Traduction & Translation
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Brigid Brophy : En Transit

(Extraits)

roman héroï-cyclique

(Traduction “non définitive” de Bernard Hœpffner)
(Le roman fait environ 430 000 signes, ou un peu moins de 300 feuillets)

  Sommaire  
Ce pieux monument est dédié à
SAINTE SEXBURGA
(Abbesse d’Ely, v. 679— vers. 699)


SECTION UN
LÈPRE LINGUISTIQUE

Allegro non troppo

 1

Ce qui m’étonnait c’était qu’it was my French that disintegrated first.

Ce fut ainsi que j’interprétai mon infirmité, juste après en avoir observé les premiers symptômes. En mots que je n’avais pas, évidemment, exprimés. Un dessinateur de bédé les aurait mis en bulles, sous la rubrique PENSÉE — une convention bien pratique, mais rien de plus qu’une convention. Sait-on, par exemple, si le “PENSÉE” fait partie de la réflexion, ce qui impliquerait alors que le penseur est conscient de penser.
De plus — et cette omission est bien plus gênante — les bédés n’indiquent pas à qui cette pensée est adressée.

Ce n’était pas à moi, de toute évidence, que j’annonçais mon attaque de lèpre linguistique. Je le savais déjà depuis une bonne fraction de seconde.

Je m’adressais à l’interlocuteur imaginaire avec qui conversent, je suppose, tous les êtres conscients, sauf les muets sans doute, et peut-être les enfants (au sens radical du mot).

La conscience : une pantomime de chanteur nègre dans laquelle on est perpétuellement en train de retenir une absence par un revers de veste incorporel en balbutiant “Excusez-moi, Monsieur Interlocuteur.”

À partir du moment où l’enfant commence à traîner cette poupée de chiffon, cette serpillière ou ce nounours en loques, où il ne peut dormir qu’en sa compagnie, on sait qu’il n’est plus enfant, mais fant. Nounours est le premier d’une série de commensaux de l’ombre, un partenaire de la première heure. Monsieur et Madame Interlocuteur : un mariage incestueux et souvent homosexuel arrangé par avance. Pauvre Nounours, cet enfant-promis condamné à l’échec.

À cet interlocuteur j’ai parfois donné le nom et même, si c’était possible, le visage, de quelqu’un que j’admirais ou que j’aimais éperdument. Mais il s’agissait d’emprunts forcés. Une fois l’admiration ou l’amour disparu, le dialogue continue.

Seule la mort, peut-être, parvient à briser cette liaison. Peut-être est-ce Monsieur Interlocuteur qui meurt en premier, détournant son visage, sa vigilance.

Les visages fantomatiques de l’interlocuteur sont moins troublants que le problème de savoir il est. L’insidieuse nécessité de le localiser me ronge. Au moment où mes premières hésitations langagières se firent ressentir, tels les frémissements le long d’une baguette de coudrier, et où je me rendis compte que peut-être les langues allaient se détacher de moi, ce problème me préoccupait moins que de savoir où j’adressais ma narration.
Ma solitude au milieu d’une foule de gens ne faisait qu’aviver le problème. Je compris au bout d’un moment que la situation dans laquelle je me trouvais avait forcé mon esprit à adresser ses réflexions à l’installation de sonorisation qui m’intimait — entre autrangers — des ordres (sous forme de sollicitations) me répétait des avertissements (une dégoulinade de subjonctifs négatifs), ainsi que de succinctes instructions qui tombaient en grêlons des haut-parleurs. Je n’avais d’ailleurs tenu aucun compte de tout cela.
Quelle que soit la langue dont quelques mots me seront restés quand tout le reste aura disparu, je savais que la sono, au moins, serait à même de comprendre mes réflexions hésitantes. Avec soulagement, je me laissai à nouveau aller au confort de l’abri dans lequel j’étais délibérément en train de me réfugier.

Le fait de situer mon interlocuteur au niveau de la sono était toutefois bien vague. En réalité, je n’avais pas réussi à découvrir d’où sortait la voix — seulement les trois points par lesquels elle pouvait être susurrée (dans un micro-tuyau d’arrosage), chuchotement d’un charmeur de serpent en uniforme à son phallique amour.

La voix ne semblait pas provenir d’un endroit particulier. Après avoir été larguée, elle irradiait le vaste hall dont les neuf dixièmes supérieurs ne contenaient que de l’air et de la lumière, les gens n’étaient qu’un sédiment qui dérivait tout en bas. Un ordre provenait de temps en temps des haut-parleurs : “Passez les sédiments s’il vous plaît.”

La voix était mécanique. Mécanique = internationale.

“Bay uh ah announce the departure of their flight six six six, destination Rome.”

Un endroit italien, anglicisé, prononcé avec un franglaccent : ces mutations me permirent de diagnostiquer que ma lèpre linguistique était due à des retombées. Les haut-parleurs que je ne parvenais pas à localiser me bombardaient de rayons linguistiques Bêta Eta Alpha.

Du coup, mon allemand se détacha, PLONK, une aile ayant été immédiatement découpée en plein vol par un rayon scie-circulaire invisible.

Je renvoyai à nouveau ma plainte macaronique à la sono, cette même plainte qui contenait la géniale apostrophe de qu’it, que j’aspirai dans un sanglot — une plainte qui constituait un rébus en langage parce qu’elle rendait compte de ma lèpre en même temps qu’elle l’illustrait.

J’avais décidé de refuser de suivre la suggestion “destination Rome” — pas plus que cette autre “destination : home.”

Ma cité éternelle interne, mon Home capitale, fut fondée par Romulus et Rébus.

Mon interlocuteur, celui que j’enfantraînais au lit, était un jeu de mot, jeu de morse, de mourse, nounours.

Je m’éjectai de mon siège de tweed, au creux en forme de coquillage profond, conçu de telle sorte que, de son écume de caoutchouc, on ne puisse se relever que telle une lente Vénus, et me mis à déambuler. J’aurais aimé pouvoir adopter une allure plus gaillarde, mais une personne qui se trouve seule au milieu d’inconnus ne le peut vraiment pas — à moins qu’elle soit sûre d’être en possession d’un but qui puisse être déclaré, comme à la douane, au cas où on lui ferait la demande. Savoir qu’on ne va pas vous arrêter et vous poser la question n’y change rien.

Je déambulais, comme si mes pas étaient sans but, vers le mur de verre qui permettait de voir la piste/die Startbahn/the apron, où il était interdit de fumer/rauchen/smoke.

Je n’avais pas réussi à laisser mon interlocution derrière moi, prise dans la vallée de mon siège profond comme si elle n’avait été qu’un nectar qui aurait dégouliné de quelque part. Au dépourvu, n’ayant pas pu préparer de réponse, je ne fis que répéter : Ce qui m’étonnait…

L’ayant à présent entendue deux fois, l’interlocuteur me demanda pourquoi elle était déjà au passé.

J’expliquai. Je navigue, bouche grande ouverte en chasse-neige, pour récolter dans le temps présent le plancton de l’expérience que j’excrète ensuite, transformé en une masse narrative au passé.

Ce procédé est évidemment imagé selon les fonctions du corps. C’est une vieille habitude du fant (fant, l’enfant défunt), qui s’en préoccupe tant durant son enfance. Même les fants adultes qui, du fait de leur culture livresque, devraient être au courant du métabolisme, ne se rendent pas compte de ce qui se passe. Vous mangez ; vous excrétez ; mais jamais vous ne parvenez à surprendre vos cellules au moment même où elles se créent à partir de la nourriture que vous ingérez, et jamais vous ne surprenez le pop énergétique du sucre au moment où les corpuscules chargés le délivrent à votre organisme.

De la même façon, il vous est impossible de percevoir votre personnalité et les décisions qu’elle prend, au moment où elle est créée par votre expérience. Tout ce que vous savez, c’est que vous ingérez le temps présent pour l’excréter ensuite sous forme de narration, au passé.

L’histoire est au temps merde. Vous l’avez laissée derrière vous. La fiction, c’est de la pisse, un flot d’événements passés, mais pas vraiment derrière vous, car ils n’ont jamais vraiment existé.

D’où le pouvoir qu’exerce la fiction narrative sur l’homme moderne cultivé. Et voila pourquoi ce pouvoir est quelque peu teinté de honte.

Je savais, en me dépêtrant avec dignité de ma plate-forme de lancement en tweed et caoutchouc, que mes pas qui, de prime abord, paraissaient me diriger vers le mur de verre, me conduiraient bientôt vers le kiosque à journaux.

Allez-vous tous les jours au chiosque ? Où bien préférez-vous, s’enquiert l’interlocuteur-nounou, aller faire cacalembourg ?

C’est pour cette raison aussi que les auteurs de fiction narrative, et ils sont les premiers à l’admettre, sont mésestimés. Ne te retiens pas, dit la nounou ; ne touche pas. C’est ici que commencent l’imagination et la fiction. Comme les auteurs se tortillent, comme ils dansent d’un pied sur l’autre pour éviter d’obéir à cette compulsion : la narration ! Leurs ciseaux sont suspendus au-dessus du fil, menaçant de couper la communication. Ils disent qu’ils cherchent à vous aliéner. Ils ajustent leur tir pour vous balancer des fictions à dénouement non déterminé : le livre atterrit, jambes largement ouvertes, grand écart aux coutures déchirées, moins un livre qu’un manuel d’illusionniste, son titre : À TOI DE JOUER MON GARS.

Ma tête pleine d’illusions, je fais courir mes doigts aux lisières de l’imprimé. Fourre-tout écossais (pour ceux qui savent tout), porte-monnaie en forme de sporran (il est écossais, ce sporranglais ? Non, le tartan est à présent la livrée de l’internationalisme), dés qui décident vos doigts à balbutier en souvenir, avant l’heure, des osselets qu’ils pourraient bien devenir sur un squelette de laboratoire ; porte-bouchon, tire-papiers, coupe-clefs de ceinture ; presse-thermos, sabliers-à-neige, tempêtes-d’œufs ; tours de Versailles et châteaux Eiffel ; bijoux à lurette : j’érafle une eiffel et me frotte honteusement au stock imprimé.

D’une poussée, je fais tourner et trembler en même temps une tour octogonale dont chaque étage propose des cartes postales historiées, chaque strate à vau-l’eau ; cartes postrérites simples, cartes postrérites en concertina ou twin-set (luistoire, histoire d’elle), un ricordo affectueux et trivial di the bay/l’abbé/le majorduomo devant les doubles portes bronzées de soleil du baptistère. Messire Bédivère resta longtemps, faisant valser de nombreux souvenirs.

Mais, s’il faut que je reste là quelques heures, il faut que je parvienne à me débarrasser de cette phrase compulsive. Il faut que je la fixe, que je l’efface, la rembourre, l’obture ou la soporifise pour parvenir à la jeter comme les autres se débarrassent des leurs. Furtivement, je louvoie vers les livres.

 2

Bien que j’imagine que tout le monde y soit assujetti, je veux bien reconnaître que l’injonction interlocutoire a un plus grand pouvoir sur moi que sur la plupart des gens. Sans doute m’est-il nécessaire de me justifier deux fois plus, simplement pour rester où je suis. Sans doute dois-je pédaler à double sens afin de contrecarrer cette impulsion vers l’incompréhension : une fatalité qui me gouverne depuis ma plus tendre enfance.

Les week-ends d’été, mes parents m’emmenaient en randonnée : quelquefois dans la direction de Howth, quelquefois dans celle de Dalkey. Le but en était, soit d’aller se planter sur le littoral afin d’observer la mer, soit d’aller se planter sur un promontoire de ce littoral afin d’observer un autre littoral, derrière nous.

L’Irlande n’est pas grande, mais elle possède une quantité remarquable de littoral.

Et, sans doute parce qu’il n’y a pas grand-chose d’autre à faire, une remarquable quantité du temps irlandais est occupé à désigner des échantillons de littoral desquels il est possible de voir, si la bruine n’est pas trop forte ce jour-là, d’autres échantillons de littoral. Les jours où la visibilité est bonne, à peu près quatre-vingt-dix pour cent de la population doit être planté, disséminé sur l’île, bras tendus comme des signaux, pour indiquer le littoral au reste de la population.

Cet après-midi là, nous allâmes, si je m’en souviens bien, du côté de chez Mrs Donovan, qui tenait une confiserie sur la route de Dalkey. (Proust n’était pas le seul enfant qui eût à choisir entre deux directions pour ses randonnées, pas plus qu’il n’était le seul à avoir une grand-mère. Être empalé sur le dilemme laquelle-des-deux-promenades est évidemment une métaphore fréquente de la bisexualité enfantine, car il ne doit pas y avoir beaucoup d’enfants qui habitent une maison dont ils puissent sortir dans devoir faire un choix de direction — comme la plupart des enfants ont deux parents.)

J’avais trois ans. Il y avait du vent sur la falaise. Je me souviens que je sautais sur place dans l’herbe folle que le vent couchait : “J’veux que mon dada me porte, j’veux que mon dada me porte !” (“Ne l’appelle pas comme ça, mon minou, il n’y a que les prolos qui parlent comme ça ; appelle-le papa.”)

Ils devaient s’imaginer que j’avais déjà pris l’habitude locale : se planter en un point de la côte pour observer la mer et/ou le littoral de mon pays natal. En fait, si je voulais que mon père me porte, c’était parce qu’à trois ans j’avais juste la taille requise pour, en équilibre sur sa hanche à la manière d’une gitane d’Augustus John, voir la calvitie qui ornait son crâne comme une tonsure, une coquille d’œuf ou une calotte d’elfe juif pas plus grande qu’un gland.

Il rendit à ma mère l’appareil photo et la tablette de chocolat noir (en ces temps-là, les automobilistes se nourrissaient continuellement de chocolat, comme les nageurs qui traversent la Manche), et me souleva. Nous étions tous les trois debout — moi, évidemment, sur les étriers de sa hanche — et observions. Nous formions ainsi un groupe que le vent enveloppait. La chevelure de ma mère pleurait vers la mer comme les pensées d’une miss de mythe irlandais aspirant à rejoindre son amant phoque.

Nos regards allaient vers ce qu’intimait le bras de mon père : une tache noire et dure qui s’ébattait dans la mer.

“Ireland’s Eye”, m’informa-t-il. “C’est l’Œil de l’Irlande.”

Je me trémoussais sur sa hanche. “Ireland’s Eye”, crurent-ils m’entendre répéter. Et qui m’en voudrait de l’avoir répété ? Car dans les conversations des Irlandais, où ils passent leur temps à désigner des lieux, aucune place n’est laissée aux ripostes spirituelles. C’est sans doute pour cette raison que les Irlandais veulent toujours être les premiers à montrer du doigt.

Mon père me donna une tape affectueuse de la main avec laquelle il me soutenait — une caresse avortée. Ma mère, gênée par les courroies de l’étui de l’appareil photo, me fit une caresse à peine plus forte, sur ma jambe nue dont le blond duvet était plus hé-rissé que de coutume dans le vent frais ; mes jambes avaient presque la chair de poule.

Mes parents n’étaient pas mécontent de m’entendre répéter cette information comme un perroquet, mais au fond, ils devaient être déçus qu’à trois ans, je ne puisse faire mieux. Ils espéraient peut-être secrètement m’entendre inventer la riposte que la conversation irlandaise n’avait pas encore trouvée.

Mais, à vrai dire, je n’avais pas simplement répété le nom de ce repère. En rebondissant sur la hanche de mon père, j’étais sous l’emprise d’un accès d’égomanie, ou de patriotisme — je ne m’en souviens plus très bien. Ce que j’avais crié, c’était : “Ireland’s I”, “Je suis l’Irlande.”

Les encouragements qu’ils me firent étaient si faibles que je me rendis compte de leur méprise.

Cette nuit-là, je pleurai dans les bras de Nounoursembour. Je posai ses pattes discrètement réconfortantes sur chacune de mes joues et chuchotai, “Pattes, Nounours, pattends.”

Lors de l’expédition suivante, Nounours tomba sans recours du haut d’un des littoraux irlandais et je fis l’expérience de la viduité (veuf, veuve, veuvage) ou peut-être même des frissons qui suivent généralement l’assassinat du conjoincestué (en tout cas de la négligence criminelle.)
Six mois plus tard, la tentation d’identification avec l’Irlande était devenue impossible : mes parents s’étaient tués dans un accident d’avion, et on avait greffé, transplanté, l’enfant que j’étais de l’autre côté de cette mer qu’on lui avait si souvent demandé de contempler.

 3

Ma décision de rester dans le Hall de Transit pouvait-elle ou non avoir un rapport avec la manière dont sont morts mes parents ? Il n’était pas question que j’en discute pour le moment ; car il existait un autre fait pertinent que je n’avais pas encore exposé à l’interlocuteur — un fait, surtout, que je n’avais pas encore trouvé la force d’analyser.

Pourtant, en elle-même, ma décision était raisonnée, courageuse et fort proprement tranchée. Je ne pris tout simplement pas mon avion. Ma décision avait cependant le côté subtilement affecté qu’a toute décision prise en public et qui n’a encore eu d’effet que dans votre esprit.

Là aussi, j’ai tendance à croire qu’il s’agit d’un phénomène plus intense chez moi que chez les autres. Je crois néanmoins que tout le monde y est sujet. Supposez que vous marchiez seul, en ville, le long d’une rue encombrée, et que vous vous souveniez soudain d’une course à faire dans la direction opposée. Êtes-vous capable, sans ralentir ou accélérer le pas, simplement de vous retourner pour remonter sans autre forme de procès le trottoir que vous descendiez ? Si vous le pouvez, je vous félicite. Mais je vous parie que cela vous est impossible, même si vous vous dites rationnellement que ça ne concerne que vous. Et que faites-vous, d’après moi ? Vous traversez. Du moins si vous êtes de ceux qui agissent furtivement. Vous louvoyez entre les voitures un moment pour mettre des obstacles entre vous et un quidam qui suivrait nonchalamment votre trajet du regard (à l’intersection, avant de braquer le coupé en direction du boulevard, j’enfilai plusieurs rues transversales pour semer un pisteur éventuel que Murphy aurait pu me coller au derrière.) Retracer votre chemin sur le trottoir opposé est un procédé plus facilement réalisable ; et de toute façon, vous auriez pu avoir traversé pour inspecter quelque chose que vous auriez vu dans une devanture et dont la nature (J’Ai Oublié Mon Argent À La Maison) vous aurait fait changer d’idée et de direction. Si vous n’êtes pas de ceux qui agissent furtivement, j’imagine que vous dramatisez la situation. Vous vous arrêtez comme si un gouffre s’était ouvert dans les pavés devant vous pour vous entraîner en enfer. Vous tut-tuttez ; vous balancez votre bras (celui de la raquette) vers le haut, puis, poing fermé vers le bas comme si vous étiez un choriste dans une de ces vieilles opérettes, cape de hussard sur cuisses de soie blanche ; vous claquez peut-être même vos doigts de castagnettes. Votre dramatisation est, évidemment, une performance bénévole : au bénéfice des lecteurs potentiels de votre langage gestuel. Vous n’auriez jamais commis une seule de ces actions si vous vous étiez trouvé seul chez vous au moment où vous vous rappelez avoir oublié quelque chose à la cuisine en traversant le hall. Aucun gouffre ne vous enferre. Quand, sur le trottoir, vous achevez enfin votre demi-tour, vos épaules sont un peu plus carrées qu’il ne vous sied, vous laissez sans doute passer un sifflement chuchotant entre vos dents pour faire remarquer à qui voudrait l’entendre que vous êtes vraiment distrait, et votre visage se tourne vers le haut, vers le soleil, et porte l’empreinte d’un pitoyable sourire largement ouvert au monde entier, un sourire à la Garry Cooper…

Je claque mes doigts, mords mon pouce-castagnette dans votre direction. Je vous ai bien eu. Voilà, je pense, ce que vous faîtes, hypocrite (pour vous aliéner) lecteur/interlocuteur.

 4

Si je vous ai adressé un pied de nez avec autant de grossièreté, interlocuteur, c’est tout simplement à cause d’une frustration musculaire (rétrospective) et jalouse.

Car ma décision ne pouvait pas être traduite en une réaction musculaire furtive ou dramatique — pour la bonne raison que je me trouvais alors, solitaire mais en public, sur un tabouret, devant un café que je n’avais même pas touché parce qu’il était encore beaucoup trop chaud.

Ce qui me retenait n’étais pas de nature technique. C’était mon tabouret qui était, lui, pour ainsi dire collé au sol, plombé par une base de métal plein. Ce qui m’immobilisait, c’étaient les usages de la société. Il est difficile, au vu de tout le monde, d’abandonner un café et de le laisser s’étioler dans sa tasse — à moins d’afficher un prétexte, à moins de pouvoir dramatiser votre explication en vous précipitant avec ostentation vers la Porte d’Embarquement tal-dei-tali : alors que j’avais justement décidé de ne pas le faire.

Ma décision avait été prise avec calme. J’étais dans une forme éblouissante, à part peut-être un léger symptôme d’inquiétude qui s’était insinué au travers de mon euphorie. J’eus très envie de demander à l’interlocuteur, ce que je fis d’ailleurs avec énormément de bonne humeur, pourquoi l’expression idiomatique voulait absolument me mettre dans une forme éblouissante, quand cette forme éblouissante, psychologiquement du moins, était évidemment en moi.

Avec aisance et assurance, j’expliquai pourquoi j’allais rester où j’étais et laisser tout simplement passer l’annonce de mon vol.

Un aéroport, fis-je remarquer à mon interlocuteur, est un des rares endroits où le style du vingtième siècle est en harmonie avec lui-même. (L’extérieur des avions en est un autre, mais bien qu’un fantasme kinestésique momentané me projette sur l’appareil chaque fois que je regarde à travers les vitres d’un aéroport et que je vois atterrir un avion, dans la réalité on ne peut pas s’accrocher à une aile.) Et il en résulte qu’il y a peu d’endroits où la vie moderne est aussi agréable que dans les aéroports.

Dans l’avion, vous êtes restreint au seul objectif d’aller quelque part. Le style de la cabine est limité par la politique des charges utiles, et le vôtre par votre ceinture. On vous dit de la boucler. Même quand elle se penche sur vous, la nounou en uniforme peut à peine vous entendre à cause du bruit des moteurs.

Quand ce n’est pas votre ceinture qui vous bride, c’est votre tablette rabatable qui vous engonce.

Vous voilà : attaché à votre chaise haute (quelque mille mètres) ou bien coincé dans votre poussette (à réaction), dépendant pour la satisfaction de vos besoins, du bon vouloir d’une nonnourse pressée et harcelée.
Vous agitez les bras : elle est déjà passée de l’autre côté de l’allée centrale, avec son pas glissant de nonne aérodynamique. (Si vous avez appris par cœur le Guide d’Identification des Hôtesses de l’Air, vous pouvez distinguer l’ordre auquel elle appartient d’après son habit : les nonnes bleues de Blessed European Airways, les nonnes noires de Lifthandstaheaven, les nonnes grises de Pan-Immaculate.) Au désespoir, dans le sillage de ses basques, vous tapez sur votre tablette avec votre cuillère. Il se trouve que la cuillère est en plastique et que, comme dans un horrible cauchemar, elle ne fait pas le moindre bruit. On vous a rendu muet. Bien qu’on vous ait laissé les besoins, les aspirations et la façon de penser (pensées dirigées vers l’interlocuteur qui vous indique sa réponse en allumant une lumière souriante : ATTACHEZ VOS SEAT-BELTS) d’un fant, on vous a amputé, vous n’êtes plus qu’un enfant.

Et pourtant, supposez que vous n’alliez pas jusqu’à monter dans l’avion. Supposez que vous vous mettiez en retard au moment de l’attente avant de monter à bord.

Ici, dans l’aéroport, vous êtes déjà dans l’ambiance de cette architecture exaltante du départ pour quelque part, mais votre nez n’est pas encore pointé vers votre destination, ni bloqué dans cette direction. Vous n’avez pas encore la taille et la poitrine liées. Vous n’avez pas encore besoin des attentions de la nounou aux petits soins. Mais on pourvoit déjà à vos besoins et à votre nourriture. Vous n’êtes pas dans l’espace anarchique et sans limite de la vie de tous les jours où il faut se la gagner. Ici, vous êtes circonscrit. C’est plus neuf, plus propre et plus élégant que la vie de tous les jours, et les services de l’aéroport sont prêts à bondir au garde-à-vous quand vous pressez le bouton. Vous êtes libre de pourvoir vous-même à vos besoins, mais toutes les commodités sont à deux pas.

Un aéroport est un vagin où on est libre comme l’air.

Bien entendu, il ne s’agit pas seulement de la proximité des commodités. Il en est de même dans la gare de Milan — un bâtiment qui cependant vous transforme en cariatides, entasse la monumentalité de son faux classique sur vos épaules courbées et vous fait porter toute la culpabilité de Mussolini.
Au moment de ma décision, j’étais, il est vrai, en train de compter les ressources de l’aéroport. Mais je prêtai plus d’importance aux neuf dixièmes supérieurs du bâtiment aquarium, neuf dixièmes uniquement remplis d’air, de lumière et de bulles verbales d’aquarium. Celles-ci y étaient introduites sans qu’on connaisse exactement leur origine, comme si elles suivaient les règles idéographiques d’une autre bédé, par mon semblable, mon frère, le système de sonorisation.

L’architecture du vingtième siècle, effrayée — avec raison — par les fantaisies de l’architecture du siècle précédent, a rejeté l’imagination et demande à être consolée sur une fonction. (Naturellement, quand il s’agit de cathédrale, elle est complètement nulle.) Un aéroport est fonctionnel — est une fonction. Mais une fraction de cette fonction est cette volonté apparemment non-fonctionnelle de vous empêcher d’avoir peur au moment du décollage. Vous devez sentir qu’on s’occupe de vous ; qu’on vous cocoone ; qu’on vous soutient — et ainsi vous ne hurlerez pas quand les roues quitteront le sol.

Quand mon interlocuteur émit l’objection que le même charme non-fonctionnel pouvait tout aussi bien être attribué à un hôtel moderne, il ne me fut même pas nécessaire d’élever le ton de ma voix intérieure pour le faire taire. Les hôtels sont chics. Par d’invisibles tessons de bouteilles le long de murs invisibles, ils excluent les voyous. Ils répriment même le voyou en puissance chez le client qu’ils admettent. Leur lumière tamisée indirecte censure les registres trop forts. Le pouvoir absorbant des moquettes qui sucent vos pas dans leurs poils trop longs est un avertissement qu’il vous faut lire, en braille, avec vos pieds : soûlez-vous avec discrétion.

Les hôtels du vingtième siècle ont de la moquette, pas des tapis, un éclairage et pas des lampes. Leurs halls sont aussi sombres que des écrins à pistolets doublés de velours. Le chemin vers le giron des chambres est muni d’un silencieux. Vous pouvez commettre (en vous inscrivant sous un faux nom) un inceste, mais pas le mentionner.

Les aéroports sont élégants, mais ils ne sont pas chics. Vous n’en êtes pas exclus, prolétariens. De plus, ils vous élèvent à la noblesse.

Vous pouvez claquer vos talons sur leur revêtement fonctionnel, le bruit s’évanouit dans les neuf dixièmes supérieurs avec la fumée de vos cigarettes. Les aéroports ne font pas peur. Passez donc la porte d’embarquement et c’est bientôt de haut que vous pourrez les regarder. Jamais ils ne vous joueraient le coup de la cathédrale : isoler le bruit de vos pas en staccato pour les envoyer réverbérer dans les clairs-étages. Marchez tout doucement, vous marchez sur les morts. Marchez sur la pointe des pieds : Dieu vous entend peut-être. CHUCHOTEMENTS : où donc peut-il être ? Dans cette lampe vestalement entretenue au-dessus de l’autel ? S’agit-il de Sa Présence Réelle ? La flamme est-elle entretenue par une Personne Réelle qui doit aller aux cabinets, nounou ? Chut. Le chant du cygne, l’office du soir, le vêpres vont commencer. Contourne le sacristain. Ses cothurnes sont sacro-saintes. Clac-clac, chaussures ; mais quelle irrévérence si vous étiez venu chaussé de tennis ! Vos chaussures n’auraient-elles pas été sucées jusqu’au-dessus de leur ligne de flotennisson, un clapotis par dessus le haut bord des sabots dans le chic velouté ? Mais ne venez pas signer le registre en charentaises, votre tenue serait incorrecte. Entrée interdite aux ploucs. La crème seulement. Notre réceptionniste ne pourrait pas se montrer réceptive. Notre personnel vous tirerait une grise mine et nos chasses d’eau, elles, ne se laisseraient pas tirer.

C’est incensé (je vous balance mon indignation sauvage : aspersions ad te : j’eause sur vous : ego absolvere te nolo) : j’ai horreur du style cinémorgue des cathédrales du vingtième siècle, elles ont toutes l’air d’être sorties du sol dans un jeu de lumière aux couleurs de sorbet (mais Point-d’Orgueil, l’organiste, a cassé le mécanisme qui aurait pu — et plût à Dieu qu’il l’eût pu — les faire rentrer sous terre.) Conscients que dieu est un rêve éveillé, mais bien trop pieusement euphémiques pour l’admettre, nos architectes, en raclant le fond de leur imagination, ne sont parvenus à draguer que des souvenirs mal digérés des Eden et des Ritz dans lesquels s’étaient complues leur adolescence, un souvenir qu’ils régurgitent en perspectives liturgiques pour rejouer ce drame sanglant (hoc est enim meat meum) : dont le célèbre protagoniste est J.C. (traduire Joan Crawford.)

De plus, l’architecture familiale me fait grimper aux murs rideaux.
La démocratie a torturé l’architecture familiale jusqu’à un dilemme névrotique : avez-vous le droit d’être différent de votre voisin ?
Toutes ces chamailleries ont élimé le nerf architectural.

Demandez aux architectes du vingtième siècle de loger les populations, et tout ce qu’ils peuvent faire, c’est emboîter le pas.

Nous n’avons pas d’endroits où résider. Et pourtant nous partons et nous arrivons dans des palaces aérés. Seuls les aéroports redorent le blason de notre siècle.

Dans une démocratie sociale, seul l’aéroport ose dresser haut sa tour et être un palace. Nul besoin de faire étalage de ses richesses — car il n’a pas besoin d’en être honteux. Pas de rentier égoïste pour se réclamer des droits du squatter. Nous sommes tous des pairs au royaume des airs.

Aéroport : poche d’air. Venez-y vivre dans une gouttelette de vingtième siècle, ce vingtième siècle pur, rare et isolé.

Avez-vous remarqué comme, au vingtième siècle, très peu de notre vie se joue dans un environnement “vingtième siècle” ? Vraiment peu d’endroits existent où vous pourrez promener un regard curieux tout en étant sûr de ne jamais poser l’œil sur un objet manufacturé qui ne soit pas un anachronisme. C’est que notre siècle n’est pas encore parvenu à créer son style — à peine un répertoire de clichés qui ne sont pas vraiment fonctionnels puisqu’ils peuvent être collés n’importe où, mais qui imitent la production industrielle au profil dépouillé à un tel point que, étrangement, leur seule fin est de signaler que notre siècle préfère la fonction au style.

Il se peut que notre siècle tout entier soit en transit — un siècle qui, par ses pressions et ses succions, cherche à vous expulser, vous qui en êtes l’habitant ; un siècle tunnel aérodynamique à l’intérieur duquel nous sommes précairement installés, à peine capable de respirer à cause de la tempête-aspirante qui nous suce vers une S.F. au temps futur (on Sé Fé avoir) et à cause du Zéphyr de banlieue industrielle qui décape la pollution et la brique à la sableuse, et nous ramène vers les logements de pierre rose-rouge et suie-gothique de l’époque GlaswegEdouardienne que notre propre architecture ne peut-pas/n’a-pas-le-temps-de penser à remplacer.

Qu’est-ce qui se rapproche le plus d’un style vingtième siècle ? Eh bien, justement cette espèce de brutal abâtardissement pop art, ces grumeaux de prunes en boîte refusant de s’intégrer à la crème anglaise, morceaux de puzzle en chute libre dans l’espace : une méthode de bricoleur pour peindre les murs extérieurs de sa maison, une méthode qui lui vient directement du camouflage militaire, dont le but est précisément : le camouflage : déguiser la silhouette des bâtiments victorédouardiens, rompre les contours de leurs structures, ou plutôt pseudo-structures (ah, ces pignons décoratifs à la hollandaise, ces porte-à-faux qui portent faux, ces membres non-contributifs !) de manière à prétendre que les gousses de la Grande Exposition de 1851 peuvent être naturalisés pour servir, aujourd’hui de nourriture instantanée.

La vraie sensibilité — l’essence — du vingtième siècle est une rareté qu’il faut attraper au vol. Attrapez-la dans l’aéroport. Vous vous sentirez chez vous, dans un aéroport ; soyez, pour une fois dans votre époque.

Dans un aéroport, quel sentiment de bien être ! L’inquiétude n’est pas bien loin, mais je suis hors de sa portée. C’est le vent de l’autre côté des murs de verre armé. Qu’il les griffe pour attirer mon attention ! Qu’il me demande, ce néo-Gauguin, ce que je fais, où je vais, ce que je gaspille ! Le verre du vingtième siècle, dur, lisse, avec son goût de gingembre, émoussera ses questions. Évidemment que je vais quelque part, sinon je ne serais pas dans un aéroport.

Arrière ! inquiétude. Ne pas déranger. Pas de distractions au beau milieu de cette entreprise. Je suis EN TRANSIT.

Je ne peux rien faire de plus, on ne peut rien attendre de moi jusqu’au moment où arrive l’arrivée. À l’intérieur de cette poche, à l’intérieur de ce détour de ma ligne de vie — entièrement expliqué, justifié et arrangé — Je peux ressentir à la fois décontraction et efficacité. Je suis en route, et pourtant libre de baguenauder — si seulement mon café voulait bien refroidir suffisamment pour me permettre de le boire. Je vais à nouveau longer le mur de cartes postrérites et me diriger vers les magazines du rayon livres (à quel jeu se sont LIVRES les moteurs de l’avion parental avant qu’il ne TOMBE ?) Je vais songer rêveusement devant la vitrine des parfums et aller satisfaire un caprice d’alcool hors taxe.

Le siège du bien être dans un aéroport : — personne ne peut vous taxer d’insouciance.

Émoussez vos griffes sur la surface externe des vitres, enfernions qu’un mauvais vent amène !

Furies, conscience, remords, peur, tendances esclavagistes, super-ego, tout cela est contenu dans ce mot italien, l’un des plus onomatopéique : smania, un mot qui contient à la fois l’idée de smog et l’idée de morsure, un brouillard sulfureux dont les gouttelettes acides mangent la pierre et la chair, rongent le cœur et corrodent les poumons des statues monumentales : non, vous ne m’aurez pas. Je suis le super-super-ego, dans un sanctuaire fonctionnel, je suis la statue immangeable dans la niche incorruptible.

Je continuai mon argument emphatique : quel gâchis ! quel manque de fonctionnalité ! ce superbe édifice fonctionnel n’a pour seule fonction que de faire transiter rapidement les gens.

Car ici, si vous refusez d’être passé s’il vous plaît avec les sédiments, vous pourriez défier les Furies. Vous pourriez demeurer suffisamment longtemps dans le vingtième siècle pour prendre conscience que vous y êtes.

Décontracté, mais pas jusqu’au sommeil et à l’anesthésie, assez aiguisé pour apprécier votre propre ambition ou inquiétude, mais pas au point de vous y couper, et pas assez inquiet de l’avenir pour être tendu, vous pourriez habiter ce temps. Vos doigts pourraient se plonger dans la trame et la texture du maintenant.

Il m’était évident que c’était à moi-même que j’avais déjà distribué, avec mon audace euphorique légère et éthérée, le rôle du pionnier qui devait éternellement (en tout cas pour quelques heures) demeurer dans le Hall de Transit, et qui ainsi, perpétuellement ou pour un simulacre de perpétuité, demeurerait dans le temps présent, dans une situation de transit au moins semi-sempiternelle entre le départ du passé et l’arrivée au futur.

Et pourtant, alors même que, dans ce but, je sermonnais la sono, le coin de mon œil, du haut de ce pédoncule collé au sol devant le bar, s’enquérait des ressources ouvertes à proximité, y compris le rayon livres duquel émane mon anesthésie, sous forme de décollage vertical, directement du présent vers les temps imaginaires du jamais : la fiction.

Mon état-d’esprit-présent était cependant suffisamment éveillé pour rester pratique. Au même moment, mon œil vérifiait que tout le “nécessaire” qui ne se trouvait pas déjà dans l’attaché case que j’avais posé sur mes genoux coincés par le bar, m’était offert en plusieurs langues par le drugstore/chemist’s/farmacia.

Il y avait une chose en tout cas que je savais pouvoir trouver dans mon attaché case, inutile de vérifier : suffisamment de traveller’s chèques, et des espèces en plusieurs monnaies différentes pour acheter tout le “nécessaire” dont j’aurais besoin pendant mon séjour.

Il y avait peu de risque que je me salisse trop vite dans cet aquarium à air conditionné. Et au cas où je me salirais, je pourrais me laver dans les Toiletten/Toilets/Toilettes à l’étage inférieur ; j’en avais déjà fait usage. Quand mes vêtements seraient sales, je pourrais facilement remplacer ceux qui n’étaient pas trop substantiels. Car l’aquarium contenait un autre aquarium, plus petit, au centre : le seul magasin isolé et le seul vraiment sérieux du Hall, le seul où on puisse acheter ce qui était physiquement, par opposition à socialement, nécessaire. De mon tabouret, je pouvais voir ce qu’il contenait derrière ses murs de verre, exactement comme dans un aquarium et, en plus, les piles de vêtements tissés main qu’on y apercevait ressemblaient à des algues ou à des roseaux.

J’avais déjà remarqué qu’il y avait (en plus des archipels de fauteuils individuels qui parsemaient le Hall, chacun une mosquée insulaire avec son cendrier-minaret élancé et solitaire) une rangée plus classique de banquettes moelleuses adossées contre le mur le plus éloigné. Comme ces banquettes n’étaient pas subdivisées par des accoudoirs, elles pourraient servir, au besoin, à mon repos. À condition d’oser le faire en public, baissent-ils les lumières, la nuit ?), je pourrais m’allonger et dormir. Une conversion latérale suffirait, la mienne dans le cas présent. La reconversion latérale des grandes maisons en appartements est la solution économique que j’ai toujours prêchée dans les déserts de l’architecture de notre siècle ; cette idée si simple aurait pu sauver beaucoup des admirables rues du Dublin que j’admire, et pourrait encore empêcher d’en raser d’autres, d’en faire des déserts et de les remplacer par des boîtes bien élevées et sans imagination.

(Je suis le prêtre marron ; je fais des conversions latérales.) (Le curé borgne des maisons qui louchent.)

J’avais l’assurance de la propreté, d’avoir des vêtements, de pouvoir dormir ; la nourriture me serait assurée au bar dont l’hinterland était géographiquement tabulaire : dans une moitié on pouvait consommer des boissons ; l’autre moitié, que des nappes — dans le langage international des signes — différenciaient, était réservée aux rites de la restauration complète, habillée, chantée, avec accompagnement d’orgues. (Comment désirez-vous vos crêpes flambées, Monsieur, une pincée d’encens ?)
Et de l’autre côté de la manche où s’affairaient les barmans — ce bras de mer entre le comptoir et la surface de travail était surmonté d’une ostentatoire falaise de bouteilles stratifiées — je remarquai la trousse à outils qui devait servir à la confection de sandwichs internationaux. (Un port and earl, s’il vous plaît.) Je pouvais me sustenter en trois langues et trois épaisseurs.

Pour moi, l’internationalisme des aéroports n’était pas leur moindre beauté. L’architecture du vingtième siècle n’est ni chauvine ni divine ; elle ne dit ni bigre ni bizarre : ici on jure bilingue.

Cet aéroport singeait avec bonheur tous les autres aéroports. Ses devantures vantaient et déployaient les parfums d’Arabie et de Paris, présentés dans le style auquel nous a habitué la dictature Détaxe qui Régit universellement la typographie majuscule et sans points de leurs emballages. Tous les artefacts en vue m’excitaient, me faisaient dresser sur la pointe des pieds. Aucun n’était quotidien. Tous étaient exotiques. Et pourtant rien ne m’effrayait ni ne m’aliénait, puisque tout m’était familier. Le cadre entier appartenait à mon siècle.

Mes narines perçurent, dérivant doucement vers le bas, détachées des invisibles traînées de fumée qui s’étaient tissées d’un bord à l’autre des neuf dixièmes supérieurs, le fil d’une broderie Turque, et plus loin, le souffle de fournaise du tabac fort du Métro. Une poupée evzone dansait, ses chaussons autour du cou comme des mains criminelles, au milieu de souvenirs de Bruxelles. Les bouteilles de la falaise, de l’autre côté du Chanel me dévisageaient et me punt-e-messaient, elles étaient si catholiques.
J’étais dans une capsule enclose, non seulement dans le fil du temps, mais aussi dans la géographie politique. J’habitais l’incarnation dans le réel de splendides abstractions telles que les ports francs et les territoires extrater—ritoriaux. (Ô mon oncle, ma pragmatique sanction !) (Au bar trilingue, je commanderai une hamlet aux fines herbes.)

Je félicitai l’aéroport pour son cosmopolitisme.

Mon esthétique l’appréciait. Et pourquoi faudrait-il reprocher aux aéroports, comme aux alignements des maisons anglaises du dix-huitième siècle, leur uniformité ? Il s’agit tout de même d’une uniformité dont l’élégance est tolérable. Vivent les aéroports dans ce nouveau siècle de l’air-et-son.
Et mon éthique, qu’elle soit politico- (transcendant les souverainetés nationales) ou socio- (égalitaire), courut dehors pour les accueillir. Impalpables camarades : Air et Son, mes frères sur les barricades, je vous embrasse avec des larmes dans les yeux.

Quand nous aurons écartés les nombreuses et divisives loyautés envers l’endroit où chacun de nous s’est trouvé venir au monde, unissons-nous dans la loyauté pour l’époque qui est nôtre qui est notre époque à tous.
À bas le nationalisme. Que règne le sièclisme.

Camarades, créons un style où notre siècle puisse vivre.

Notre internationalisme, mes camarades, n’est pas sentimentalisme. Ce serait plutôt un cynisme — mais un cynisme élevé au niveau d’un idéal.
Nous les internationalistes, nous les égalitaristes : nous ne sommes rien de plus que des gens écartelés, tranchés et filetés sur un point de logique que nous avons nous-mêmes créé. Nous nous sommes un jour aperçu qu’il n’était rien moins qu’arbitraire que de supposer qu’une nation ou une classe était supérieure aux autres pour la simple raison que nous y étions nés.
Et même si nous claquons un peu flasque, là-haut, sur les barricades ? Que voulez-vous ? Nous sommes des gens qu’on a désossés de leurs normes.
Notre programme :— Détruisons la Conquête Normative.

Il y a des choses que nous avons remarquées :— la langue standard n’établit pas de standard ; le faut de “comme il faut” n’est pas une contrainte logique mais le faux du faux-sens : Visage-Pâle et Pied-Noir sont interchangeables : ce qu’on appelle le monde à l’envers n’est que le monde de quelqu’un qui serait né de l’autre côté.

Égalitarisme : conséquence inéluctable de la prise de conscience qu’un arbitraire particulier ne possède pas plus d’autorité logique que les autres.

Le manifeste égalitariste :—

“POURQUOI CECI PLUTÔT QUE CELA ?”
EST ÉGAL À
“POURQUOI PAS, ALORS, RIEN DU TOUT.”

C’est-à-dire coupez et revenez-y jusqu’à ce que nous ayons terminé d’éviscérer nos bons foies/bonnes fois .

Poissonnier, ô poissonnier, avec le tranchant de ton existence tu as tranché la trachée de toutes mes idées préconçues. J’ai perdu mon sens de l’orientation depuis que je sais que mon occidentalité n’est qu’accidentelle.
De quel côté suis-je ?

Mes droits, mes droits divins, mon sens d’ivraie et du faux ! Poissonnier, rends-moi mes préjugés !

De quel côté mon dos ?

Je tourne sur la broche, là-haut, sur les chevrons de la barricade.

La raison refuse de reconnaître que la loyauté provient d’un accident plutôt que d’un autre. Je tourne. À chacun son tour. Pouce ! mon sang n’a fait qu’un tour.

En tournant je me découpe en filets. Il serait arbitraire de ma part de réclamer l’abolition de votre arbitraire sans que, de mon côté, je renonce au mien.

Je renonce à ma symétrie bilatérale (je tourne sur un axe radical), car je ne peux pas l’étayer de preuves.

Je tourne ; on me tourne. Je suis le disque solaire ; les couleurs de son drapeau national tourbillonnent, œufs brouillés, jusqu’au blanc éblouissant international. La patrie ? Non, le siècle !

PAS ICI, MAIS MAINTENANT.

Êtes-vous Espagnol ? Non, espanté.

Oh, je suis saur, essoré là-haut dans les chevrons, dans la fumée multilingue de mes propres perceptions, saur jusqu’au cynisme, un cynisme au sel fin.
C’est fini la bascule, le flip-flop. Je suis le téméraire papillon-pavillon de toutes les nations avec à peine une pointe de la colère du révolutionnaire/le désespoir du masochiste/le fouet du disciplinaire qui se crucifie, se cloue aux barricades.

Êtes-vous Juif, Écossais, Luxembourgeois ? Qui, moi ? Je suis Calembourgeois.
Voici donc mon geste idéologique.

J’adopte comme idiome maternel celui des aéroports internationaux. Viens, sois mon monde-huître.

J’occupe cet édifice multi-ailé. Je prends la décision de vivre dans en-transit. J’occupe mon propre siècle et y déménage.

Et l’internationalisme qui sied si bien à mes idéologies, s’accorde de plus très bien avec mon histoire personnelle.

Car, à trois ans, je perdis la nationalité irlandaise, je n’en acquis aucune autre pour la remplacer.

Je suis le profond-profond-aborigène déraciné (un mot que la plupart des anglophones, obsédés par le rat-race problem, dérivent de la racine race alors qu’il s’agit de la racine racine.) (Et maintenant que la culture française elle-même s’est déRacinée, qui va battre le rappel à l’ordre ?)
(“Is it”, s’enquiert le francophone qui s’intéresse à un minuscule chien anglais avec pedigree, “a race dog ?” “Vous voulez dire un lévrier ? Good God no.”) (PENSÉE : les Français n’aiment pas les animaux.)

(“Vous me laisserez bien faire le washing-up ?” s’enquiert l’anglais après un luncheon américain. “Mais naturellement — au fond du couloir à gauche.”)
(“Les restaurant anglais”, s’enquiert le touriste italien, “servent-ils la cuisine française ? Et du vin des châteaux français ?”)

(“Ah, votre célèbre maison d’édition anglaise”, dit l’Américain, “Château Windus.”)

Moitiérésias, j’ai fore-soferto-tutto. Qu’on m’enlève cette Babel !

Je devais avoir atteint le parfait moment — ce que je n’avais pourtant pas prévu en prenant ma décision — pour une défoliation par la lèpre linguistique. J’avais de nombreuses branches, mais pas de racines. Après ma transplantation, j’avais perdu mes racines, pris une déviation. Rien n’empêche d’expédier le trèfle irlandais par delà les mers, mais essayez donc de le faire pousser hors du sol natal irlandais.

Je n’ai pas — pas vraiment — de langue maternelle.

Mais, dans un aéroport, il n’y a pas d’indigènes. Nous sommes tous transit()oires,aires . J’étais toujours en pleine forme. J’étais d’humeur à faire payer un droit de bouchon, des frais d’entrain, à Château Windus.
Seules restaient deux incertitudes, qui nuisaient à mon plan d’occuper le temps présent et de m’occuper du temps présent.

Comment savoir si la ligne d’aviation gardait ses passagers à l’œil, si l’attention, qu’elle leur prodiguait était individuelle ? Si, quand mon vol serait annoncé, je m’abstenais de me précipiter vers la porte d’embarquement, les haut-parleurs me poursuivraient-ils personnellement de mon nom propre ?
Pour évaluer (en pure perte, je m’empresse d’ajouter) les informations que pouvaient contenir mon billet et ma carte d’embarquement, je déverrouillait mon attaché case et en sortis mon passeport, où j’avais, par précaution, glissé ces deux documents ; je le posai sur le comptoir, à côté de ma tasse.

La deuxième inconnue était la suivante : si je ne saisissais pas l’occasion de quitter le Hall de Transit par la porte qui menait à la piste et à mon vol, comment ferai-je pour m’en aller, quand j’en aurai éventuellement pris la décision ? Les Halls de Transit n’ont pas de uscita/exit par voie terrestre vers le monde extérieur, le centre ville et le terminal. EN TRANSIT signifie que vous êtes venu en avion, et c’est en avion que vous devez repartir.

Je feuilletai mon billet et le remis dans mon passeport. Il sera toujours temps de s’en inquiéter au moment utile.

Restait encore cet ergotage linguistique : étais-je en pleine forme ou vice versa ? Il était resté accroché à ma conscience comme à un clou qui dépasse. J’éloignai le problème par un rébus actif. Mon café était toujours trop chaud. Quand le barman accosta de mon côté du bar, ferry-buttant ma jetée de ses pneus pendants, mon doux porte-voix lui demanda un double scotch.

J’illustrai ma solution en me versant significativement le spiritueux dans le gosier.

En avalant le liquide, j’exprimai ce vœu silencieux : “Que résonne le joyeux rébus !” Je reprenais mes esprits à mesure que disparaissait le spiritueux.
Mon café devait maintenant être suffisamment refroidi, jugeai-je, pour pouvoir être bu. Je soulevai ma tasse. Les haut-parleurs annoncèrent mon vol.

Choc de voir déboucher dans la réalité un moment fort anticipé ; avant frisson de angst ; ou déflexion involontaire d’exprimer ma décision par une quelconque impulsion musculaire : une de ces raisons fut responsable d’un tressaillement de mon bras d’un millimètre vers le haut.

La surface biscuit-tanné du liquide se plissa. Un polype de cappuccino se dressa au-dessus du bord de ma tasse.

Couché, hydre ! Mais une gouttelette s’était déjà élancée. En dépit de son minuscule volume, elle s’affala en plein sur mon passeport. J’eus la certitude, au bruit amorti de son atterrissage, qu’elle n’était pas tombée sur la couverture — grenue comme un livre de compte — mais sur le cœur de papier.

Je regardai. La gouttelette était tombée dans l’ouverture chanfreinée de la couverture. La fente supérieure du masque d’un passeport britannique fait apparaître votre nom, identétiquette votre âme. La fente inférieure mâchonne mécaniquement votre numéro.

Le café était pâlot. Il délaya un peu d’encre. Mais sans oblitérer quoi que soit de plus vital que mon titre (comment les autres doivent s’adresser à moi.) Il est interdit de modifier ce document, même d’un petit tiret. L’aspiration capillaire d’un coin de mon mouchoir me permit de le sécher immédiatement ; et je repoussai ensuite passeport et mouchoir à l’intérieur de mon attaché case. Même une personne aussi alarmiste que moi n’aurait pas pu croire que ce petit mouron d’eau ait réellement pu abîmer ou souiller le document ou sa validité. Je quittai ()le bar,la barre , libre, avec à peine une souillure sur mon mouchoir et une minuscule tache de rousseur, que personne n’aurait pu prendre pour un signe particulier, sur mon passeport. Mon bien-être n’avait pas été atteint. Mais je décidai quand même de descendre dans les toilettes et d’y attendre que mon avion ait définitivement décollé.