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Mr. Pye (Mervyn Peake) : Chapitre 1

Traduction : Bernard Hoepffner ; dessin de l’auteur

“Sercq.”

“Oui, monsieur”, dit l’homme dans la petite cabane sur le quai. “Un aller et retour. Six shillings.”

“Un aller, mon ami”, dit Mr Harold Pye.

L’homme dans la petite cabane leva le regard vers le visage inconnu et fronça les sourcils.

“Vous avez bien dit un ‘aller’, monsieur ?”

“Je crois bien.”

L’homme dans la cabane fronça de nouveau les sourcils comme s’il n’était toujours pas satisfait. Comment cet étranger, cet homme gros et petit, pouvait-il être si sûr de ne vouloir qu’un aller ? Il ne pouvait évidemment qu’être un visiteur. Un aller et retour était valable trois mois et lui ferait économiser deux shillings. Il y avait des gens, pensa-t-il, pour qui il n’y avait aucun espoir.

“Très bien”, dit-il en haussant les épaules.

“Et de même pour vous, mon ami”, dit Mr Pye. “Vraiment très bien—”, et avec un sourire tout à la fois éclatant et lointain il plaça quelques pièces d’argent sur la table, puis d’un index grassouillet et parfaitement soigné il les manœuvra en une parfaite ligne droite.

L’homme dans la cabane n’était pas habitué à voir des pièces de monnaie mises en ordre sur sa table à tréteaux comme s’il s’agissait de soldats. Il les observa avec irritation.

“Allons, allons”, dit Mr Pye. “Je suis certain que vous pouvez vous dépêcher un peu. Mais si, j’en suis sûr. Et maintenant, montrez-moi qui vous êtes vraiment”, et Mr Pye sortit sa montre en or, et de la voix la plus douce qu’on puisse imaginer : “Et si je vous chronométrais ?” dit-il. “Eh bien oui. Alors, allons-y — un… deux… trois… quatre…”, et quand à la cinquième seconde un ticket fut produit et qu’une main tremblante le poussa sur la table, Mr Pye le ramassa aussitôt et, en un instant, l’avait non seulement glissé dans son portefeuille puis son portefeuille dans sa poche de poitrine, mais il avait remisé sa montre et boutonné son pardessus, rejeté sa tête en arrière d’un mouvement joyeux et, en moins de temps qu’il n’en eût fallu au sarnian stupéfait pour dire “ouf”, avait fait demi-tour sur un talon et était de nouveau dehors au soleil.

À sa droite s’étendait le port tacheté du vert des bateaux et derrière, la ville de St Peter Port sur sa colline en terrasses.

Une heure avant le lever du soleil, le vent était brusquement tombé et, à présent, à onze heures du matin, alors que Mr Pye trottinait avec confiance le long du quai de Guernesey, il n’y avait plus la moindre vague. L’air était doux et doré, et le ciel sans tache, à part une minuscule traînée de nuage suspendue comme un hamac, haut au-dessus de Peter Port.

Naturellement, le Ormer partirait en retard. Les passagers de dernière minute s’aperçurent comme d’habitude qu’ils s’étaient hâtés pour rien. À peine plus de la moitié de la cargaison avait été arrimée. La petite grue fit pivoter son bras de fer, descendit un nouveau fardeau dans les soutes où les cordes tendues s’avachirent et les crochets meurtriers furent desserrés pour s’élancer de nouveau, sortir de l’ombre de la jetée, et remonter dans la lumière du soleil.

Mais il était inutile de se dépêcher, car la mer était immobile et les passagers ne s’inquiétaient pas le moins du monde. D’en haut, la ville de Peter Port — une centaine de fenêtres en gradins qui brillaient — les regardait avec bienveillance, par-dessus le port intérieur.

Pendant un moment Mr Pye se tint sur le quai, ses petites mains agrippées aux revers de son pardessus d’été, un gentleman petit et soigné dont la bedaine, à la fois bien proportionnée et affable, était en même temps contredite et soulignée par la droiture de son dos. C’était une épine dorsale qui suggérait une vitalité sans bornes.

Il regardait le travail en cours avec la satisfaction vive d’un connaisseur, et semblait, d’une façon qu’il était difficile de définir, lui donner sa bénédiction.

Quand, après l’avoir “supervisé” silencieusement pendant plusieurs minutes, il tourna sur un talon et fit une douzaine de pas alertes le long du quai, ce fut comme si, simplement du fait de sa motilité, quelque chose de significatif s’était produit.

Des passagers qui musardaient sur le quai, il n’y en avait pas un qui n’ait dévisagé l’étranger. Il n’était pourtant pas exceptionnel de voir un visiteur prendre le bateau pour Sercq en mars, mais avec Mr Pye on avait l’impression d’une subtile différence. Il ne rentrait vraiment dans aucune catégorie. Il était assez évident qu’il n’était ni une institutrice, ni un voyageur de commerce, ni un chef scout, ni un fugitif, ni un peintre, ni un émigrant aisé — et il était manifeste, du fait de ses deux valises et de son grand havresac, qu’il n’était pas venu pour la journée. Qui était-il, et où allait-il habiter sur l’île ?

Et c’était ainsi que, de temps en temps, afin de se distraire, les passagers détournaient leurs regards du chargement pour fixer l’énigmatique étranger, et remarquaient le léger sourire sur son visage. C’était un curieux petit sourire, à la fois charmant et secret. C’était comme s’il avait connaissance de quelque chose de drôle que ne pouvaient connaître non seulement ceux qui le regardaient mais l’humanité en général.

De long en large marchait Mr Pye en suivant le quai, avec sur son visage ce sourire bien à lui. Un ou deux des passagers qui attendaient, quand ils croisèrent son regard, dirent : “Bonjour”, mais Mr Pye ne répondait qu’en intensifiant ce sourire. C’était comme s’il disait : “Oui, oui…, nous aurons bien le temps pour ça, plus tard : nous serons amis avant longtemps, sans aucun doute (car le futur est plein de promesse)… mais pour le moment, mes amis, soyez patients — le moment n’est pas encore venu.”

Le cargo était maintenant entièrement chargé, et les passagers commencèrent à descendre à la queue leu leu les marches du port, qui sont d’un si horrible vert. Le pilote rejoignit sa chaire nautique. Les cordages furent détachés des bollards, tombèrent dans l’eau en éclaboussant et furent hissés à bord, dégoulinants. Les pneus de voiture qui servaient de “pare-chocs” furent remontés et l’hélice se mit à tourner ; puis, accompagné d’un cri ou deux, et d’un juron soudain et extrêmement grossier émis par un des matelots qui avait tout à coup glissé et s’était cassé une jambe, le nez du Ormer se fraya un chemin hors du port.

Il faut à peu près une heure de St Peter Port au petit Creux Harbour de Sercq. Le Ormer poussa la vapeur et avança régulièrement vers l’est. Les passagers se tenaient en grappes sur le pont, ou bien se penchaient sur le bastingage, regardant les repères familiers de l’île de Guernesey rapetisser progressivement pendant que les mouettes dessinaient des cercles et criaillaient avec morosité dans le sillage.

Mais Mr Pye n’était pas de ces hommes tournés vers le passé. Sans un seul coup d’œil vers Guernesey, il concentrait toute son attention sur cette langue de terre lointaine qui lentement et graduellement s’approchait de plus en plus, tandis que les cormorans écumaient rapidement la surface de cette mer sans rides, ou se tenaient perchés en groupes sur les récifs qui dépassaient, comme des membres du clergé qui auraient demandé, avec mauvaise grâce, qu’on leur permette d’être d’un avis contraire.

Il était difficile, par un si beau matin, d’imaginer les noires tempêtes qui pouvaient frapper la mer avec tant de passion — qui pouvaient la soulever en d’aussi horribles collines pour la plonger ensuite dans les marbrures des creux — et tout transformer, entre Guernesey et Sercq, en une affreuse étendue d’écume.

Mr Pye avait de la chance. Y eut-il jamais de voyage si propice aux heureuses spéculations ? Son visage sphérique était parfaitement rayonnant. Son nez aiguisé, assez semblable au bec d’un oiseau, tremblait comme s’il était sur la piste de quelque proie olympienne. Ses lunettes étincelaient.

Herm et Jethou, les deux îles à mi-chemin, furent dépassées sans que Mr Pye, en tout cas, les remarque. C’était à une autre île qu’il aspirait.

Et la voilà qui étendait de tout son long sur l’horizon son corps ténu et scintillant, du nord à l’ouest, avec les rayons du soleil du matin qui jouaient le long de son épine dorsale et dansaient sur les crêtes et les ravins de ses flancs à pic.

Mr Pye, qui durant les dernières quinze minutes avait regardé fixement l’île qui s’approchait, joignit les mains sous son menton, tourna son visage rond vers le ciel, ferma les yeux, se dressa sur la pointe des pieds et respira profondément.

“C’est exactement la dimension qu’il faut”, murmura-t-il. “Ce sera parfait.”