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Joseph McElroy : Fiction — domaine de croissance

La science au cœur, l’action à distance

Traduction : Bernard Hoepffner

Les gènes et la terre, s’il m’est permis de donner mes sentiments. Le très petit, le très grand.
Parlant de l’un et de l’autre dans son autobiographie (Autres Rivages, 1966), Nabokov trouve « dans l’échelle dimensionnelle du monde, une sorte de délicat point de rencontre entre l’imagination et la connaissance, un point, obtenu en réduisant les grandes choses et en agrandissant les petites, qui est intrinsèquement artistique. »
Tout en admettant la différence, j’ai tenté de la conserver et d’en relier les extrêmes. Le vide devant qui pousse par derrière. Et je vais donc chercher une caution auprès d’Italo Calvino qui a écrit une nouvelle (dans Temps zéro, 1967) où il décrit une cellule qui grandit et se divise ; décrit ce qui pourrait alors être ressenti ; ou bien aussi, dans cette projection vers l’expansion et la division qui prend place en nous avec une étrange constance (mitose, méïose), ce qui se passe entre des amants — de sorte que l’équation saugrenue du récit s’appuie peut-être moins sur la fantaisie que je ne le pensais.
Si je me tourne vers le récit de Primo Levi, Le Système périodique, 1975, je constate que la métaphore y est étendue afin d’associer la chimie, profession de cet écrivain, à sa douloureuse histoire de survivant-descendant. L’incertitude de l’hypothèse… la clarté active représentée par le tableau des éléments… qui, avec une tranquille discontinuité devient la table des matières dans l’esprit du narrateur naturellement philosophe. Il nous dit que les chimistes sont comme n’importe quels autres adultes qui doivent faire face au succès ou à l’échec — « tuer la baleine blanche ou fracasser le bateau, » dit Levi — et l’analyse de la structure de l’amiante, par exemple, le transforme aussi en ce créateur imaginatif d’Altamira « qui dessinait une antilope sur la paroi de pierre afin que la chasse du lendemain fût chanceuse. »
Chez ces deux écrivains italiens de fiction, je me rends compte que des choses surprenantes se retrouvent côte à côte, valence libre et recombinaisons — et qu’elles s’appuient solidement sur le sens et la science. Ce dont je leur suis reconnaissant, car nos esprits sont une chaîne infinie (pas toujours circulaire) de fractions et de fantaisies — tropismes complaisants et déséquilibrés.
Pourtant William James, le grand narrateur américain, allait jusqu’à prendre la défense des prémonitions en disant qu’elles étaient une partie vivante de ce que nous savons, apparemment assez vagues, mais préliminales, fascinantes et pressantes. L’une des miennes est spatiale — c’est-à-dire que mon expérience, ou ce qui est en moi, ou « ce qui en moi me pousse à faire », ressemble d’une certaine façon à des entités isolées peu éloignées les unes des autres. Vous avez peut-être d’autres façons d’exprimer cette discontinuité. Je la sens se déployer vers l’extérieur et vers l’intérieur comme une croissance inattendue et cependant orientée.
Mes livres traitent de la vie communautaire et des solitudes qui s’y trouvent en germes, de femmes et d’hommes en désaccord, se rapprochant et se séparant. Ils ne « traitent pas de science » — même pas le roman Plus, qui, dans un sens que j’expliquerai plus loin est une sorte de science tâtonnante mais n’est pas vraiment de la science fiction. Mais on a dit que mes fictions se rapprochaient de la science et de la technologie par leur langage et par les perspectives qu’elles ouvrent — et qu’elles sont contraintes à prendre une forme intelligible en un temps où ces systèmes étranges et parfois éloignés nous menacent d’auto-connaissance.
La science fait partie de la vie, mais comme d’autres activités expressément conscientes, il s’agit souvent d’un travail qui tente de prendre conscience de la façon dont il fait partie de la vie. Elle est critiquement abstraite et plasmatiquement particulière, et dans les lieux familiers de ma fantaisie nucléaire elle maintient l’abstrait et le concret à l’aide d’une seule tension claire et non fusionnée (pour adapter Mendel). Elle a une histoire contingente et méritée, de questionnement, d’héroïsme et de résistance. Et au cours de la dernière génération, sans doute à cause de l’imposante complexité imposée par son contenu (en tant qu’argument) aux œuvres de fiction plus longues, les poètes en ont fait usage plus souvent que les romanciers, quoique certains des bons romanciers traditionnels américains y aient récemment fait de vagues allusions en utilisant des titres aussi métaphoriques que Magnetic Fields [Champs magnétiques] et Continental Drift [Dérive des continents].
Il y a trente ans, un ami m’a montré le poème qu’il avait écrit sur le radiotélescope. Pareils, d’une certaine manière, à un télescope, précis et plein de résonances, les mots de son créateur traduisaient l’instrument et le champ dans lequel ses pouvoirs seraient effectivement appliqués. Son poème était d’un type plutôt rare pour l’époque. Je crois qu’on en concevait le sujet comme trop intellectuel, déséquilibré (quoique le seul fait de le dire ait déjà été une distinction intellectuelle) — difficile, impressionnant, sans aucun rapport avec la vie réelle, « abstrait », « intimidant » (ce mot codé avait le sens d’« expérimental ») — peut-être racheté par des métaphores simplistes, et peut-être fallait-il s’en défendre par la satire — mais lié à ce que nous appelons la science fiction.
En 1990, au cours d’un colloque international d’écrivains (thème : l’utopie post-communiste), j’ai entendu un autre poète américain — une femme — expliquer qui était Werner Heisenberg avant de lire le poème où elle méditait sur certaines analogies humaines au soi-disant Principe d’incertitude du physicien allemand, une hypothèse ou une loi qui, bien qu’elle ait trait à l’ambiguïté, est en fait catégorique et pleine de certitude (comme la Relativité) dans ses conclusions : il est impossible, dans une même opération, de connaître avec précision la position et le mouvement d’une particule élémentaire. Le principe ne dit peut-être rien d’autre. Ce qui est déjà beaucoup, sans doute. Mais alors que j’étais assis là, dans la Belgrade postmoderne, j’ai pensé que nous avions parcouru bien du chemin en trente ans et je me suis souvenu du poème sur le radiotélescope, et de toute la poésie américaine récente de Howard Nemerov, de James Merill et de tant d’autres, qui utilisaient la science dans les limites de la poésie lyrique contemplative ; j’écoutais ce poème américain comme si j’en étais le héros (selon la définition du lecteur qu’a donnée Proust), je l’entendais accompagné des mots d’autres gens, comme s’ils étaient des interprètes dans mes oreilles. Et j’entendais aussi (comme un courant dans un champ affecté en retour par l’effet magnétique qu’il a lui-même créé) la question familière suspendue comme un essaim — cette façon qu’a l’observateur d’agir sur la chose observée et de ne pouvoir donc jamais la voir telle qu’elle est. Problème qui revêt une grande importance dans notre siècle, au cours duquel l’écriture d’imagination est une fois de plus revenue à la science, et de manière bien plus intéressante qu’à aucun autre moment depuis le seizième et le dix-septième siècles, où la science, laquelle se constitue de nombreuses manières de penser, s’appelait la philosophie naturelle.
Mais le travail quotidien de la science ressemble moins à un trope, à un point décisif, à un rêve ou à la divination qu’à l’observation et à la description. Ce qui à son tour enlève à l’expression un peu de son sens, sinon de sa portée. Même les plus grandes idées — la Relativité restreinte — mesurent des incréments infinitésimaux dans des cadres localisés apparemment démunis de rayonnement et non métaphoriques. Si nous passons de la physique à la biologie (qui a souvent, récemment, semblé plus propice à l’exploration de mes propres intérêts) nous trouvons des résumés rédigés avec soin où sont décrites la reproduction, heureusement fort rapide, des drosophiles, et toutes ces ingénieuses manipulations avec un pinceau à pollen afin d’observer les activités secrètes des mycètes qui pourront peut-être nous apprendre l’origine de la sexualité. Ce qui est fastidieux. Avez-vous jamais dû subir quatre heures hebdomadaires de labo à l’université ? Avez-vous jamais recueilli des échantillons d’eau à bord d’un navire océanographique ? Ça n’a rien à voir avec un film de Cousteau. Einstein dut interrompre ses recherches pour apprendre le calcul tensoriel avant de pouvoir comprendre les déplacements dus aux relations internes du mouvement que, tout à fait entre nous, je me contente d’imaginer.
Qui peut dire comment pense un scientifique ? Pour Einstein, le désir de simplifier les prémisses d’une théorie ressemble à la passion de comprendre qu’on rencontre chez les enfants. Je me souviens des glaciers qui « vêlent » près du Groenland — ce qui a très bien pu inspirer le météorologue Alfred Wegener et lui permettre d’imaginer le déplacement des continents, bien que sa théorie, qu’il eut bien du mal à faire accepter — elle date de 1912 —, lui soit peut-être venue à l’esprit en observant comment les deux côtes atlantiques s’imbriquaient l’une dans l’autre. Einstein a fait remarquer que, étant donné que personne n’avait pensé au départ à trouver une équivalence entre la chaleur et l’énergie mécanique, la formulation d’une théorie de la chaleur en avait été retardée d’autant — et que pour voir cette équivalence, il fallait un acte créatif — il fallait voir une ressemblance inattendue entre les choses.
Nous sommes loin des métaphores et des homologies qui circulent librement dans le livre de Thomas Lives of a Cell [Vies d’une cellule] — une plage se comportant comme un « ganglion », des alpinistes interprétant les « configurations amiboïdes de nids oblongs de fourmis comme des indicateurs du sud » — mais la remarque d’Einstein m’indique une ressemblance fonctionnelle entre le large filet de la généralisation et le pont de la métaphore. Me rappelant la phrase d’Heisenberg : « Ce que nous observons n’est pas la nature elle-même, mais la nature exposée à notre méthode de questionnement », je m’interroge : Mais si notre conscience produit ainsi la Nature que nous croyons voir, notre conscience provient-elle de cette Nature en grande partie inanimée ? Heisenberg a-t-il pressenti, à un moment ou à un autre, les limites atteintes par notre connaissance lorsque nous observons, mettons, un grand nombre d’objets — des personnes par exemple — agissant les uns sur les autres à distance ? Avait-il perçu par intuition à quoi nous ressemblions aux yeux des autres du fait de leur position dans le temps — et était-ce cela qui lui avait permis de comprendre des particules qu’il ne pouvait pas voir — de sorte qu’il avait dû s’appuyer sur ce qu’Einstein appelait « les créations libres de l’esprit humain » ?
Cependant, si la différence entre la vraie science et les tripatouillages des maîtres de la métaphore et des raconteurs d’histoires est floue, dans quelque confrérie de l’imagination, une version assez peu modeste de cette aptitude à distinguer les soi-disant Deux-Cultures (art et science, le concept ubtroduit par C.P. Snow) était déjà en place à la fin de la deuxième guerre mondiale et attendait les écrivains de fiction. Car la science (découverte) et la technologie (invention) — magie de l’abstrus, prolifération de codes et de poisons (que nous savons aujourd’hui être aussi des codes) — semblaient ne plus former qu’un seul ensemble composite de machines et de systèmes informatiques pour une bonne partie des écrivains de fiction en Amérique.
Toute une série de réactions au fait d’être à l’intérieur de ces systèmes tout en cherchant à en être à l’extérieur viennent à l’esprit. Kurt Vonnegut pouvait jouer avec la théorie ondulatoire et avec la lumière par-ci par-là dans Les Sirènes de Titan, tout en réduisant cependant certains des modèles familiers de la science fiction à une niaiserie bon enfant. « Si on peut pas s’battre contre eux, on passe de leur côté et/ou ensuite on s’bat » est la lecture que je fais de ce qu’on appelle la fiction cyberpunk. Dans le berceau rock de la culture pop la culture se désagrégeant, mots adoptés comme s’ils voulaient dire quelque chose ou comme si, eh bien, ils ne voulaient en fait rien dire : une diction « sci-tech » pénètre dans le rap et avant même que nous le sachions l’énergie, l’espace, la « FORCE », (tout comme sa manifestation graffitée dans le métro) deviennent un métajargon de pacotille laissant supposer une connaissance de ces mots et de leur provenance. Un humour effréné philosophiquement banal. Un cran en dessous de Burroughs, qui, au contraire de beaucoup d’écrivains originaux, est bien plus intelligent que son œuvre. Ou bien quelque chose m’échappe, ou bien les clowneries de clones et les copulations d’ordinateurs m’ennuient et je me demande ce que deviendra la parole-pensée quand la « réalité virtuelle » éclairera nos salons de ses environnements stéréos produits par ordinateur, me renvoyant en boucle ma propre correction, qui est que ceux-ci sont toutefois utiles pour les simulations en architecture et pour la recherche médicale, alors que je me souviens du point de vue de Veblen selon lequel la technologie est neutre et, dans une société raisonnable, disponible pour les besoins humains.
Les livres de John Barth sont toujours fondés sur un important travail de préparation et, dans L’Enfant-bouc (1966), il complique colossalement son texte germe en le transformant pour mettre en scène une parodie du Système Amérique. Des systèmes imbriqués dans la vie de l’esprit de l’écrivain qui tente de se défendre de l’intérieur même de ses fabrications vont jusqu’à lui renvoyer en boucle, même jusqu’à pasticher la pastorale (le simple [complexement] complexe !) et une intelligence artificielle en continu qui invente mille et un concetti génétiques pour se protéger de l’horreur et parfois du sérieux grâce à une comédie calculée et débridée.
Surchargé, l’environnement urbain/totalitaire/catastrophe devient, chez le créateur britannique de cauchemars J. G. Ballard, une « structure terrifiante » de fragments qui extériorisent nos systèmes nerveux. « Intervalle neuronique », « totem neuronique » — séductrices, les métaphores ouvrent des tensions osmotiques vivantes dans les personnages de Ballard. Mais l’œuvre participe à un tel degré à la terreur fabriquée ou à la catastrophe préparée qu’elle recrée, que souvent elle n’élabore pas de position nette. Le surréalisme est injecté ou exhibé avec bien trop de facilité par ce que Julian Jaynes, dans The Origin of Conscience in the Breakdown of the Bicameral Mind [Les Origines de la conscience dans la rupture de l’esprit bicaméral], appelle la « splendeur rationnelle » qui nimbe la science dans l’esprit du grand public, quelque « substitut d’autorisation » à mettre en parallèle avec la renaissance des religions de possession en Amérique du Sud et avec les drogues psychotropes des religions indigènes américaines ou avec la quasi-science quasi-religieuse du corps-esprit. Ce qui me fait penser à cette lettre passionnée que quelqu’un m’avait envoyée il y a quelques années et dans laquelle on me demandait d’adhérer à une organisation et de m’abonner à une revue destinées à réaliser l’alliance de la science/technologie et du mysticisme. La chimie qui rôde dans L’Arc-en-ciel de la gravité de Thomas Pynchon traversait d’un humour bien plus contemplatif le cheminement et la population à la Dickens de son livre, et en tout cas son système est le revers de la Nature dont je pense que nous faisons partie.
Le système invente une extension de nous-mêmes divisant le travail. Mais si nos propres systèmes corporels sont bien plus flous et plus complexes que la formule de l’ingénieur acoustique pour la fréquence en cycles du ton obtenu lorsqu’on souffle sur le goulot d’une bouteille ouverte, il en est de même pour notre inquiétude, elle aussi organique, de nous voir dépendants de ces labyrinthes audibles que notre tête comprend tout en étant dirigée par eux. Pourtant, si nous produisons le système et le lâchons dans la nature, quelque chose d’autre que ce que nous sommes supposément, alors il s’agit d’une traduction créatrice à comprendre. Nous sommes entre nous-mêmes et lui, deux parties d’une équation mouvante — le système entr’ouvert par des extensions proliférantes plutôt que par des failles : de sorte que ce que la notion de Champ signifiait a surgi pour moi — une métaphore (et plus encore) pour des relations multiples longues et brèves, comme si, de même que la lumière selon la conjecture correcte de Maxwell, nous étions nous aussi des champs en déplacement, sinon seulement électromagnétiques — Champ, donc — un médium dans lequel des forces pouvait être transmises et où des actions pouvaient être effectuées à distance.
Dans le livre de Nicholas Mosley, Hopeful Monsters (Monstres prometteurs, 1990), une personne dirige sa pensée vers une autre : « Mais si tu es en colère contre moi, ne puis-je pas, même à des centaines de miles de distance, te réconforter ? » Dans cette très ambitieuse histoire d’amour où il est question de rien moins que de la survie planétaire, du développement de la science au cours du siècle présent et des possibilités d’une pensée-survie analogique, il ne s’agit pas simplement de l’évocation d’une quelconque intimité dans le souvenir, pas plus qu’il ne s’agit des femmes qui agissent sur vous à distance et dont Nietzche a parlé. Il est vrai qu’une aura de science luit ici pour éclairer cette perception partagée par deux braves aventuriers philosophes, dont l’un est diplômé en physique et en biologie, et dont le travail en laboratoire n’est pas seulement montré mais devient aussi objet de réflexion. Mais, comme dans beaucoup d’analogies de Mosley entre ce qui arrive à deux particules distantes et à deux personnes, ou, disons, deux particules qui, ayant été autrefois ou il y a bien des années de cela, ensemble, sont toujours connectées, son « concept » suggère une connexion par des forces qui ne sont pas transmises au travers d’un médium tel que l’eau, l’air, ou cet éther aujourd’hui discrédité, mais qui s’approchent plutôt du magnétisme de Maxwell et de la géométrie entourant les grands corps dans les relations d’Einstein — des forces qui peuvent être expliquées. Une expérience qui se développe toujours à partir des vies odysséennes des amants, qui voient leur séparations (car les métaphores sont des séparations génératives) dirigées par le développement de leur pensée ruminante et raisonnée. Comme si la mutation qui leur permet de vivre dans l’environnement périlleux de l’Europe des années 30 se poursuivait dans le travail de leur sentiments, dans l’évolution expérimentale de leur savoir, leurs mots cherchant à tâtons un sens de connexions plus que métaphoriques entre ce qui se passe à l’intérieur de l’atome, du soleil, de groupes d’organismes, et des régions du cerveau dont nous n’aurions pas encore eu besoin.
Nul autre écrivain de fiction n’a, à ma connaissance, plongé de manière aussi obsessionnelle et aussi vulnérable que Richard Powers dans le langage dense du travail génétique. Quête linéaire et question en boucle multiple, The Gold Bug Variations (Les Variations Gold Bug/du Scarabée d’or, 1991) fait jouer ce qui est donné dans notre travail et découvre par hasard un champ d’informations qui s’interpénètrent musicalement. Voilà l’héroïsme tragique d’une vie qui s’est presque perdue dans la jungle de la science et de la personnalité ; voilà la recherche et la fabrication réciproques de modèles, le laboratoire du codage syntaxique pour l’histoire de toutes les histoires du génome. Ses abondantes correspondances métaphoriques me laissent-elles, incertain, à l’écoute d’une différence entre la signature dominante de l’auteur et la fugue qui existe au-delà ? Je me pose cette question simplement parce que ce collègue a déjà tant donné et est déjà allé si loin.
Il y a des années — des années avant que je n’écrive le livre [Plus] —, j’ai imaginé un cerveau ayant perdu un corps et occupé à en faire pousser un autre. La croissance du corps réel préparait et se faisait parallèlement à la croissance et à la guérison d’une conscience nécessaire — tour à tour vivante et incorporée dans ses mots — sa ré-acquisition du langage, et le rassemblement tâtonnant, imprévisible, de mots qui écoutaient d’autres mots — vivant avec cette croissance et ne fonctionnant pas seulement comme médium et signe mais réellement comme des membres. Donc les mots ont un corps et ne sont pas séparés de la biologie.
Donc, alors que dans Plus je faisais pousser de nouveaux membres, tout en sous-entendant qu’il ne s’agissait que d’un cœur — un cœur champ tenant plus du lieu géométrique que du centre ou de la substance qui est dispersée, comme si l’organe était devenu la circulation qu’il pompe — je suis tombé sur un écrivain avec qui je me sentais en affinité sans nécessairement être capable de traduire par une formule comment je ressentais ce processus. Me guidant sur le rêve, l’instinct, l’analyse de départ et mes souvenirs de microscopes, j’ai lu Principles of Development, le livre de Paul Weiss sur l’embryologie. Cette lecture a confirmé quelques-unes de mes images d’autrefois sur la croissance en champs dispersés. Car les cellules doivent leur élection, conclut Paul Weiss, non à leur lignage, du fait qu’elles dérivent d’une section particulière d’un œuf non divisé, mais plutôt à l’application des forces auxquelles elles sont assujetties pendant leur développement. Cette organisation est comme un champ qui existe dans les matériaux à travers lesquels il agit.
J’ai beaucoup de reconnaissance pour les lecteurs qui ont découvert leurs propres métaphores dans Plus, mais je voyais ce livre comme non métaphorique. La croissance d’un corps, le développement d’un langage fonctionnel, non pas comme appartenant à une métaphore mais à ce que j’appellerai Homologie — correspondance fonctionnelle, comme, par exemple, entre les nageoires du phoque et les bras humains, ou l’ADN dans les chloroplastes et les bactéries. Si le langage est comme un corps, la croissance de chacun ici est une seule croissance. De sorte que comme croissance du savoir, il se peut que Plus soit effectivement de la science.
Nous ne pensons pas seulement à croître mais à conserver ce qui a été acquis, pour le transmettre. À la terre. Le sortir de nous-mêmes. Renaissons-nous à des emplacements neuraux particuliers dans les uns et dans les autres ? La croissance est-elle une expansion ? Si nous sommes aussi abstraits dans notre peau fragile et élastique que les modèles de la physique ou de l’embryologie, nos expansions et nos contractions parviendront peut-être à se frayer un chemin par la pensée jusqu’à la conscience à partir de, disons, les poumons — comme les rythmes mentaux de Proust et les structures de ses phrases dans le temps et l’espace sont l’enregistrement de sa respiration. Je me suis promené à l’intérieur d’un immense cœur construit pour une exposition scientifique à Chicago, j’ai regardé autour de moi et j’ai pensé (ce que, des années plus tard, j’ai retrouvé dans un livre) qu’en fin de compte nos émotions sont peut-être influencées par ce muscle en mouvement.
La croissance est-elle une contraction, un regroupement ? Les événements se regroupent selon des motifs qui nous permettent d’espérer — dans la vie comme dans la fiction. La convergence, de temps en temps, dresse la carte d’un de mes récits dont le titre est Women and Men [Femmes et hommes]. Alors que je l’écrivais, je suis tombé sur une étude de la coïncidence par le biologiste autrichien Paul Kammerer. Il déduisait, presque comme les physiciens des particules déduisent une action ou une présence d’effets adjacents, qu’un chemin ou principe différent opérait dans des événements parallèles à notre causalité familière (mystérieuse, pourtant, elle aussi) ; Kammerer lui donnait le nom de convergence. Tout comme Hitler, Einstein, Wittgenstein et d’autres personnalités de cette époque (une technique divertissante de Mosley mais assez à la mode), Kammerer apparaît brièvement dans Hopeful Monsters. C’était un homme doux, spirituel et humain, que les biologistes de Cambridge considéraient, dans les années 20, comme le défenseur indéfendable et suspect de ce qu’on appelle le lamarckisme — la théorie selon laquelle les caractéristiques acquises peuvent être transmises héréditairement par les gènes.
Mosley ne cite jamais le livre modeste et mineur de Kammerer sur la coïncidence. Mais le thème en est constant chez les deux amants de Mosley — les « monstres prometteurs [pleins d’espoir] » du titre. Cette expression a été utilisée par le généticien américain d’origine allemande Richard Goldschmidt, qui a avancé l’hypothèse aux termes de laquelle certains organismes mutants, du fait de modifications chromosomiques déjà existantes, pourraient survivre et se reproduire dans une nouvel environnement mondial désastreux. Notre don pour la destruction ; ce don que nous avons d’improviser et de sauvegarder. Il est intéressant de remarquer que les amants de Mosley n’auront pas d’enfants à eux. Toutefois, comme dans une grande famille, ils ont des contacts utiles avec des enfants, qui, comme d’autres personnes, viennent à eux ou croisent leur chemin de façon étrange.
Mais les choses qui avancent de concert peuvent disparaître. Comme l’expérience. Comme une vision élaborée. De-ci de-là, dans le roman de Mosley, sont tapies des allusions à des preuves d’une version, peut-être, de la transmission héréditaire des caractéristiques acquises. Ou alors s’agit-il d’une imagination prometteuse. Comme George Bernard Shaw (qui y croyait), Mosley insiste sur l’opposition à cette idée, curieusement sur la défensive — comme si les gènes obstinés de Mendel étaient un affront à notre foi dans le progrès — dans le travail, dans la volonté — dans la procréation — même dans l’amour.
Le roman de Mosley, avec toutes les facultés réflexives qu’il met en jeu, se place dans la tradition linéaire anglaise. Sa vision perspicace du futur et ses scènes passionnantes nous présentent les idées aussi clairement que les personnages. Le roman de Powers sur la génétique nous plonge dans le texte d’un esprit, la densité d’une tentative qui construit ses chaos plus près de celui du lecteur — et qui est américain.
Nous disposons de nouvelles conceptions de la Vie, de sa totalité et de son ordre, qui contiennent les abstractions qui les modèlent. Les frontières s’interpénètrent, bien qu’entre le danseur et la danse, la ligne soit mystérieusement bien moins floue. Tom LeClair (The Art of Excess, 1989) me rappelle que le biologiste autrichien von Bertalanffy, qui aurait très bien pu être un personnage de Hopeful Monsters, a soutenu que ses propres modèles de la totalité permettaient mieux d’expliquer les systèmes de vie que ne le faisaient les systèmes mécanistes précédents. Et dès le milieu du siècle, le mouvement auquel il appartenait rassemblait les mathématiques non-euclidiennes, la théorie de la relativité, l’anthropologie, la cybernétique, la biologie, la météorologie et l’écologie dans une nouvelle réflexion sur la manière dont nous savons et sur ce que nous savons, y compris ce que nous appelions les études sociales quand j’étais à l’école primaire, mais qui sont aujourd’hui des sciences sociales.
Dans Women and Men, je cherchais à suggérer des fragments d’une écologie totale. Dans l’un de ses multiples débuts, des couples sur le point d’être envoyés à une communauté dans l’espace n’arriveront pas comme deux personnes mais, inopinément, comme une seule. Dans Hopeful Monsters, Mosley s’appuie sur une métaphore plus ancienne lorsqu’il imagine deux amants se rencontrant sur une corde raide et se traversant l’un l’autre. L’invisible avec lequel nous vivons. Un champ de possibilités de croissance pour ce lecteur toujours embryonnaire, qui est le héros de ce qu’il lit et qui est vivant à l’extérieur tout en y étant profondément plongé.

Traduit par Bernard Hoepffner