontal de mon cerveau me dise qu’il était temps de l’aborder. Je regarde à présent à l’intérieur et je vois l’endroit et je vérifie sur le calendrier. Le temps est venu d’un autre anniversaire de Holly. Une partie de mes projets concernait cette attente, ces offrandes, et le bon choix du moment de la connexion. C’est maintenant, cette date anniversaire de quatorze ans et la prière pierreporc agit avec force. Je dois faire un cadeau comme c’est destiné et je vais tenter une alliance entre moi, les cochons et Holly Lock.

De derrière la fenêtre du porche je remarque quand Holly Lock quitte la meute de porcgosses glapissants et avance un peu au-delà, jusqu’au chemin qui ne mène qu’à Pardes Wood. Personne ne la suit. Ils n’apprécient pas la forêt, sauf ceux de la chasse avec les fusils et le bruit et je les sens de très loin quand ils approchent. La grande filleporc à la bouche tombante qui a pour nom Samantha s’aperçoit qu’elle est partie, mais retourne au jeu qui consiste à se lancer sur la piste de rollers, grimper sur le pentu et redescendre, sauter et glisser. Je me faufile le long de mon jardin et je suis Holly, me dissimulant au regard tandis qu’elle franchit le ruisseau pour observer l’eau marmonnante et farfouille les broussailles comme pour chercher un trésor. C’est le moment, le moment attendu depuis des années, et je fais effort avec ma bouche pour que sortent les mots droits alors que mon souffle n’est pas bon du tout.

« H… HH… Ho… Holl… olly… LLL… o… ock », voilà comment ça sort.

Elle se dresse tête haute pour me faire face tel une brebis surprise, loin du troupeau, prête à grogner. Elle me rappelle Freya la truie, mais je ne produis pas de rire au cas où ça lui ferait peur.

« Va-t-en Jack Plum, dit-elle, je n’ai pas le droit de te parler. »

J’observe maintenant ses yeux de près, de plus près que je n’ai jamais été. Ils sont brun cuivre brillant et super grands tandis qu’ils me fixent.

« BB… BB… Bon… aa… a… anniv… ers… saire… HHH… Hholly », dis-je.

« Mon anniversaire n’est que demain », dit-elle, et ses yeux scrutent derrière moi au cas où il y aurait des porhumains sur le chemin. Il n’y a personne, mes oreilles pendantes me l’apprennent. Je parviens à former les mots d’un cadeau pour elle et avance d’un pas. Elle recule et glisse presque sur le schiste luisant et l’herbe mouillée. Je m’approche pour la secourir mais elle n’aime pas ça.

« Ne viens pas trop près ou je hurle ! » Tel est son avertissement.

Je reste vraiment immobile et fais la promesse de mon inoffensif. Je dis que laideur n’est pas toujours cruauté. Elle n’aime pas mes mots et jette un autre coup d’œil sur le chemin au-delà. Cela ne se passe pas comme le projet dans mon rêve et je suis en pleine confusion. J’ai besoin de savoir pourquoi elle est tellement frayée et est-ce ma grosse têteporc et laideur ? Je ne peux pas faire sortir les mots de ma bouche, sauf pourquoi ?

« Parce que », dit-elle.

« Pourquoi ? » je répète, comme un son très bas et pas vociférant, et cela vient de ma perplexité.

« Laisse-moi tranquille, dit-elle, va-t’en, tire-toi. »

Elle court vers moi avec ses mains de filleporc fermées en poings serrés, et elle passerait à coups de pied et de poing si nécessaire. Je m’écarte loin pour qu’elle puisse prendre le chemin qui mène à la route. Tout en se précipitant, elle crie le mot de mam et je comprends que ce n’était pas le moment de l’accomplissement. Demain est l’anniversaire, a-t-elle dit, et c’est le bon moment pour la connexion et pour l’emmener au Palais des Porcs. Et, ce tempsnuit, gambadant près du reliquerocheporc magique, j’offrirai un tribut supplémentaire de pissenlits et de faînes avant le retour de Nodger dans le troupeau de Farmer Cotton.