Traduction & Translation
retour

Traduire John Keene

Bernard Hœpffner

« Comment un homme peut-il traduire le livre d’une femme qui raconte un accouchement ? » La question a été posée il y a longtemps. La réponse est simple : on peut traduire tous les livres que l’on est capable de lire. En ce qui concerne le livre de John Keene, on pourrait me demander si un blanc peut traduire non seulement le livre d’un noir, mais aussi, et surtout, le livre d’un noir qui raconte sous la forme de divers textes, tous selon des points de vue différents, l’histoire de l’esclavage des noirs et leurs relations difficiles avec leurs « maîtres » depuis le XVIe siècle jusqu’à nos jours.

Cette question, je me la suis posée dès la lecture du livre, parce que l’empathie de John Keene pour ses personnages possède une telle puissance que, d’un côté, elle force le lecteur, quel qu’il soit, à ressentir leurs émotions, leur situation, leur désir de comprendre, de refuser, de combattre l’attitude de ceux qui les méprisent ou qui, pire encore, ne les voient pas ; c’est ce que dit le philosophe W.E.B. Du Bois à propos de Santayana dans « Personnes et Lieux » : « Pourquoi me lance-t-il un regard aussi mauvais ? Est-ce de la crainte, car il a certainement déjà vu un Nègre, ou pourrait-ce être la reconnaissance de la profondeur de nos liens ? Ou bien encore, comme presque tous les autres, ne me voit-il pas du tout ? ».

Mais j’ai lu Counternarratives, et j’ai immédiatement beaucoup apprécié l’écriture de ces récits, de ces histoires, de ces nouvelles, de ces courts romans, pour ensuite les traduire, parfois avec l’aide de l’auteur, avec davantage encore de plaisir. Ainsi dans « Rivers », ai-je retrouvé Jim, personnage de Mark Twain, dont j’avais déjà traduit Tom Sawyer et Huckleberry Finn, et là John Keene rend à ces deux livres une réalité presque historique, car quiconque à lu les livres de Twain avec attention s’est rendu compte que Tom deviendrait un petit bourgeois raciste, que Huck garderait son essence anarchiste et que Jim méritait (et comment !) de prendre une véritable dimension romanesque, comme de le voir prendre les armes pour défendre la cause des noirs pendant la guerre de Sécession.

La langue de Keene est complexe, elle épouse tous les contours que lui donnent différentes époques et circonstances, il est souvent difficile de la transposer dans une langue qui n’a pas connu l’esclavage sur son sol, de retrouver des styles indiquant diverses époques, des pays aussi divers que le Brésil, Haïti, le Mexique et les États-Unis. Pour le traducteur, cela signifiait également lire, relire ou découvrir W.E .B. Du Bois, Langston Hughes, la musique de Bob Cole, etc. ; lire également son premier livre, Annotations, renouer avec une époque où je lisais davantage d’écrivains noirs, David Walker, John Edgar Wideman, Ishmael Reed, Susan-Lori Parks et d’autres ; cela m’a permis de découvrir les nombreux liens de son écriture avec celle d’un écrivain comme Guy Davenport, qui disait de ses textes qu’ils étaient des « assemblages d’histoire et de fiction nécessaire » ; et le livre de John Keene est composé lui aussi d’histoire et de « fictions nécessaires ». Keene a dit qu’il s’intéressait « aux histoires cachées, enterrées, devenues totalement obscures. Les Contrenarrations attaquent les narrations historiques principales et jouent ouvertement avec l’écriture de l’histoire ».

En fait traduire John Keene, c’est un immense plaisir pour le traducteur, et ce plaisir dans la traduction devrait logiquement provoquer le plaisir du lecteur et ainsi celui-ci comprendra mieux comment vivent et pensent des personnes très différentes de lui — aussi différentes que je le suis certainement de John Keene. C’est mieux comprendre John Keene qui fait aussi de moi — et du lecteur — quelqu’un d’un peu plus ouvert sur un monde autre que le sien.