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BIBLIOFORMATIQUE POUR TOUS

Bernard Hœpffner

La bibliothèque est vide. Un silence ouaté suinte des rayonnages où rien, presque rien, aucune couleur, aucune dissymétrie, aucun rythme aléatoire n’attire plus les regards ; et de fait ces regards sont absents. Par une fenêtre, une grande fenêtre dont les persiennes n’ont pas été baissées, pénètre un rayon de grâce, triste, blanchâtre qui semble s’être fourvoyé là par mégarde ; quelques grains de lumière le traversent, paresseux, et disparaissent.

Il n’y a personne dans la bibliothèque.

Il n’y a pas de livres dans la bibliothèque.

Hier, la dernière bibliothécalcifiée a quitté son poste. Hier, en fin d’après-midi, dans la grande salle d’un l’Hôtel de ville du sud-est de la France, au cours d’une triste cérémonie, dans un cadre dont la pompe écrasait les quelques personnes réunies pour l’occasion, Mademoiselle Le Goff s’était vue remettre la Médaille des Arts et Lettres par l’adjoint au maire. L’occasion en était la démission de Mademoiselle Le Goff après de nombreuses années de travail assidu dans les bibliothèques de la ville. Elle avait été la dernière bibliothéqualifiée et avait tout fait pour conserver son poste ; il lui avait fallu pourtant rendre les armes : le 21 mai, jour de remise des comptes à l’adminis-tration, elle avait dû admettre que, depuis le 21 mai précédent, pas un seul lecteur n’avait pénétré sa bibliothèque, la dernière encore en activité (sic) ; la mort dans l’âme, elle s’était vu obligée de donner sa démission, qui fut aussitôt acceptée. Il fut décidé de lui remettre une médaille lors de la cérémonie qui mettrait un point final à l’existence des bibliothèques publiques de la ville. On avait en même temps remis les Palmes académiques à Monsieur Mouchouard, le dernier des Grands Conservés qui n’avait, lui, conservé son poste que du fait de la persévérance de cette dernière bibliothé-calcitrante : il fallait bien à Mademoiselle Le Goff un supérieur hiérarchique.

Mais où sont passés les lecteurs ? Ont-ils cessé de lire ? Ont-ils donc cessé d’exister ?

Les lecteurs ont créé leurs propres bibliothèques.

Cette concurrence était rapidement apparue dès le moment où furent introduits ce qu’on appelle couramment les “codes barres” (moins connus peut-être sous leur nom officiel de “bibliothécalcomanies”) et que ceux-ci furent collés sur les couvertures des livres pour soi-disant aider le travail des bibliothécastratrices-de-livres et leur donner le temps de faire autre chose que de se tamponner des lecteurs et des fiches, ce qu’elles avaient alors l’habitude de faire. L’idée était saine en son principe.

Malheureusement les lecteurs s’opposèrent immédiatement à cette réforme. Des lettres furent envoyées par milliers à l’administration. Cette dernière avait mal-heureusement déjà engagé trop de frais, l’informatisation des bibliotombes était pratiquement terminée et reculer n’aurait pas été de jeu. Libération publia nombre de ces lettres dont la plus célèbre fut celle de Raymond Cod-Bar (l’inventeur du procédé) dans laquelle il mentionnait que son manuel avait été défiguré par l’adjonction de la bibliothécalcomanie, que le titre n’était plus visible et que plus personne ne l’empruntait. Certaines esthètes de l’art avancèrent que les beaux livres du type Fata Morgana, Ryoan Ji, Lettres Vives, Comp’Act, Le Castor Astral, Le Temps qu’il fait, Obsidiane, Ubacs, Alidades, Le Nyctalope ou bien Granit y perdaient leur image. La polémique dura plusieurs mois.

Quoi qu’il en soit, l’administration persista et les lecteurs prirent rapidement l’affaire en main. Ils attendirent que tous les livres aient été munis de leur petite étiquette, que chaque couverture se soit vue oblitérée de quelques barres noires et cabalistiques. On dit aujourd’hui que l’idée était venue d’un éditeur mécontent, Bernard Anglès, qui, le premier, découpa soigneusement une de ces bibliothécal-comanies de la couverture d’un livre à l’aide d’une lame de rasoir et la colla sur une feuille de bristol de format A4.

Ce fut cette feuille qu’il remit à la Bibliotombe de la Part-Diable, et la biblio-thechnocrate fut obligée en maugréant d’accepter que la ma-chine, le bidule noir électronique, le crayon lecteur-laser, le seul maître enfin après Dieu en ces lieux, n’avait pas tiqué, avait en fait décidé que ce lecteur avait bien rendu son livre et ne devait plus rien, n’avait aucun retard et était donc libre d’emprunter d’autres livres. Ce qui fut fait.

Le procédé fut immédiatement copié par d’autres lecteurs ; les lecteurs mal-honnêtes d’abord qui y voyaient un moyen simple et facile de se constituer une biblio-bois-de-teck à peu de frais. Mais d’autres lecteurs systématisèrent le procédé. Des associations furent constituées, l’idée fut étendue, des bristols A4 furent mis à la disposition des lecteurs par des protestataires qui se tenaient aux portes des bibliothe-chnétroniques (comme on se mit à les appeler). Avec une rapidité qu’il aurait été impossible de prévoir, les livres disparurent des rayonnages et furent remplacés par les bristols : les rayonnages se vidaient.

Mais les bibliotechniciennes continuaient a acheter, vaine tentative de remplir les rayons : les livres partaient plus vite qu’ils n’arrivaient. Les livres de consultation sur place finirent eux-mêmes par disparaître, un fanatique de l’infor-matique ayant annoncé qu’il suffisait d’ajouter une barre à un endroit précis de la bibliothécalcomanie pour que la machine accepte de transférer le livre dans la section “prêt public”.

Il n’était plus question, pour les lecteurs, de conserver les livres indivi-duellement, les associations qu’ils avaient formées louèrent ou achetèrent des locaux, remplirent les locaux de rayonnages, les rayonnages de livres, et les lieux de bibliothécaires bénévoles. Les éditeurs acceptèrent d’envoyer des couvertures pour remplacer celles, originales, qui avaient été deux fois défigurées, et le public prit l’habitude de venir emprunter ses livres, non plus dans les bibliothechnétroniques mais dans les librairies de prêt (comme on se mit à les appeler pour les différencier des premières).

C’est ainsi que peu à peu la ville se vit obligée de réduire, d’abord le nombre des employés, puis de vendre les lieux eux-mêmes, qui furent d’ailleurs souvent rachetés par les librairies de prêt.

Et comme il a été dit plus haut, il ne resta bientôt plus que deux personnes, Monsieur Mouchouard et Mademoiselle Le Goff. Cette dernière persévéra ainsi deux ans dans un rôle devenu inutile, empêchant l’administration d’abolir l’existence de la Bibliothechnétronique Municipale de la Part-Diable.

Après la remise de leurs médailles, les deux vétérans annoncèrent qu’ils avaient déjà reçu des offres des librairies de prêt qui pensaient pouvoir utiliser leur compétence en informatique.

1987