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Joseph McElroy : L’homme au sac plein de boomerangs dans le bois de Boulogne

Traduction : Bernard Hoepffner

Il ne devait pas être confondu avec mes nouveaux ou mes anciens amis. Il était là avant que je ne le trouve et ne tenait nullement à être découvert. Ce qu’il faisait me l’a fait connaître. Il lançait des boomerangs au bois de Boulogne. S’il a jamais entendu mes questions, il les a gardées pour lui. Peut-être étions-nous là pour être seuls, moi à Paris, lui au Bois qui parfois exclut le Paris dont il fait partie.

Mais pourquoi pensez-vous que Paris sera encore là quand vous viendrez ? s’enquiert une plaque de cuivre intemporelle encastrée dans la table du déjeuner et sur laquelle est gravé un nom français accentué. Eh bien, je suis à Paris, après tout ; c’était déjà évident avant que je m’asseye avec l’ami qui m’a invité à venir le rejoindre ici, bien que le nom immortel sur lequel je pose le doigt, et que franchement je ne parviens pas vraiment à situer, ait sans doute également pu être celui du gros costaud américain qui se trouve aussi, me dit-on, quelque part ici, lorgnant depuis le cuivre d’une table — un nom américain très courant autrefois souvent associé à la ville de Paris elle-même. Donc aujourd’hui, comme un banc commémoratif dans un parc, une table porte son nom, ce lutteur qui nous a tous fait comprendre qu’on invente à partir de ce qu’on sait, en tout cas c’était ce qu’il voulait dire. Son stylo (ou crayon appointé) avait encore plus de punch que ses poings.

Quel est le nom de ce célèbre écrivain, de ce costaud qui venait déjeuner dans ce restaurant qui en conséquence est devenu célèbre ? Là-bas, au-delà des plaques de cuivre, des surfaces de bois sombre, du verre tiède et de la conversation, il apparaît que la ville ne répond pas. Pas un étudiant ne descend d’un bus ; pas une femme ne se hâte avec deux filets à provisions pareils à des seaux ; pas un homme dans la rue, que j’ai vu dans de nombreux quartiers serrant sous son bras une très longue miche de pain et une fois ou deux coiffé d’un casque de motocycliste. Il n’est sans doute pas l’homme que mes amis français m’écoutent décrire avec patience, qui est mon type du Bois dont le visage même suggère les projectiles qu’il transporte dans un sac, un sac de toile que je n’ai pas eu besoin d’inventer, pour contenir ces projectiles dans la paisible lumière d’une fin d’après-midi de novembre au Bois lorsque je commence à courir.

Quel homme ? L’homme au sac plein de boomerangs, de boomerangs en bois les uns après les autres, vieux, et entaillés, et éraflés, et rendus lisses pour les besoins de leur vol, un ou deux d’entre eux recouverts de ruban adhésif comme le bout opérant d’une crosse de hockey. Lorsque je suis arrivé, ayant emprunté le chemin de terre qui menait à une vaste pelouse ouverte, pour commencer mon jogging, il était là. Et il était là quand j’ai terminé mon tour trois ou quatre miles plus tard, dans la lumière plus tardive, autour de moi les vieux radicaux des arbres, du crépuscule, des feuilles, qui grésillent sous le pied. Pourtant, virant pour prendre des sentiers bordés de haies, passant devant des fourrés où apparaissent des chiens, des espaces plantés de pins et les injonctions des panneaux : MARCHEZ, pour surprendre une voiture garée là où aucune voiture ne peut aller, puis traversant la terre labourée des pistes cavalières, et contournant une mare froide inattendue qu’ils appellent une mer, un lac, qui en cette fin d’année a dissimulé ses nénuphars, il m’arrivait parfois de me perdre avec toute l’intentionnalité du coureur pèlerin dont la destination est inconnue et connue exactement comme son sanctuaire est l’acte même de courir. Et je constate que je suis près du Zoo des enfants, ou si proche de quelque gazon muet que ceinture un trafic à la recherche du retour que je peux déterminer ma position périphérique en me rendant compte que je suis proche à la fois de l’Ambassade de Russie et du Musée de la Contrefaçon. Ou alors je ne vois nulle part le très original “arbre” résistant au vent d’Eiffel, alors que voilà l’hippodrome que je connais, c’est donc que je cours dans l’autre direction vers le Boulevard Anatole France et le stade de football. Mais je continue à méditer sur les célèbres rivières de l’autre hippodrome et, me retournant pour chercher la station Porte d’Auteuil, je respire la fumée des petits feux que nourrissent les hommes et les garçons près des grands hêtres.

Mais le plus souvent, je terminais là où l’homme procédait tranquillement dans la lumière finissante. Et je passais près de lui, car c’était là que je retrouvais le chemin du métro. Il commençait très bas, il envoyait chacun de ces manches en forme de L, pareils à des os, pour les faire glisser en tournoyant sur un plan d’air déterminé, comme si la rigueur de son regard l’obligeait à les faire passer sous un pont très bas au loin avant qu’ils ne s’élèvent, tournent en fendant l’air et reviennent, une boucle oblique dont il conservait toujours le point mobile devant lui en faisant pivoter son corps avec un émerveillement et une familiarité opiniâtres. Lorsque j’arrivais près de lui, je ne cessais pas de courir mais je tournais peut-être la tête, les épaules, le torse, pour tenter de suivre le vol du boomerang. Plus d’une fois je l’ai senti derrière moi, pâle et virevoltant, aussi silencieux qu’un planeur, nul besoin de lumière pour traverser le ciel privé du Bois, lequel, malgré toute la limpidité de sa pente et de sa forêt logique, est son ombre propre, sa propre contagion au milieu d’une métropole d’illuminations sur les balcons, réfléchies, scintillantes, insérées dans les cadres des fenêtres. Plus d’une fois j’ai vu le boomerang atterrir près de son propriétaire attentif, bois contre terre. Parfois il paraissait envoyer tout le contenu du sac avant d’aller les chercher. Quelle était sa méthode ? Il les ramassait à l’aide d’un autre boomerang ou avec son pied. Un après-midi j’avais dû venir plus tôt, car je m’en allais quand il est arrivé ; je voulais savoir comment il s’y prenait pour commencer, car nous avions des boomerangs à Brooklyn Heights avant la guerre, dans un cul de sac en haut d’une falaise de la ville qui dominait les docks et le port de New York et la Statue, et nous lancions nos boomerangs d’avant l’âge du plastique au-dessus de la rue en contrebas de la falaise sans nous inquiéter, ni des gens là en bas, ni des vitres des immeubles. J’ai regardé ce lanceur de boomerangs d’un autre pays droit dans les yeux, son visage de chasseur poursuivant le danger, son bonnet de laine bleue, son vieux blouson bleu avec un capuchon dans le dos comme le mien. Que faisait-il là à quatre heures quand tout le monde travaillait ? Les choses dans le sac étaient vivantes, leurs imaginaires ficelles de cerf-volant étaient élastiques.

Je viens d’une ville toute aussi grande, toute aussi belle et sombre, ses habitants sont eux aussi à la fois abrupts et familiers ; et je voulais (comme le dit Baudelaire) “accoster” cet homme aux boomerangs. Pourtant, je ne parvenais pas à trouver les mots français pour dire ce que j’avais à dire, me souvenant que, dans ma propre langue en tout cas, je saurais mieux ce que j’avais à dire une fois que j’aurais commencé à le dire. Un soir j’avais perdu un de ses boomerangs dans la pénombre, mais lui, cet homme, ne semblait pas l’avoir perdu, bien que je ne l’aie jamais entendu toucher terre et que j’aie entendu un bruit dans les arbres près de ma tête.

Les mots français pour tout que je voulais dire, je les ai trouvés dans un rêve, et c’est là, je crois, qu’ils sont restés. Je vivais, au cours de ces premières semaines, seul, consciemment situé entre la lumière et les ténèbres de vivre avec quelqu’un. Cette personne, parfois mythique, s’étant plus tard matérialisée comme si elle n’était jamais partie, sans doute parce que c’était moi qui étais parti. Mais pendant ces semaines qui précédaient le Thanksgiving américain, à l’approche du “soir le plus sombre de l’année” de Frost, des rêves se sont immiscés jusqu’à ma nouvelle porte et, au contraire des rares clients du marchand de timbres de collection (bien que je ne connaisse de lui que sa plaque métallique ENTREZ SANS FRAPPER, à l’exception de ce que je savais être la nature de ses affaires, sans parler d’une valve de régulation de pression d’eau dans ma cuisine, qui fuyait, et dont il ne m’a jamais rien dit), mes rêves étaient par contraste à la fois dans mon appartement avant que je le sache et dehors, frappant à la porte comme un voisin inconnu au milieu de la nuit.

Une fois au moins au cours de mes premiers rêves, l’homme aux boomerangs les a tous lancés de sorte qu’ils ne reviennent pas. Deux de mes amis français m’ont dit qu’il devait être légèrement cinglé (un peu comme aux États-Unis on dit d’un malheureux qu’il est “harmless”, qu’il ne ferait de mal à personne). Un simple citoyen, c’est ainsi que je le voyais, un artisan-rescapé qui testait l’air. Les boomerangs dont je rêvais n’étaient pas des armes jetables appartenant au rêve américain ; les ressources de mon compagnon du crépuscule se trouvaient être renouvelables, ses boomerangs pouvaient être réutilisés, étant anciens et connus ; il n’était pas un de ces Apaches versant le sang des voyelles de Rimbaud que F. Scott Fitzgerald s’était appropriées, mais un indigène qui respectait le bois dans lequel les instruments aborigènes avaient été taillés. Je l’ai inventé à partir de ce que je savais, et j’ai supposé qu’il était bien trop authentique pour avoir le temps de m’inventer.

Le téléphone a sonné et je suis sorti pour voir un ami. J’ai vérifié les heures des marées du Mont St. Michel et dans un train j’ai vu un enfant français qui portait un blouson rouge de l’Université de Michigan. Je suis sorti de la Cathédrale de Chartres et j’y suis retourné. Je suis allé une fois de plus au Jeu de Paume pour entendre parler américain sans hésitations ni excuses et, depuis ce temple de lumière et de couleur, pour observer depuis ma fenêtre favorite le génie gris des berges du fleuve — leurs solides harmonies de palais et d’avenues, dont le premier plan s’est trouvé être là où sont accrochés ces nénuphars, enfermés à l’abri dans le temple sœur de ce court de tennis, où mes compagnons de voyage en trois dimensions, ayant refusé de disparaître dans le “Moulin de la Galette” que nous admirons tous, s’empressent autour de moi comme si j’étais ma pensée. Ici, ce qui s’est élevé doit redescendre — je veux dire au rez-de-chaussée. “Ce qui a été admis doit trouver une sortie”, disent-ils avec justice.

Mais ce qui sort — est-ce que cela revient ? Je ne peux pas empêcher les signes et les symboles ; ils sont aussi présents que les coups à la porte de mon appartement de Montmartre à l’instant où dans mon rêve j’avais enfin terminé l’invention de l’homme au sac plein de boomerangs du bois de Boulogne. L’urgence était encore plus grande que celle d’un téléphone qui sonne au milieu de la nuit, ces coups à ma porte — était-ce la concierge ? — et il me faut sortir de mon rêve juste au moment où j’ai enfin trouvé les mots français avec lesquels accoster la personne que je viens d’inventer. Le marchand de timbres est reparti chez lui depuis au moins huit heures. Qui peut bien être là à la porte ? C’est qu’on ne peut pas toujours choisir le moment où faire connaissance d’un voisin. Je suis hors du lit, croassant, “J’arrive, j’arrive” (content de me rappeler l’expression anglaise plus exacte), j’avance dans mon demi-sommeil, traverse les rideaux qui isolent des pièces appartenant à quelqu’un d’autre et demande en français, “Qui est là ? Qu’est-ce que c’est ?”, pour me rendre compte alors que je n’ai entendu aucun autre coup, et me dire qu’ils n’étaient pas ici contre cette porte d’entrée dans la nuit noire du vestibule mais dans cette chambre à coucher où j’ai laissé le rêve. Quelle manière de pénétrer dans un appartement ! Frapper à la porte à trois heures du matin jusqu’à ce que vous ayez réveillé votre proie, puis montrer tant d’inquiétude pour les cris et les hurlements du cauchemar qu’elle ne se rendait même pas compte d’avoir émis dans son sommeil, qu’elle ne peut faire autrement que de vous ouvrir sa porte pour vous remercier.

Mais c’était un rêve de New York. J’ai trouvé la lumière ; je me suis assis sur mon lit et me suis rappelé avoir entendu les mots français dont j’avais besoin pour m’adresser au lanceur de boomerangs, mais aussi, dans l’aisance de mon rêve, j’atteignais le stade où il me parlait. Jusqu’à ce que toutes les interférences de ma situation solitaire m’aient laissé dans cet appartement vide, et que le bruit des coups qui m’avait fait avancer en titubant dans des pièces que je connaissais à peine se soit évanoui en même temps que les mots français que j’avais trouvés et à présent perdus, hormis leur sens.

Car l’homme aux boomerangs du Bois m’avait dit ce que je n’aurais pas pu apprendre si je ne l’avais pas déjà su : que si cela valait la peine d’être dit, cela valait la peine d’être gardé secret, comment il rejetait ces morceaux de lui-même dans l’automne finissant, sa cible assez éloignée de lui, ses boomerangs à la recherche non pas d’une proie mais du hasard qui était de lancer cette boucle ancienne et variable au-delà d’un succès de routine, tout en rêvant d’un point où, à sa limite extrême, l’élan de la trajectoire marquait une pause sur une crête de silence et de par la logique de notre espoir lunatique ne revenait pas. De cette façon, bien qu’il ne m’entende pas, il est encore là quand je pars, et ici quand je reviens.

Pourtant, même si cela est incroyable, j’ai tenté quelque chose de plus terre-à-terre. Dans le froid d’un après-midi j’ai parlé ; je me suis approché de l’homme et je lui ai dit en français que je n’avais vu personne lancer de boomerang “depuis” trente ans. Il [m’]a répondu. Il les lançait depuis trente ans et bien plus encore, m’a-t-il dit. Je lui ai demandé s’il s’en était servi pour chasser. Il m’a regardé de haut en bas, en fronçant les sourcils, des rides sur le front. Il ne l’avait jamais fait, a-t-il dit. Et était-ce là ces mêmes vieux boomerangs qu’il avait toujours utilisés ? Celui-ci seulement, a-t-il dit, soulevant celui qu’il avait dans la main. Parlant au nom de nous tous, je lui ai demandé s’il touchait son but, quoique, ne sachant pas le mot français (qui se trouve être but), je lui ai demandé si, quand il lançait, il était toujours exact. Il m’a alors posé une question en anglais, “American ?” Nous avons souri un peu ; nous avons hoché la tête. “Vous faites du jogging”, a-t-il dit lentement, “je lance des boomerangs.”

“J’ai lancé le boomerang quand j’étais enfant”, lui ai-je dit en français.

Il regardait au loin, secouait le boomerang vers le bas au bout de son bras, d’abord une large secousse, puis une série de secousses de plus en plus petites. “Moi aussi”, l’ai-je entendu dire.

Comme un lanceur de couteaux visant sa cible, il a fait partir son jouet. Comme un passant, j’ai poursuivi mon chemin.

Traduit de l’anglais par Bernard Hœpffner