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Hermetic Definition

H.D.

HERMETIC DEFINITION

Traduction Bernard Hœpffner

 PREMIÈRE PARTIE

Roses rouges et une mendiante

(17 Août — 24 septembre, 1960)

[1]
Pourquoi es-tu venu
troubler mon déclin ?
je suis vieille (j’étais vieille jusqu’à ta venue) ;
 
la rose la plus rouge se déplie,
(ce qui est ridicule
en ce temps, cet endroit,
 
déplacé, impossible,
et même un peu scandaleux),
la rose la plus rouge se déplie,
 
(personne ne peut l’en empêcher,
dans l’air pas de menace,
pas même l’immanence du temps,
 
gâchant nos fruits d’été),
la rose la plus rouge se déplie,
(il faut qu’ils en tiennent compte).
[2]
Prends-moi, emmène-moi où tu veux ;
je vais à ta rencontre,
Doge — Venise —
 
tu es tout mon domaine ;
si je me cachais dans ton esprit
comme un enfant se cache dans un grenier,
 
qu’y trouverais-je ?
religion ou majie — les deux ? aucune ?
l’une ou l’autre ? ensemble, assorties,
 
accouplées, absolument identiques,
égales en puissance, ensemble et pourtant deux,
l’ambre de tes yeux.
[3]
Isis, Iris,
fleur-de-lis,
Bar-Isis est fils d’Isis,
 
(bar ou ber ou ben signifiant fils)
donc Bar-Isis est Par-Isis ?
Paris, en tout cas ;
 
parce que tu ne bois pas notre vin,
ni ne sale notre sel,
je pénétrerais tes sens
 
par la résine brûlée et les pommes de pin
qui couvent sur une vaisselle plate ;
as-tu été, ermite, dans une cave ?
 
pourquoi nous punissent-ils ?
arrache-toi, sors des ténèbres ;
vais-je disparaître, cendres, dans cette chaleur ?
[4]
On dit de l’iris hiératique, héraldique,
qu’elle est le lotus, le lis martagon,
magenta, pourpre — un blasphème ?
 
je suis tapie sous la pluie,
et pense au sable chaud,
j’appelle et appelle encore
 
Bar-Isis, Paris ;
j’appelle Paris, Paris,
non pas le grec
 
non plus le courtier amoureux de Vérone
“où nous situons notre action,”
bien que Vérone soit proche,
 
maintenant je vais à ta rencontre,
Doge — Venise —
tu es tout mon domaine.
[5]
Venise — Vénus ?
voilà la position qu’il me faut prendre,
mon poste : bien que tu aies repoussé
 
mes vers,
je ne peux m’en écarter,
j’ai essayé ;
 
c’est vrai, c’était “fascinant…
si on tolère cette préciosité,”
as-tu écrit de ce que j’ai écrit ;
 
pourquoi me faut-il écrire ?
ceci ne te plairait pas,
mais Elle écarte le voile,
 
dénoue mes yeux,
ordonne,
écris, écris ou meurs.
[6]
Voici ma nouvelle prière ;
je prie vers toi ?
Paris, Bar-Isis ? vers Osiris ?
 
ou vers Isis-même, fleur égyptienne,
Notre Dame — y vas-tu parfois ?
les pierres renferment des secrets ;
 
elles nous disent que la vibration fut apportée
par d’anciens alchimistes ;
Notre Dame tient ses promesses,
elle ordonne de son sceptre, (Astrologie
 
est la première porte ?)
et l’Enfant se fait notre champion
 
oblige-moi à ne pas désespérer,
Enfant de l’ancienne hiérarchie…
et toi aujourd’hui.
[7]
Sainte Anne est la dernière porte, (Magie,
Cybèle, ils l’ont appelée,
la Grande Mère),
 
et où sommes-nous à présent ?
certainement il y a ruée, ferveur,
l’herbe riche qu’on écrase,
 
les pieds nus qui se mêlent,
le grondement de la dernière charge désespérée,
la non-évasion, l’enchantement,
 
la secousse, le tremblement de terre,
rien, rien, rien d’autre,
rien après ; la pomme de pin
 
qui se consume dans l’assiette plate,
est flamme, est feu,
pas d’avant, pas d’après — évasion ?
 
qui peut s’évader de la vie, de la fièvre,
de la nuit de l’abîme ?
perte, perte, perte,
 
la dernière non-évasion désespérée,
la plus rouge rose,
la loi inaltérable…
[8]
est-ce toi ?
est-ce quelque meute furieuse
de bouvillons, de taureaux ? un seul ?
 
ou beaucoup ?
voix du passé, du futur,
là-bas, pas plus loin,
 
mortification totale maintenant ;
es-tu jamais venu ici ?
es-tu jamais venu dans cette pièce ?
 
comment ai-je pu tolérer ta présence,
et ensuite, une seule fois,
dans un étrange endroit, avec d’autres,
 
paroles en l’air, les miennes,
et tu ne voulais pas boire notre vin,
(“un jus de fruit alors ?” “oui”),
 
et tu ne voulais pas toucher notre sel —
amandes — pacanes — qu’est-il arrivé ?
tu avais tant de retard,
 
pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt ?
pourquoi es-tu venu quand même ?
pourquoi es-tu venu
 
troubler mon déclin,
je suis vieille,
(j’étais vieille jusqu’à ta venue.)
[9]
La porte du milieu est Jugement, (Alchimie),
juge ceci, juge moi implacable ;
il est encore temps de revenir, de ramper
 
vers la sécurité ? non — il n’est plus temps :
amandes, pacanes sans sel,
répands-les le long de quelque côte sableuse
 
pour un brise-vent, au-delà est l’épiphyte
le thym, le myrte de miel et la lande corail,
ils sont neufs pour moi, différents,
 
comme tu es neuf pour moi, différent,
mais d’une vieille, vieille sphère ;
il y a de petites églantines sauvages, je crois,
 
mais tout cela n’est rien
quand le vent du désert porte la blanche
fleur du gommier au parfum d’eucalyptus ;
 
non, non, c’est bien trop,
sans possible évasion vers un continent neuf ;
la porte du milieu est jugement,
 
je suis jugée — prisonnière ?
la rose la plus rouge se déplie,
puis-je endurer ceci ?
[10]
Parce que tu ne peux boire notre vin
ni manger notre sel,
(j’ai demandé “aimes-tu le sel ?”
 
tu as dit, “oui,”) souvenir toujours présent
de mon verre de vin rouge ; un verre tous les jours
devient une orgie,
 
la gourmandise me dévore,
le vin est le sacrement,
le sel n’a pas perdu sa saveur ;
 
saveur ? sauveur ?
voilà une intensité neuve,
mais tu es tellement loin,
 
pas si loin — Paris ;
caché sur ou sous une traverse en croix du transept,
la dédicace de Notre Dame est énigmatique,
 
chacun des 18 mots latins a un sens double,
nous dit-on ; je vois que Secondo, le 7ème mot,
veut dire Seconde, aide, et favorise
 
l’action de la Nature…
et ceci fut inscrit en 1257 ;
je crois que nous irons loin,
 
allant nulle part ; Kubelê
(Cybèle, comme ils l’écrivent),
est sertie au-dessus de la dernière porte.
[11]
Le cœur,
ce non-sel, disent-ils,
tu pourrais partir à tout moment,
 
mais on pourrait le dire de nous tous,
il faut donc que je me tienne à l’écart, m’abstienne ;
un ami intime de ma jeunesse,
 
un poète écrivit,
so slow is the rose to open,
je contemple donc ces mots
 
et la dédicace en latin,
et déchiffrerais mon propre sort ;
je sais que le poète dont je parle
 
n’hésiterait pas,
peut-être l’humilité est-elle plus seyante
à une femme ;
 
la rose est la fleur du creuset,
et le creuset est ce creuset
que j’ai appelé assiette plate quand j’ai écrit [3]
 
je veux pénétrer tes sens
par la résine brûlée
et les pommes de pin.
[12]
…mais il me faut finir ce que j’ai commencé
le dieu élancé qui se tient
où la course a lieu ;
 
les pommes de pin dans l’assiette plate
ont-elles allumé une torche olympique ?
ma fièvre, ferveur visait quelqu’un non encore né
 
quand j’ai écrit ceci ;
les roses de Red-Roses-for-Bronze
avaient rôle d’abstraction ;
 
maintenant avec même ferveur, avec fièvre,
je les offre à une réalité ;
l’extase vient à travers toi
 
mais continue ;
la torche fut allumée d’un autre avant toi,
et un autre et un autre encore avant…
[13]
Nous quittons les vieilles portes de bronze, 1257,
pour un autre bronze, 1960,
je pense au jeune athlète
 
et sa lance, son javelot tendu
tel que je l’ai vu sur la photo,
“U.S. Decathlon star,”
 
là le bronze frémit,
la vibration de soleil, entreprise désespérée,
ambition, réussite, simplicité,
 
force pure atteignant au sublime,
bonté que nous pourrions imiter,
(moi, en tout cas, peut-être),
 
“j’aime les gens,
je veux faire mon possible pour les aider,
à mon humble façon, mon possible,”
 
nous ne pouvons pas rivaliser
mais un contact existe peut-être ;
moi, et ma lyre à sept cordes,
 
semblons sans force, inefficaces,
mais là où vit Olympe, Delphes n’est pas loin,
sublimation, reconnaissance,
 
l’aspect même du décathlon
tue le désespoir, comme il y a longtemps (aujourd’hui)
Hélios tue le Python.
[14]
Ainsi mes Red Roses for Bronze (1930)
m’apportent aujourd’hui, une prophétie,
ainsi ces chants qui ne peuvent que te gêner,
 
vont peut-être plus loin et touchent le futur ;
s’il fallut 30 ans pour que mes Red Roses for Bronze
trouvent l’image exacte,
 
peut-être dans 30 ans,
toute la complexité de la vie sera annulée,
quand cette rose plus rouge se déplie ;
 
je ne serai plus ici
sans doute tu n’y seras plus ;
pendant ce temps, il y a beauté et valeur
 
dans ces joutes et aussi exaltation passionnée,
et qui étais-je pour passer à côté, dédaigneuse ?
peut-être était-ce ma “préciosité,”
 
comme tu l’appelais,
mais c’était il y a longtemps,
en avril dernier,
 
et en mai dernier
quand tu es arrivé si tard, dans un étrange endroit,
où d’autres se trouvaient.
[15]
Le poète de so slow is the rose to open
écrit, “qu’ai-je fait de ma vie ?”
qu’ai-je fait de la mienne ?
 
à nouveau je suis sur le seuil,
à ma gauche sont les anges Astarté, Lilith,
à ma droite, Raphaël, Michaël ;
 
Astar — a star — Lili — une fleur —
Raphaël, Michaël — pourquoi êtes-vous là ?
me guideriez-vous avec dignité
 
à un port connu ?
être mes champions pour cette entreprise ?
Astarté, tu ne peux être malin
 
avec un nom d’une telle beauté,
m’as-tu amenée ici ?
Lilith, pourquoi t’appellent-ils démon
 
comme Lucifer et Asmodée ?
Il est vrai que les noms démoniaques sont
donnés sous toutes réserves…
[16]
Grain
de sésame,
fil
minuscules granules
sur un fil blanc
ou rouge,
se fendront-elles
sur mon aiguille ?
ai-je besoin d’un dé ?
grain
de sésame
de l’Asie du sud,
qui est très loin,
et entre les deux ?
chanvre — graine,
fleur de chanvre,
des Indes ?
c’est le haschisch supérieur
des rêves ;
vaut-il mieux enfiler
des graines de pavot ?
elles sont trop petites ;
ils ont adoré les Étoiles
du haut des tours,
dites tours à parfum :
je n’ai pas besoin de rosaire
de sésame,
rien que l’épreuve du jour,
réalité…
floue,
floue,
floue,
O l’odeur de roses
dans cette pièce.
[17]
O plus auguste
et sacré des hôtes,
ainsi je vire et m’éteins,
 
un cierge dans ta lumière,
brûlée jusqu’au tréfonds ;
tu sais que je t’offrais mes meilleures,
 
heures, minutes, journées, années passées
à offrir un petit grain
d’adoration, d’encens,
 
mon dernier souffle (pensai-je)
à rassembler dans mon chant,
des vers capables d’éloge,
 
de honte nulle trace, ni noms démoniaques
invoqués, ni anges déchus
appelés par leurs noms ;
 
maintenant je ne peux que mettre mes vers en doute,
donne-moi la réponse,
fais-moi retrouver ta grâce,
 
de qui est le Jugement ?
Il est là
indifférent au royaume du temps et de l’espace,
 
Azraël ; ironique et subtil dans son sourire,
proche et familier dans son visage,
(ses yeux sont-ils d’ambre ?)
 
“joues-tu avec la Mort ?
droite, gauche ?
gagnes, perds ?
 
tu courtises la fin ?
tu appelles ça une vie
ta rose si rouge
 
te lie, cachet et sceau,
tu as demandé, ‘je suis jugé prisonnier ?’
tu as parlé d’Asmodée,
 
ta rose si rouge
se fane de toute façon,
renonciation ? feu d’enfer ?
 
choisis maintenant,
droite, gauche ?
gagnes, perds.”
[18]
Azraël dit,
“tu as parlé d’Asmodée,”
comme avec reproche,
 
et je suis temporairement égarée ;
je ne peux trouver Asmodée
dans les dictionnaires et les livres de référence,
 
certainement pas dans le calendrier des Saints ;
Asmodée est l’ange musulman de la Mort,
mais nous savons cela ;
 
devrions nous biffer Asmodée
et en trouver un autre ?
qui est-il, de toute façon ?
 
des anges peuvent devenir démons,
des démons peuvent devenir anges,
qu’il reste ;
 
il faut que je garde mon identité,
que je marche avec assurance vers un Amant,
le haschisch supérieur du rêve.

 DEUXIÈME PARTIE

Jardins d’Akademos
(1 novembre — 24 décembre, 1960)


[1]
Ainsi vous (cet autre) êtes la Présence
dans le temple d’Égine
en haut de la colline ;
 
comment aurais-je pu le savoir ?
je n’aurais pu le savoir avant,
il me fallait l’expérience
 
des roses, pourpre délice
et des roseraies de roses rouges
avant de pouvoir concevoir
 
la rose sauvage
précision, définition,
image de divination ;
 
nous avons le même âge,
les mêmes étoiles ;
j’acceptai l’ovation
 
des autres,
pour l’honneur,
qu’on me rendait inopinément,
 
ils étaient là quelques milliers,
puis le Grand Hall était vide,
bien que personne n’eût bougé,
 
et j’aurais pu tomber
mais votre main avança vers moi
et c’était les jardins d’Akademos.
[2]
J’ai lu les livres : initiations, adeptes, néophytes,
maîtres et imperators,
mais ce n’est pas cela,
 
ni les noms d’anges, ni vrai ou faux,
ni dédale de sentiers ou chemins,
c’est le fait que vous écrivez,
 
et même que j’ai écrit ;
où est le miracle ? je ne sais pas,
c’est venu tout seul,
 
ce n’était pas l’accueil que me faisaient
l’État, l’Administration, l’Assemblée,
mais le vôtre ;
 
il a fallu que du temps passe
pour comprendre les implications,
et entre-temps beaucoup de choses,
 
et ce qui s’est passé
est bien trop simple pour être écrit ;
si je m’étais cachée comme je l’avais voulu,
 
par peur de l’ovation,
je ne vous aurais pas connu ;
je ne néglige pas les autres,
 
et il n’y a là rien de visionnaire
ni d’extatique,
seule la reconnaissance ;
 
la pensée et l’étendue de votre esprit
surpassent le mien
ils n’ont pas de mesure commune,
 
et en effet vos mots sont ésotériques
et parfois assez difficiles,
mais épuisée par le tourbillon,
 
la tempête des dimensions de votre poème,
je n’en suis que plus éblouie
quand tel un don offert,
 
vous octroyez le répit d’une respiration,
cette grâce par instants
et un dahlia blanc, cette effraie des neiges.
[3]
Je n’ai pas triché
ni feint l’inspiration,
ce que j’ai écrit était alors juste,
 
augures, définition hermétique ;
pourtant, j’aurais laissé les initiés, si souvent
pour une rose rouge et un mendiant,
 
mais quelque chose m’a stimulée,
et quand vous m’avez saluée,
je fus pleinement payée
 
pour la longue quête
et la pauvre lampe ;
il n’y eut pas d’extase, vision, transe,
 
pas d’années creuses,
seule une fin à toute cette aventure
cela s’arrête ici ;
 
point d’acharnement pour d’étranges navires,
délices adamiques ;
j’ai goûté la pomme ;
 
ma main usée dans l’effort,
notre curieuse pré-occupation du style, du crayon,
leur re-naissance à votre contact.
[4]
Personne ne l’a connue,
ne l’a évoquée comme vous,
aucun autre n’est resté seul
 
pour tuer le monstre ;
il n’y a qu’un Persée,
incontesté, un exilé,
 
personne n’a enfilé les flocons de neige
d’un rosaire blanc,
ni invoqué d’ombelles,
 
grappes de fleurs vierges pour elle,
ni n’a forcé sa Présence
avec le grand Ave de grâce,
 
si je ne peux rien faire d’autre,
je peux au moins reconnaître cette
insondable, intrépide séparation,
 
cette retraite hors du monde,
qui pourtant tient encore le monde, passé, présent,
dans les recoins les plus clos de l’esprit ;
 
il suffit – où suis-je ?
l’“autre côté” où vous avez toujours été,
sans convoi de brume spectrale,
 
pas de majic, Seigneur,
mais mystère infini,
vent, sable, pluie et neige
 
(elle, son blanc rosaire),
avec la Chouette,
son acolyte.
[5]
Le souvenir est-il surtout affaire
de brindille, feuille, herbe, pierre ?
je ne vois pas plus loin,
 
mais brindille, herbe, pierre,
un léger dépôt de sable
font partie d’Égine, l’île,
 
et l’île est elle-même, est elle ;
certains disent que Hygie
avec une coupe nourrit un serpent,
 
petite, intime, moins auguste
que le Parthénon athénien,
puisse Athéna Hygée être notre patronne
 
personnelle et proche ;
je détache une petite pomme de pin
de la maigre salicorne herbacée
 
qui montre ses pointes de sel bien distinctes
dans les dunes de sable sec,
nul besoin de tourner ma tête
 
pour m’assurer de la grève
striée comme un coquillage ;
je le sais, puisque je suis venue ici
 
avant que tout ne fût fini,
et avant d’atteindre une intimité
proche comme l’air.
[6]
Je respire l’aloès, l’acacia
de vos sens, pointe rouge des tropiques,
fleurs-trompettes, monceaux des pétales indigo
 
de votre souvenir,
et dans votre promesse d’îles,
il n’y avait peut-être pas
 
d’endroit comme celui-ci,
lequel par antithèse,
partagera peut-être un peu de sur-abondance,
 
votre inter-action phosphorescente
de poissons aux reflets d’or ou d’arc-en-ciel,
m’attire vers la crique herbeuse
 
de ma propre promesse,
et un rocher aussi nu,
et seuls de petits crabes
 
et un filet à crabes ;
statice – coriandre ?
non, marguerites de la camomille
 
que j’écrase en tendant la main ;
fragrance de gomme arabique ?
non, c’était les grains d’ambre
 
sur l’écorce des cerisiers,
et l’écorce poisseuse du pin,
et l’écorce de sassafras que nous mordions,
 
et quelque véronique des champs poussiéreuse
(gueule-de-lion sauvage)
dans une allée torride ;
 
ceux-là ne sont pas ici,
mais je tiens beaucoup à mes trésors personnels,
maintenant que je découvre
 
comme les vôtres sont différents ;
nous nous rejoignons en antithèses ;
plus besoin de parler, de faire attention à l’autre.
[7]
C’est ça, je peux m’asseoir ici
sur mon trône de roc,
sans bouger,
 
ou en tournant avec tout,
comme Cassiopée sur son siège stellaire,
tournant autour du pôle,
 
tournant avec le tout,
segment de votre immense concept
de déserts, la terre entière
 
et ses littoraux, grèves marines,
tempête, vent et fracas de tonnerre ;
je suis parfaitement souple et silencieuse,
 
en me glissant (toujours étendue ici)
et m’intégrant aux éventails,
aux flotteurs et aux lacis et traînes
 
des longues herbes sous-marines ;
je ne rivalise pas avec votre vaste projet,
la piqûre des aiguilles de pins me ramène,
 
pourtant j’en fais partie
comme je fais partie des algues marines
pointues ou polies ou laquées.
[8]
Mais oh, cela va bien plus loin,
bien plus loin que ça ;
tandis que je suis entraînée
 
dans l’orgie de votre poésie,
vers les tentes, la térébinthe, le sable chaud
(vous n’êtes pas mort, dans les ténèbres),
 
et vous me débusquez, m’amenez
à rivaliser avec votre frénésie ;
il y a d’autres roses,
 
l’odeur solennelle des roses
bien que la rose sauvage à cinq pétales
(pentagramme des alchimistes)
 
me soutienne, et le laurier
ou l’olivier de vos jardins d’Akademos,
pourtant vos mots me libèrent,
 
je suis vivante dans votre reconnaissance,
Athéna est là, gardienne,
et il y a extase et guérison
 
dans son acceptation de la _______ fantaisie,
son serpent se nourrissant
à une coupe…
[9]
O, Dame, ineffable faveur,
vous l’avez envoyé ici,
ou a-t-il glissé sur son aile
 
de par sa propre volonté et initiative ?
je touche sa tête et sa gorge
où vos mains l’ont caressé,
 
mes mains passent sur sa fière longueur,
remplie du lait de votre coupe
et du miel de vos rochers ;
 
sûrement c’est à moi qu’il parle,
toute parfumée – votre mélisse ?
c’est vous qu’il incorpore,
 
et ses mots sont les mots du poète,
j’aviverai du sel
les bouches mortes du désir.
[10]
Êtes-vous né parmi les palmiers des lagunes ?
comment êtes-vous venu ?
ils disent qu’Aphaïa
 
est la déesse du temple d’Égine ;
on nous assure qu’Aphaïa
(dieu ou déesse ?) était apparentée
 
à l’Artémis crétoise ;
Artémis crétoise ? ils parlent sans doute
de la déesse au serpent ;
 
à Athènes, Athéna vainc le serpent
enroulé à ses pieds ;
ici, il est son intime, je pense,
 
son familier, comme la chouette ;
elle est plus proche d’Égypte
et de l’aspic ou uraeus
 
coiffure des initiés ;
ici, dans ma tête, vous
prononcez des mots,
 
rédigés sur parchemin,
pas toujours faciles à déchiffrer,
mais qui nous touchent, ici aujourd’hui,
 
ainsi qu’aux sables aux limites du monde,
vous nous donnez une prière authentique,
ouvre ma bouche dans la lumière.
[11]
Mais ici, je ne sais pas ce que vous voulez dire,
d’autres le savent-ils ? qu’êtes-vous
lois de transhumance et de dérivation ?
 
sommes-nous translatés, transsubstantiés,
dérivés de l’arbre et du poisson ?
reposez-vous sous mes branches,
 
croyez-moi, je serais
votre hybride très rare
de rosier-ronce hymalayen,
 
vous ne me reconnaîtriez pas,
car toutes traces fébriles d’humanité
ont disparu ; de sous ma feuille et mon épine,
 
vous seriez emporté
dans le ciel que vous avez tracé,
personne d’autre ne connaît la voie ;
 
vous rencontreriez la Gorgone, le Monstre encore,
tueriez, et accepteriez le Destin,
(que ce monde est insane),
 
perte — perte — perte —
Exil, n’est-ce pas l’octroi d’un don,
la récompense de la déesse ?
[12]
Mais cela ne peut pas, ne peut pas être,
c’est vous qui êtes très rare et loin de mon regard,
uni au temps et au cycle des étoiles ;
 
par antithèses, je deviens fourmi ou anguille,
une absence glisse de ce rocher ;
mes facultés perceptives augmentant,
 
je deviens petit serpent,
pas tout à fait invisible, inhumain, (transhumance ?)
je suis consciente de mon échine exquise
 
(œuvre de Dieu) quand je glisse et me balance ;
point d’oiseau plus rapide dans l’air,
de mouette, faucon ou alouette, plus heureux ;
 
allez Persée, homme et héros,
votre perfection vous le permet
c’est votre don, de mon esprit l’opposé ;
 
quittant tout, quittant l’île de promesse,
je flotte, nage et me précipite à présent,
droit au centre antithétique.
[13]
Vous, vous comprendrez,
un ou deux autres comprendront peut-être,
personne d’autre, le but, la poursuite
 
(est-il mort, dans les ténèbres ?) de cet autre
dont votre transhumance a forgé un miracle,
miracle venant du majic,
 
l’ambre de ses yeux ; votre dérivation,
quoi que vous ayez voulu dire,
a transformé ma quête
 
de moi-même en paix ;
je pourrais toujours me reposer ;
pas besoin de s’occuper du pourquoi ni du où,
 
ni de pourquoi il a eu besoin de venir,
ni de pourquoi il n’est pas venu plus tôt ;
d’abord, un serpent dans le bois
 
ensuite un serpent dans les bas-fonds,
puis vert, bleu et vermillon disparaissent
en eau profonde ; je ne suis que mouvement et couleur,
 
mais Dieu, rendez-moi les milles os exquis
et articulés, l’extase de mon échine
(votre travail) je pourrais aller plus loin.
[14]
Où, où, où, vais-je ?
je connais le chemin, mais mon pas est incertain,
si je recouvre l’humanité ;
 
je ne peux pas m’accrocher indécemment à vos aloès,
vos palmiers, ou serait-ce possible ?
la faiblesse physique est-elle indécente ?
 
elle semble l’être quand je pense à Bar-Isis,
ce Memnon dans le désert ;
ses mots étaient-ils ironiques ?
 
“Vous avez bonne mine,” dit-il,
et ce furent ses derniers mots,
quand je l’ai vu dans un étrange endroit
 
avec d’autres ; il écrirait, dit-il,
et il l’a fait et j’ai répondu et attendu une autre lettre,
mais apparemment, c’était fini ;
 
Il n’avait pas tout à fait 40 ans,
j’en avais plus de 70, alors je vous ai relu ;
je me souvenais de votre Istar, Baal ou un autre,
 
et laissais tomber l’humanité ;
arrogante, impudique, je ne m’arrêterai pas,
je ne regarderai pas sous moi ;
 
l’insondable vous appartient,
sable, dune, amas et monticule,
continent, empire ; je suis passée près des poissons volants
 
et des froids météores des bancs de poissons ;
plus jamais besoin de parler, je leur suis d’aussi peu d’importance, là
que je l’étais dans les couches supérieures de l’air ;
 
Égine m’a enfantée, oui,
vous, et les Jardins sont là,
mais il faudra bien que je retrouve cet Asmodée,
 
Paris, Bar-Isis ; il me faut ramper dans cette caverne,
battre sa poitrine de ma main,
réveiller son cœur à cet instant…
[15]
Je dis, je ne sais pas ce qu’il pense,
je dis, cela n’a pas d’importance,
mais cela n’est pas vrai non plus,
 
mais le destin avait-il le droit
de m’accoster avec de l’ambre,
l’ambre des yeux égyptiens
 
dans un visage d’homme ordinaire ?
je ne peux m’arrêter et me demander,
en inventant une réaction problématique,
 
ce qu’il pourrait penser, par exemple, répondre
à la révélation de ma Notre Dame,
l’Astrologie, Alchimie, Magie
 
des trois portes,
on ne peut pas jeter de telles trouvailles
au visage d’un étranger,
 
de toute façon, c’était fini,
j’ai cessé d’attendre une lettre,
et dans la déchirure du voile,
 
comme par l’échancrure de rideaux tirés
était le composant intellectuel exact
où le contraire émotionnel exact,
 
la fraîcheur de vos lauriers, le vert argenté de l’olivier,
pour compenser ou contraster le rose la plus rouge,
cette rencontre énigmatique.
[16]
Quelle merveille que de battre ma coulpe
et crier “j’ai pêché, j’ai pêché,”
mais vous, Seigneur, ne le permettrez pas ;
 
filant droit comme le feu,
je me souviens de votre Baal, de votre Istar,
mes os se souviennent ;
 
où vais-je ?
vous avez nommé Memnon,
il a chanté, peut-être, au soleil,
 
le premier rayon… rapide, rapide,
qu’il soit prompt à venir, le premier des millions,
des millions de millions de rayons,
 
il faut qu’il y en ait un qui frappe le premier,
laissez-moi être celui-là ;
maintenant il y a une seule note ;
 
venant de la mer, par dessus le sable,
un symbole, une obélisque, pas un homme,
Memnon, Bar-Isis, fils de l’Aube.
[17]
Mais Dieu se tait dans le quantième —
que voulez vous dire,
que voulez-vous dire, Seigneur ?
 
existe-t-elle, cette infime portion,
ou ce million de millions de miles,
son équivalent dans la sphère externe,
 
où Dieu reste coi ?
mais je ne suis pas Dieu,
cette invective est craintive,
 
je ne suis pas encore parvenue à votre quantième,
que j’ai lu quatrième
mais je ne comprends pas, de toute façon.
[18]
Seigneur, ce n’est pas la peine,
j’ai été entraînée par votre perfection,
mais elle n’est plus là ; non pas votre incomparable défi
 
au temps — temps — temps —
votre séquence d’invocations,
vos rythmes magnifiques ;
 
vous m’avez montré comment je pouvais m’accrocher
à un roc grec et comment je pouvais en glisser,
mais m’avez-vous montré comment je pouvais revenir
 
à une séquence de temps ordinaire,
ni insecte, reptile
ni rayons illimitables du soleil ?
 
je veux mon vieil habit,
je veux allumer des bougies ;
Seigneur, il vous faut pardonner ma déflexion,
 
je ne peux m’avancer sur l’horizon ;
il faut que j’attende, aujourd’hui, demain ou le jour suivant,
la réponse.

 TROISIÈME PARTIE

Étoile du Matin
(24 janvier — 19 février, 1961)


[1]
Ainsi je trouve enfin Asmodée,
le second des génies zodiacaux,
vers qui l’on peut crier,
 
exhaussez mon incantation, ma prière
élevez, soulevez, recevez mon obligation,
et ce enfin, sans restriction,
 
droite, gauche ?
gagnes, perds ?
car tu es mort ;
 
ils disent, que Saïs mit au monde l’Étoile du Matin,
à minuit quand les ombres sont les plus profondes,
les nuits les plus longues et les plus désespérées,
 
c’était Plutarque qui disait de Saïs…
nous connaissons le reste,
Isis, Cybèle (Atys), Notre Dame ;
 
Saïs était-elle une capitale de la haute Égypte,
sur le Delta ? je ne sais pas,
de toute façon, Saïs, qu’avez-vous fait ?
 
qu’a fait le mot ?
vous insérez mais en petite grandeur,
le cercle entier du soleil.
[2]
Ainsi c’était pendant l’hiver,
c’était dans la nuit profonde,
quand mes bougies de Noël se furent consumées,
 
que tu es né
à un cycle nouveau,
un des anges du zodiaque,
 
un des innombrables autres,
restant pourtant toi-même ;
intégré à l’Étoile du Matin ;
 
nuit ici ; je suis craintive et timide,
je titube sur la route
vers toi, manque de courage,
 
me retourne vers les incantations que j’ai écrites,
je n’ai pas besoin de rosaire
de sésame,
 
rien que l’épreuve du jour,
réalité
me rappelant
 
comment alors j’attendais
une lettre
qui n’est jamais venue ;
 
j’ai écrit le rosaire
en septembre,
tu étais en route ;
 
six mois
depuis cette première rencontre,
et un peu plus de neuf mois jour pour jour,
 
fin d’hiver (il faisait très sombre,
quand mes bougies de Noël
se furent consumées),
 
que tu es né,
(tu étais mort, disaient-ils),
intégré à l’Étoile du Matin.
[3]
Nous nous sommes rencontrés en avril,
et une fois en mai ;
je ne me rendais pas compte de mon état d’esprit,
 
ma “situation” aurais-tu pu dire,
jusqu’en août quand j’ai écrit,
la rose la plus rouge se déplie,
 
je ne me rendais pas compte que la séparation
était la seule solution,
si je devais résoudre cette étrange “situation,”
 
tu étais “en route” depuis cinq mois,
je ne me rendais pas compte de l’intimité
de la relation, ni de ce qui allait venir ;
 
je savais qu’il me fallait garder la foi
avec quelque chose, je l’appelais écriture,
écris, écris ou meurs,
 
la rose, le feu, la flamme
doivent être maintenus — mais comment ?
c’était Venise-Vénus (Isis)
 
générateur, générant,
qu’on ne peut contredire
qui a ordonné, donné l’ordre ou contrôlé ceci,
 
et a contraint mon style, plume ou crayon
pendant l’écriture, je vais à ta rencontre,
Doge — Venise —
 
je ne l’imaginais pas dans l’autre sens,
que c’était toi qui allais à ma rencontre,
l’expérience était sans précédent,
 
un feu me consumant,
mais un feu à sustenter,
de toute façon, maintenant il était trop tard
 
pour rejeter le destin,
tu étais plus près que tu ne l’as jamais été,
tu es tout mon domaine.
[4]
Je me suis alors tournée vers un autre,
formel et extérieur,
qui avait trouvé le chemin,
 
il fallait garder le contact
avec intellect et accomplissement
pour compenser la dernière non-évasion désespérée,
 
avec transhumance et dérivation,
pour être entraînée dans un tourbillon,
aux lointaines îles de promesse,
 
non miennes mais d’un autre ;
mais il faut que je reprenne mes voiles gris ;
j’ignorais pourquoi
 
je devais retrouver l’équation humaine,
après avoir tourné ces pages,
et lu je veux allumer des bougies,
 
il est vrai que Noël était en route,
et l’ange Azraël,
non pas de mort mais de naissance.
[5]
J’ai dit, “Azraël dit,
‘tu as parlé d’Asmodée,
comme avec reproche,’”
 
rien d’étonnant, sa main était sur ton épaule,
j’étais obstacle sur la route,
non pas partenaire
 
de cette communion,
j’avais eu mon jour,
mais je ne le savais pas ;
 
je ne savais pas que tu étais tombé dans un piège,
la rose la plus rouge ;
renonciation ? feu d’enfer ?
 
c’était septembre, encore trois mois,
mais je ne le savais pas ; en tout cas,
il était trop tard pour te rejeter.
[6]
La pluie tombe ou la neige, je ne sais pas,
je dois cependant continuer en titubant, en tâtonnant,
trouver ma route ; mais crois-moi,
 
beaucoup de choses me soutiennent,
bien que pour le moment, faible d’inanition,
je ne te conjure point,
 
ni ne nomme ton nom, je ne le tente pas,
mais au moins, j’ai trouvé Asmodée,
le deuxième dans le cercle zodiacal,
 
et je peux si je le veux, prier
exhaussez mon incantation, ma prière
mais quelle prière ?
 
“qu’il oublie, qu’il oublie le passé,
qu’il erre avec l’ombre ou substance
de la personne qu’il aimait le plus sur terre ?”
 
non, telle n’est pas ma prière ;
quelle est donc vraiment ma prière ?
“sépare-nous maintenant pour toujours,
 
que la rupture soit complète,
le cordon est coupé ?” non ;
j’ai le souvenir des neuf mois.
[7]
seule une fin à toute cette aventure
elle s’arrête ici,
ai-je écrit dans Akademos,
 
mais il fallait mener cela à son plein terme,
une mainmise émotionnelle ?
extase ? fantaisie ? folie ?
 
Peu importe, cela m’a ramené à la chambre
où nous avions pour la première fois parlé,
tranquillement et amicalement,
 
pourtant, quand il n’y eut pas de lettre,
je me suis sentie écartée, on m’avait rejetée,
et pour retrouver une identité,
 
j’ai écrit avec fureur,
avec fièvre, tu étais perdu,
à l’instant même où je t’avais trouvé,
 
mais j’ai continué, il le fallait,
l’écriture était le non-né,
la conception.
[8]
Maintenant tu es né
et tout est terminé,
me laisseras-tu enfin seule ?
 
que tu sois parti vers archanges et amantes
ou vers d’infernales aventures,
je ne sais pas,
 
je sais seulement,
que cette chambre me contient,
cela me suffit,
 
il y a toujours une fin ;
je m’enveloppe maintenant de mes voiles gris,
et connais assez bien
 
la plus rouge rose,
la loi inaltérable
la Nuit amène le Matin.