Traduction & Translation
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Guy Davenport : Colin-Maillard

Traduction : Bernard Hoepffner

Sur le versant du tertre, près de la rivière, six garçons en entraînaient un septième. Leur école, un mélange de tours de briques et de blocs de verre modernes et rectilignes, était loin derrière eux, inscrite sur l’horizon devant une rangée de cèdres. De petits nuages blancs tachetaient le ciel bleu lumineux. En bas, près de la rivière, un fermier brûlait son champ. Un peu plus haut une femme en jupe longue chassait des papillons avec un filet. Son chapeau de jardinage en paille était maintenu par un ruban rouge attaché sous le menton.

Toute tentative de la part du septième garçon, le plus petit, pour s’enfuir en courant était immédiatement contrecarrée par un mur d’épaules et par un habile jeu de jambes.

Au sommet de la prairie où paissaient six Holsteins, se dressait un poteau, un ancien salègre, ou un morceau de portail, ou une structure dont les ruines avaient depuis longtemps été emportées. Il était poli par le vent et la pluie et désormais tout gris.

Aage, Bo, Martin et Peder portaient de longs shorts blancs et des sweat-shirts bleus. Ib portait un jeans américain, et Bent un short court, tout comme Tristan, le petit garçon.

— Reste, dit Aage à Tristan, tranquillement sans bouger. Je m’occupe du reste.

— Martin et Peder, dit Bo, vont se battre.

— Mais pas tout de suite, dit Martin.

— Et pas ici, dit Peder. Derrière la colline, et en slip, pour pas mettre de sang sur nos vêtements.

— Dingue, dit Ib.

Tristan resta sans bouger, inquiet et soumis, tandis qu’Aage lui déboutonnait son polo et l’enlevait d’un geste large.

— Accroche-le au poteau, ordonna-t-il à Martin.

Aage roula le tricot de corps de Tristan vers le haut. Sa voix était calme et menaçante. Une ou deux attaches à défaire, quelques tiraillements brusques, et Tristan fut nu comme un ver, les joues et les oreilles de la couleur d’un radis.

— Dans le sac, dit Peder.

Il déploya une robe, bleue à pois blancs, avec des fanfreluches à l’ourlet, et un ruban rose dans la dentelle du col.

— Sexy, dit Bent.

— Ça ressemble plutôt à une chemise de nuit, dit Bo.

— Vous allez me faire mettre une robe ? demanda Tristan.

— On t’a dit de de la boucler, dit Aage. Enfile tes bras dans les manches.

— Ce n’est qu’un jeu, dit Martin. Hein, Ib ? Ib ne ment pas.

— Pas seulement un jeu, dit Ib, mais un jeu avec les règles à l’envers. C’est toi le chat, c’est ce qu’on a décidé hier soir, et au lieu de te mettre un bandeau, c’est nous qui aurons les yeux bandés.

— À part la coupe de cheveux, on dirait une fille.

— Pourquoi tout ça ? demanda Tristan.

— Plus tu parles, dit Aage, et plus t’en baveras, morveux.

— Cafte au prof, dit Bo, et tu regretteras de ne pas être mort.

— Voilà comment ça marche, dit Bent. Nous, on a les yeux bandés, pas toi. Si tu parviens à filer, et ça m’étonnerait, tu peux pas rentrer, pas en robe.

— Et quand vous m’aurez attrapé, qu’est-ce qui se passe ?

— On t’a dit de de la boucler.

Aage regarda Bo, content de posséder un secret, et Bo donna quelques chiquenaudes à son sweat-shirt bleu. Bent fit descendre la fermeture éclair de ses shorts courts et fit loucher ses yeux. Ib éclata de rire. Martin jeta un coup d’œil furieux à Peder, Peder à Martin.

Sur une herbe aux chantres un hespéridé battit deux fois des ailes avant de s’élancer, avec un plongeon, un zigzag et un volettement.

— Sylvestris Poda, dit Tristan. Je m’en fiche. Elle me file des boutons, cette robe.

Aage banda les yeux de Bo avec un foulard scout, Bent ceux d’Ib, et ainsi de suite en rond jusqu’à ce qu’ils aient tous les yeux bandés, sauf Tristan, qui se tenait là, malheureux et désorienté dans sa robe. La mèche blanche de Bo se dressait comme la queue d’un grèbe au-dessus du foulard qui lui barrait les yeux, et ils bougeaient tous comme des jouets mécaniques.

Des champs verts et bruns les entouraient de tous les côtés, et à l’ouest le mince éclat d’argent de la mer.

— Tu es là, quelque part, dit Aage. Si tu parles, ou brailles, on saura où t’es, et on t’aura.

Ils commencèrent à se déplacer dans tous les sens, bras étendus et mains ouvertes.

— C’est moi que tu touches, gros malin, dit Bo. Cherche une robe.

— Il y avait une chouette, une chouette laponne, Strix nebulosa, sur une branche, dit Bent, dans le sapin.

Tristan esquiva les bras de Ib qui virevoltaient à l’aveuglette.

— Devant ma fenêtre.

— On pourrait tous se tripoter, dit Peder, unis dans un bonheur fraternel.

Se faufila en dessous et hors de portée d’Aage, changeant de cap comme un lapin.

— Pas Peder et Martin : ils vont se battre.

— C’est pareil, dit Bo.

Ce n’était pas bien malin de penser à du papier millimétré vert et à l’algèbre quand on ne savait quoi était sur le point de vous arriver, mais c’est ce que fit Tristan.

— Arrêtez tous de bouger. Les aveugles peuvent sentir ce qui est autour d’eux.

Ou à l’osier jaune au bord de la rivière et au héron qui se tenait sur une patte un peu en aval.

— Tous en rond.

— Tendez les bras.

— Tournez lentement, en avançant vers le centre.

— On pourrait se tenir par la main, en cercle, et aller vers l’intérieur.

— S’il est dedans.

— Il est dedans. Pas vrai, Tristan ?

Silence.

Il voyait. Eux pas. Aucune chance qu’ils l’attrapent jamais.

— Le hibou regardait dedans, par la fenêtre.

— Ce qui l’a rendu aveugle.

Le truc, c’était de ne pas faire de bruit et de tenir compte de toutes les directions à la fois. Reste sur la pointe des pieds, reste baissé, n’arrête pas de tourner.

— Qui m’a tripoté la fourche ? demanda Martin.

— Peder, sans doute, dit Bo.

Bent, en s’écartant avec dégoût d’Ib, ouvrit un grand trou dans le cercle, par lequel Tristan se faufila, et partit à reculons, sur la pointe des pieds. Puis il se retourna et courut aussi vite qu’il le put. Depuis la déclivité de l’autre côté de la crête, il pouvait voir la femme avec son filet à papillons, le fermier qui brûlait son champ. La mer avait perdu son brillant. Il était plus gêné d’être pieds nus qu’en robe. La robe était comme un rêve, et pas de sa faute, mais les avoir laissés lui prendre ses chaussures, ça c’était un manque de volonté.

— Brutes, dit-il à voix haute. Et injustes.

Mais il les avait bernés, c’était déjà ça. Et jamais il ne saurait ce qu’ils lui auraient fait s’ils l’avaient attrapé.

— Ne pense pas comme ça ! dit-il en tapant du pied.

S’il faisait un large cercle, il pourrait rentrer à l’école sans qu’ils l’attrapent, à condition qu’ils ne se rendent pas compte avant un moment qu’il leur avait faussé compagnie.

S’il était en Islande, où sur l’île de Fionie, il aurait pu réquisitionner des poneys et en monter un. S’il était de l’autre côté de l’école, il y aurait une route, avec des voitures. Ce qu’il aurait vraiment aimé, ç’aurait été de voir un hélicoptère descendre du ciel, avec des policiers ou des soldats, pour le secourir, le ramener à l’école dans toute sa gloire, après lui avoir gentiment prêté un blouson d’aviateur à enfiler par dessus cette horrible robe. Et la femme qui chassait des papillons était bien trop à l’intérieur du grand détour qu’il allait devoir faire. Avec encore un peu de chance, il pourrait faire un bon bout de chemin avant que la meute ne soit à ses trousses.

Il resta sur le versant des crêtes. Sa respiration était humide et acérée, comme quand on est en train d’attraper froid.

De la bruyère et des fougères et des ajoncs et des renouées, et le tout coincé dans la pierraille comme une queue de chat à un chat. Tous ceux qui avaient des chaussettes et des tennis étaient riches, le savaient-ils seulement ? Et des pantalons. Et puis ses couilles, étaient-elles à l’aise parce qu’il était libre ? S’il l’était : ils étaient peut-être en train de foncer sur ses traces, avec de plus grandes jambes, et avec des chaussures, et lui qui était là, pleurant, comme un bébé.

On se sent pareil à l’endroit où on est. Là-bas, plongeant sous leurs bras qui balayaient l’espace, pivotant sur ses talons, esquivant et fonçant, il n’avait pas le temps : tout arrivait à la fois. Et puis le temps s’était remis en marche.

Il n’osait pas regarder derrière lui. D’abord, toutes les directions se valaient maintenant. Et ensuite, il ne voulait pas savoir s’ils étaient derrière lui, en meute, ou pire encore, en éventail, pour lui sauter dessus de tous les côtés.

Un point de côté disparaît, il le savait, si on continue à courir, et puis on trouvait son deuxième souffle, le bon vieux deuxième souffle. Et la chance, il y avait aussi la chance.

Le ciel avait-il jamais été aussi vide ou en tous points aussi éloigné ?

La chance, il le sentait dans ses os, devait lui assurer un passage sûr pour sortir de ces champs de broussailles. L’orée de la forêt serait juste derrière le tertre suivant, ou le suivant. Il pourrait alors suivre la lisière de la forêt, et même y pénétrer, si nécessaire. Il y avait ensuite une assez grande étendue de champs à découvert, avant la forêt suivante, mais des sentiers la traversaient, et il lui suffirait de les suivre pour rentrer à l’école.

Mais il devait contourner des collines, sans passer par les sommets, où ils pourraient le voir.

Et qu’est-ce que tout ça signifiait, de toute façon ? Jouer à colin-maillard en inversant les règles, et lui en robe ? De la part d’Aage tout était possible, lui, il était toujours prêt à faire un mauvais tour, et surtout s’il pouvait s’en servir pour faire de la lèche à Bo. Bent était un vrai salaud de rat de s’être mis dans le coup. Comment Ib s’y était-il trouvé mêlé ?

L’intérieur de son nez était irrité, et le fond de sa bouche.

Il s’était coupé sous deux orteils, le petit, au pied gauche, le long à côté du gros orteil au pied droit. Ses genoux lui faisaient mal. Ses chevilles lui faisaient mal.

Il trébucha et s’étala par terre.

Je ne pleurerai pas, s’entendit-il dire. Merde, je ne pleurerai pas, bordel de merde.

Quand il se releva, il refusa de croire qu’il avait perdu l’usage de sa cheville gauche. La douleur allait disparaître. La malchance n’allait quand même pas lui faire un coup pareil. Elle ne pouvait pas, absolument pas. Il avait besoin de toute la chance possible.

Pire, il entendit des voix.

Les voix le mirent en colère. C’était merveilleusement facile de ne pas chialer, de ne même pas penser à la défaite. Il allait s’en tirer. Une cheville de traviole ne suffirait pas à l’en empêcher.

Les voix venaient de sa gauche. Pas à cor et à cri. Elles se mêlaient les unes aux autres. Il reconnut celle d’Ib, et celle d’Aage. Il entendit toutes ces conneries au sujet d’un combat à la loyale et on vous arrêtera pas.

Il oublia que sa cheville n’allait pas, et retomba. Où étaient-ils ?

De l’autre côté du tertre sur sa gauche. Il se rappela : Martin et Peder allaient se battre. Il avait horreur des combats. Ça avait encore moins de sens, même, que de lui faire mettre une robe et de jouer à blindebuk à l’envers.

Tout le foutu monde était fou. En plus il n’avait pas l’air de s’en apercevoir.

Il abandonna le sautillement, et rampa jusqu’en haut du tertre, où se trouvait un gros rocher derrière lequel il pouvait se mettre à plat ventre, et regarder. En tout cas, ils ne pensaient plus à lui. C’était déjà un soulagement. Et ils ne lui feraient pas de crasse alors que sa cheville lui faisait mal.

Aage et Bo étaient avec Martin, qui n’était plus vêtu que de son slip. Peder se déshabillait, jetait ses vêtements à Ib et à Bent. Son slip était plus petit que celui de Martin, bleu avec une ceinture blanche. Ils avaient gardé leurs chaussettes et leurs tennis, car le sol de la déclivité où ils se trouvaient était aussi caillouteux et broussailleux que les champs qu’il avait traversés à toute vitesse.

La lumière de fin d’après-midi remplissait le creux d’ombre. Aage murmurait à l’oreille de Martin. Bo était assis, les vêtements de Martin sur ses genoux.

Peder s’avança et se tint nez à nez devant Martin, parlant très bas entre ses dents serrées. Ses mains se durcirent en poings. Martin respirait vite, et sa poitrine tressautait comme s’il avait couru plus loin et plus dur que Tristan.

Mais ils n’avaient pas couru du tout. Il comprit qu’il avait apparemment fait un grand détour sur la gauche, alors qu’il avait toujours pensé qu’il courait en ligne droite. Le poteau près duquel ils avaient joué à colin-maillard se trouvait sur le tertre suivant. Parlons de malchance.

Il avait peur. Il avait horreur de ce qu’il voyait, et ne voulait pas voir. Martin et Peder se touchant presque, se soufflant leur haleine au visage, se regardant dans les yeux comme s’ils essayaient de voir ce que l’autre avait dans la tête. Aage restait bizarrement immobile, en attente, une drôle d’expression sur le visage. Les genoux de Bo tremblaient. Ib avait les mains sur les hanches, jambes largement écartées. Bent se léchait les lèvres.

Peder frappa le premier, un direct dans l’estomac de Martin qui fit le bruit d’un melon qui éclate, et Martin se plia en deux. Avant qu’il ne puisse se redresser, Peder lui donna un coup de pied dans la poitrine, un coup comme une féroce volée au foot qui le fit tomber à la renverse.

Tristan ferma les yeux et écrasa son visage contre la terre. Il entendit des grognements, d’horribles mots, les bruits d’un corps à corps.

Aage, Bo, Ib et Bent ne disaient rien du tout.

Quand il osa regarder, Peder était sur Martin, rouant de coup le visage de Martin avec ses deux poings, qui étaient ensanglantés. Les jambes de Martin battaient contre le sol.

Tristan, avant de réaliser qu’il s’était levé, avait déjà descendu la moitié de la pente, courant en boitant de côté.

— Faites-le lâcher prise ! cria-il.

Bo le regarda avec surprise. Aage ricana.

— Reste où t’es, dit-il, un combat est un combat.

Avec un sursaut et un plongeon de marsouin, Martin se redressa de sous Peder, lui enfonça son genou dans l’entrejambes, et se dégagea. Le visage de Peder était blanc de douleur, sa bouche avait pris la forme d’un hurlement. Le sang giclait du nez de Martin, et il était secoué de sanglots convulsifs, ses épaules en étaient secouées. Il essuya le sang de sa bouche, et se mit à marteler avec ses deux poings le visage de Peder terrifié.

Tristan enlaça la taille de Martin et tira.

— Aidez-moi à le tirer de là, bande de cons ! hurla-t-il. Tas d’ignobles merdes !

— T’en occupes pas, cria Aage. C’est pas tes oignons, bordel.

— D’où qu’il vient, en tout cas ? demanda Ib.

En resserrant sa prise et en poussant de toutes ses forces, Tristan fit rouler Martin de sur Peder, qui se releva avec une crispation paralytique, étouffant. Reculant sur les genoux et sur les coudes, il eut des haut-le-cœur et vomit.

Bo dit calmement :

— Je crois qu’ils se sont assez battus.

— Moi aussi, dit Bent.

— Oh merde, dit Aage. Ils n’ont même pas commencé. Envoie-moi bébé Tristan en direction de l’école avec un bon coup de pied au cul, comme ça nous serons à nouveau entre garçons, et finissons-en.

— Je crois qu’ils se sont assez battus, Aage, répéta Bo. Il y a quelque chose qui ne va pas avec Martin. Trop de sang.

— Comment allons-nous les emmener jusqu’à l’infirmerie, demanda Bo d’une voix apeurée, sans qu’on trinque tous ?

— Crotte ! dit Ib. Peder est dans les vapes.

— S’est évanoui.

— Dans les pommes.

— Secoue-le.

— Fais-le cracher son vomi.

— Qu’il meure, le salaud, dit Martin en crachant du sang. Lâche-moi, Tristan.

Bo et Ib saisirent Peder par les épaules, essayant de l’asseoir.

— J’aime pas comme sa tête pend, dit Bo.

— Il refait surface. Regardez ses yeux.

— Ils n’arriveront jamais à se nettoyer et à rentrer à l’école sans avoir l’air de s’être battus. C’est bien plus qu’une guerre par ici.

— Qui dit que le combat est fini ? demanda Aage.

— Oh, la ferme, espèce de sadique, dit Tristan. T’es pas un peu cinglé, toi ?

Aage fit semblant d’être interloqué et se couvrit la bouche des deux mains.

— Peder ! brailla Bo. Ça va ?

— Ecoutez, dit Ib, Peder est inconscient et peut-être même en train de perdre tout son sang, hein, et nous, on joue les vrais crétins. Il faut faire quelque chose.

— Faire quoi ?

— Le porter à l’infirmerie, pour commencer.

— Laissez-le crever, dit Martin.

— On peut essuyer le sang avec la robe de Tristan, dit Bo. Enlève-la. Va chercher tes vêtements, ils sont sur le poteau sur le tertre là-bas.

— Peux pas, dit Tristan. Me suis tordu la cheville en essayant de vous échapper, bande de cochons, et c’est trop loin.

— Je vais les chercher, dit Bent.

— Allez, enlève la robe. On va la déchirer en deux, une moitié pour Martin, l’autre pour Peder.

— Peder, ouvre les yeux.

— S’il se sont battus, dit Aage, c’est pour qu’il y ait un gagnant. On peut pas avoir un combat sans gagnant ni perdant.

— Ta gueule, dit Ib.

— Et puis merde, dit Martin. J’abandonne. Si Peder abandonne aussi. Lui, nom de Dieu, a l’air mal en point.

— On pourra jamais, dit Ib, le cacher au prof. On dirait qu’un train vous est passé dessus.

Tristan était nu comme un triton, debout sur une jambe. Ib crachait sur le tampon qu’il avait fait avec la moitié de la robe, et essuyait le sang de Martin.

Peder repoussa Bo, qui voulait faire la même chose pour lui.

— Mettez-le debout, dit Bent. Regardez s’il y arrive.

Peder lui indiqua d’un doigt qu’il pouvait aller se faire foutre, parvint à se lever, et tomba en avant, pour vomir à nouveau.

— Et puis, demanda Tristan, pourquoi se battaient-ils ?

— T’as pas besoin de savoir, dit Ib. Tu peux marcher avec cette jambe ?

— Oui, dit Tristan, je crois.

— Tout ce qui nous manque maintenant, dit Bent, c’est que quelqu’un se pointe et s’aperçoive que deux d’entre nous ont l’air de sortir d’un abattoir et qu’un infirme est à poil. Le prof va devoir se bourrer de pilules pendant deux jours.

— Ça retournerait l’estomac de n’importe qui, dit Tristan. Le mien en tout cas. C’est idiot de se battre, vous croyez pas ?

— Personne ne t’a demandé ce que tu penses, dit Aage.

— Pourquoi m’avez-vous fait jouer à colin-maillard en robe ? Ecoutez, je n’ai pas peur de vous, eh ? Et je ne me laisserai plus brutaliser, okay ?

— Mais vous entendez ça ? dit Aage.

Bo essuyait Martin. Ib et Bent aidaient Peder à se relever, ses genoux tremblaient.

— Ça va, ça va, dit Peder d’une voix épaisse. Laissez-moi un peu tranquille.

Il enleva son slip pour s’essuyer le visage. Il tâta ses testicules avec circonspection.

— Elles sont toujours là.

— Bo, dit Peder, tâte mes couilles pour voir si tout va bien. Si l’un d’entre vous dit un seul mot, il en prend plein la gueule, je vous le promets, bande d’enculés.

— Les règles, c’était qu’il n’y en avait pas, dit Aage, alors tu peux pas gueuler pour un coup dans les couilles.

— Depuis quand t’es Dieu ? demanda Tristan.

— Personne se plaint, Aage, dit Peder. Tu prends un genou dans les couilles et tu verras si tu dégueules pas.

— Que Martin vienne tâter, dit Bo. C’est de sa faute, et c’est comme ça que ça a commencé, et il faut faire la paix. C’est pour ça qu’on se bat, non ?

— Là-haut, sur la colline, dit Bent, quand j’ai été chercher les vêtements de Tristan, que tu pourrais peut-être mettre maintenant que je m’en suis donné la peine, B.A. et tout, vous savez, la bonne femme qui assassine les papillons semblait venir par ici. C’est celle qui nous regarde d’un œil mauvais quand on va acheter des bonbons.

— Comment que machintruc s’y est pris avec les couilles de Peder ? demanda Tristan. Toutes mes frusques sont à l’envers.

— On accepte Tristan ? demanda Bo. À cause de nous il s’est tordu la cheville, et puis il a réussi à nous échapper.

— Ib et Bo et moi, on vote pour, dit Bent. Martin ? Peder ?

— Il est trop petit, dit Martin. Vous trouvez pas ?

— Tâte mes couilles, Martin, dit Peder. Regarde si elles ont rien. Je suis calmé maintenant.

— Laisse-moi faire, dit Aage. T’auras une réponse directe.

— Non, dit Peder. Martin. Et puis j’ai une dent qui bouge.

— C’est toi qui voulais te battre, dit Martin.

— Eh bien, donne-moi ton opinion ; est-ce que je pourrais un jour avoir des enfants ?

— C’est quoi, être accepté ? demanda Tristan. J’ai deux orteils qui vont tomber, si ça intéresse quelqu’un, en plus de ma cheville foutue.

— Dites donc, il y a une espèce de crique minable de l’autre côté de la forêt, dit Ib. On pourra laver le sang de Martin et Peder.

— Mais pas les bleus, les lèvres enflées et les yeux au beurre noir.

— Mes couilles vont avoir l’air d’un pamplemousse tout noir, qu’est-ce que t’en penses, Martin ?

— Si t’arrives à jouir la prochaine fois que tu te branles, ça veut dire qu’elles sont pas foutues, non ? Voyons voir la dent.

— Je suis accepté dans quoi ? demanda Tristan.

— Tu votes quoi, Aage ?

Aage haussa les épaules et se tortilla les doigts.

— De toute façon je suis en minorité. Je vole la robe, je trouve une solution au problème de Martin et Peder, j’invente le colin-maillard à l’envers, et tout d’un coup je ne suis plus qu’un clown.

— C’est ça la vie, dit Peder.

— Ecoutez, dit Bo, il commence à faire froid ici. Allons-y, par le chemin le plus court, et toutes les questions qu’on nous pose, on répond absolument que dalle. Quiconque vous pose une question, vous regardez tout droit par dessus sa tête. D’accord ?

Ils étaient tous d’accord, même Tristan.

Ils projetaient de longues ombres mouvantes sur les prairies brunes, Bo portait Tristan à califourchon, Aage avait les mains dans les poches, Martin et Peder avançaient chacun un bras sur l’épaule de l’autre, Ib et Bent sautillaient derrière.

Traduit par Bernard Hoepffner