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BIBLIOTHÉCOCALCIFICATION

Bernard Hœpffner

pour C. G.


— Il me semble, dit la bibliothécalcaire, que votre demande n’est pas couchée dans les termes appropriés.

Le lecteur frémit. Une ride supplémentaire s’inséra dans son masque déposé de lecteur. Il retourna entre ses doigts la fiche que la prêt-posée venait de reposer sur son bureau. A nouveau il repôsa s’adresser à elle :

— Pourtant…

— Monsieur le lecteur, vous connaissez le règlement : les formulaires de demande de prêt-à-lire doivent être remplis selon les règles de l’art. Et il est vidant, ajouta-t-elle en ajetant le fameux coup d’œil des Xperthes à la fiche, que la vôtre n’est pas conforme.

— Cela fait trois heures que j’essaye. S’il vous plaît, introduisez -la.

Elle soupira, surpira, souprit, surprit, prit (ne sourit pas) la carte rose et l’approcha de la fente de la machine.

— Vous savez que si la machine la rejette, vous perdez un tour. Je vous aurai prévenu.

La machine ronronna quand la fiche fut introduite, un hublot s’alluma derrière lequel la carte rose apparut, rougit, s’enflamma, rugit de douleur par haut-parleur interposé, puis disparut en fumée.

— Vous voyez.

— Mais pourquoi ? j’ai passé une demi-heure sur cette fiche.

— Croyez-vous que je n’ai rien d’autre à faire que de former les lecteurs aux pratiques et subtilités de la bibliothécalco, ainsi qu’aux règles des Bâtons, des Chiffres et des Lettres ?

Elle baissa hargneugneusemant la tête et se remit à lire. Le lecteur (en puissance) lui jeta un venimeux regard, envieux et prématurément vieilli : il aurait tant voulu, lui aussi. Déjà le quatrième essai, le dernier. C’était la règle : pas plus de quatre essais qu’on sait cutifs dans la même journée ouvrable. Il avait chaud, il sangsut gré et haut et retourna vers les rayons. Là se trouvaient tous les livres, bien rangés, à portée d’œil, désirables, et pourtant si loin de la main, protégés par un écran de verre trempé. Le suprême supplice était qu’il lui était même loisible de voir le livre qu’il désirait tant lire : Zazie dans le métro, sur le rayon Queneau, publié par Gallimard. Depuis la réforme TGB [1], depuis que les bibliothécalcaires avaient fini de se calcifier, depuis qu’elles avaient décidé que trop de leur temps précieux était gaspillé en futile catalogage de livres, ceux-ci étaient mis en rayon sans aucun chiffre de référence.

C’était maintenant le tour des lecteurs, des CROUS [2] comme on les appelait désormais ; on leur avait abandonné les livres de catalogage auxquels ils avaient libre-accès de colère ; c’étaient aux lecteurs qu’était à présent confiée la tâche de trouver le Nombre Magique fait de chiffres et de lettres (le bâton, évidemment, sanctionnait la quatrième erreur) qu’ils pensaient correspondre au livre qu’ils désiraient. L’ordinateur traduisait ce Nombre en commande (excitant est qu’il était parfois juste) et le livre était alors remis au lecteur. Ce livre n’était pas prêté comme cela en avait été l’usage autrefois, mais donné — les chances qu’un autre lecteur réussisse jamais à trouver ce même Nombre étaient trop infirmes pour qu’on en tienne compte (comme ça, d’autor).

Le piètre lecteur retourna donc au pupitre — le Cathare Logos — sur lequel il trouva une autre fiche vierge et rose. Il réfléchit en marmonnant :

— C’est un roman… voyons… (il feuilletait les lourdes pages du grand registre) voilà : 709. 021. Queneau… bien sûr : QNO. Zazie… Zazie… 26. 26. Il lui manquait encore cinq chiffres, les cinq chiffres les plus importants (les subsides d’hier), mais le temps fugait, les néons commençaient à clignoter pour indiquer la fin prochaine de la journée de travail de la bibliothé-calcifiée (elle en éteignait quelques-uns, stratégiquement placés, une demi-heure avant cinq heures : pas de lecteurs de dernière minute pour l’empêcher de s’empresser de se dépêcher, elle ne voulait pas rater son bus !). Il se décida pour 1926, 23 ans après la naissance de Raymond Queneau (et 28 ans avant la mort du Grand Catalogueur — Grad Dewey — mais ça, le lecteur ne le savait pas. [3]), puis, comme l’inspiration lui venait enfin, un 4 pour faire bonne mesure et parce qu’il était secrètement amoureux de la bibliothécomaniaque qui s’appelait Quatrine, elle était la lumière qui guidait son esprit (mais elle ne s’en doutait pas) et il était mathématicien [4].

Il inscrivit donc dans les cases ad hoc, avec soin, diligence et un stylo : 709. 021. QNO. 26. 26. 1926. 4.

Le lecteur s’en fut alors vers le bureau, muni de sa fiche qu’il tendit à celle qu’il aurait tant aimé embrasser (il aurait de la sorte pu savoir dans quel livre elle était plongée) et qui ne daigna même pas le regarder. Elle l’enfourna dans la machine (la fiche, bien sûr) sans s’arrêter de lire. L’ordinateur peurra, ronronna, ronna ovale, puis rond à nouveau. Un gong tentit une première fois, retentit, tentit une troisième fois.

Un livre tomba sur la table.

La bibliothécalco, logique, lui sourit (un lecteur potentiel devenu lecteur de facto — occurrence accidentelle et fort rare — est une personne d’importance).

Le lecteur s’empara du livre.

C’était : L’Art roman et son expression tardive dans les queneaux du métropolitain par Catherine Raymond, publié chez Zazimard.

Pas tout à fait ce qu’il voulait, mais enfin…

1984-1991

[1Technique du Grand Bouleversement.

[2CROU : Catalogue Research Obviously Useless, acronyme d’origine récente utilisé par les lecteurs mécontents de la British Library, cf. Jacques Roubaud, Le Grand Incendie de Londres, 1989, p. 236 : « Il n’est pas, en effet, facile d’obtenir ici des renseignements de nature un peu complexe, les CROUS. L’évasité courtoise des bibliothécaires qu’il m’arrive parfois d’interroger, leurs disparitions rapides et sans remède après une absence de réponse précise, avec au mieux un geste vague dans une direction quelconque offrant à ma soif de renseignements un introuvable livre de référence bibliographique, font mon admiration. »

[3« À Aussee je connais une forêt magnifique remplie de fougères et de champignons, où tu me révéleras les secrets du monde des animaux inférieurs et du monde des enfants. Je reste bouche bée comme jamais auparavant devant ce que tu as à dire — et j’espère que le monde n’en entendra pas parler avant moi, et qu’au lieu d’un bref article tu nous donneras dans l’année un petit livre qui révèlera les secrets organiques en cycles périodiques de 28 et 23. » Sigmund Freud, lettre à Wilhelm Fliess, 1897.

[4« Notre premier fanal doit être la science éminemment juste, les mathématiques. » Publication des Manuscrits de Fourier, année 1851, Paris 1851, p. 23 (Cité par Raymond Queneau in Bords, Hermann, 1978).