Traduction & Translation
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Robert Coover : Noir

Traduction : Bernard Hoepffner

Michiko n’a pas toujours été un sac de vieux os peints au parfum oppressant. Elle avait une véritable et énigmatique aura asiatique quand elle était plus jeune et qu’elle travaillait dans des boîtes plus classe. Avant ça, alors qu’elle n’était encore qu’une gamine en uniforme d’écolière et en culotte de coton blanc (on raffolait autrefois des culottes blanches ; cette époque te manque), elle avait été la poule d’un célèbre gangster yakuza qui avait fait tatouer son propre portrait sur la face intérieure de ses tendres et jeunes cuisses. D’où il pourrait surveiller les événements de près, disait-il. Le chef d’une bande rivale l’avait kidnappée et avait « aveuglé » le portrait avec des taches rouges puis, pour faire bonne mesure, il avait fait ajouter une moustache et noircir deux dents avant de la rendre à son amant. Il avait également fait tatouer sa propre main, reconnaissable au tatouage de dragon sur le dos et à l’anneau de super héros de l’auriculaire, sur tout son pubis rasé, le médius disparaissant entre ses lèvres. Son amant avait répondu en la renvoyant à son rival après avoir donné au tatouage de dragon la pose minaudante d’un baise-moi-fort, l’annulaire était tranché en un moignon sanglant, ce qui signifiait un yubizume à trois jointures des plus humiliants, tandis que le médius avait été noirci, comme brûlé par son impertinence. L’amant avait également tatoué les oreilles de Michiko avec des haïkus célébrant « la brume noire » du « cœur gelé » de l’été et de l’hiver, un jeu de mots sur son propre nom, et fait encrer les cercles d’une cible sur ses fesses autour du mille de son anus, avec la légende « Bientôt ton tour, enculé ! » sur la fesse droite. Le rival n’avait pas été anéanti. D’un seul trait il avait changé le « cœur gelé » de l’hiver en « bite ratatinée » de l’hiver, qui se trouvait être également un jeu de mots sur le nom de l’amant, supposant que le « trouduc » pouvait être l’un ou l’autre d’entre eux et il avait simplement ajouté sur la fesse gauche une arme semi-automatique dont la crosse portait l’insigne de son gang. Sur le visage, il avait tatoué un serpent, dont la tête sortait d’une oreille et qui se déroulait jusqu’à la lèvre supérieure de Michiko, la gueule mordant sa propre queue, qui dépassait de l’autre oreille, le visage du serpent un portrait de l’amant, la queue la propre queue de l’amant, ultra-célèbre (un sujet prisé des tabloïds) à cause des symboles kanji du « Roi des Affaires d’Eau ». Ce que le rival avait transformé avec subtilité en « Roi des Affaires d’Urine » avant de renvoyer Michiko une fois de plus. L’amant avait accepté le serpent qui mordait, mais avait ajouté sur la queue mordue un visage aux très longues oreilles, ironisant sur les oreilles d’âne du rival que ce dernier essayait toujours de garder dissimulées sous son feutre noir (« Monsieur Hi-Han » était le surnom que lui donnaient les flics, et ils adoraient l’humilier en faisant tomber son chapeau par terre) et avait fait mettre sur sa tête les symboles kanji pour « Guerrier Feu-au-Cul Numéro Un ». Puis simplement pour s’amuser (en fin de compte, il l’aimait et voulait qu’elle soit belle), il avait transformé ses seins en magnifiques paysages montagneux avec de petits ponts au travers des cours d’eau sur lesquels les membres de son propre gang posaient en costumes rayés, tenant des pancartes où l’on pouvait lire : Ne rêve pas de montagnes depuis ta taupinière, pisseur. La scène suscitait les interpolations et le rival avait obtempéré en la transformant en un bain de sang yakuza classique où les membres de son propre gang, des taupes géantes en costumes rayés et portant des feutres noirs, anéantissaient le gang de l’amant. Il avait décoré son ventre d’un chien viverrin bulbeux aux testicules gros comme des ballons de plage, gravé un « 4 » cramoisi, le signe de la mort, sur son front, inscrit un paysage maritime d’orage sur son derrière où des vagues géantes s’écrasaient sur le bas du dos, et transformé la cible en un tourbillon sur lequel un bateau de pêche était entraîné vers son centre sombre, donnant l’impression, si l’on s’approchait d’elle de ce côté-là, de pénétrer dans l’œil du cyclone. Ainsi continua-t-elle à passer de l’un à l’autre des deux patrons yakuzas telle une sorte de panneau à messages, chacun des gangsters en venant à tant admirer l’art de l’autre que, pour finir, leur rivalité était devenue purement artistique et épistolaire, au grand dam de tous les membres de l’un et l’autre gangs. Ils avaient alors recouvert Michiko de fragments de célèbres chefs-d’œuvre picturaux et érotiques, contenant chaque fois des menaces et des insultes implicites ou explicites, brûlé les signes du zodiaque aux endroits appropriés de son corps, inscrit quatre siècles d’histoire yakuza sur tous les endroits vierges, couvrant même la plante de ses pieds, ses lèvres et son cuir chevelu, ses paupières et ses aisselles. Leur obsession était telle qu’ils auraient commencé à travailler sur ses intestins si leurs propres lieutenants n’avaient pas organisé une exposition publique de Michiko au musée d’art moderne de la ville et, au moment où ils s’inclinaient l’un devant l’autre, ne les avaient pas exécutés tous les deux en leur tirant des aiguilles à tatouer dans les oreilles. Michiko, entre-temps, avait fini par être tatouée de la tête aux pieds de strates de graffitis exotiques superposées, véritable manuel, dictionnaire d’argot et galerie d’art yakuzas, une condition qui lui avait été fort utile par la suite dans sa carrière une fois que le musée, qui prétendait en être propriétaire, eut été remboursé : elle valait un billet de cent juste pour une heure de lecture en bibliothèque. Tout cela défraîchi à présent. Perdant ses contours, sa netteté, les couleurs devenues boueuses, les rides brouillant la continuité, obscurcissant les détails. C’est là le destin de toute histoire, qui n’est que mémoire corruptible. Le temps passe, rien ne reste jamais identique ; triste sort. C’est exactement ce que dit un haïku quelque part sur son corps.