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L’adieu aux armes

Bernard Hoepffner

 Tout lieu public sera dorénavant un havre de santé, y seront respectés, non seulement les droits, mais aussi la santé des êtres humains qui s’y trouvent, quel que soit leur sexe, leur race ou leur âge. Il est donc interdit d’y exposer son prochain aux exhalaisons nocives de cet alcaloïde qu’est la nicotine (que tout un chacun pourra continuer à infliger, en fonction du rapport des forces en vigueur chez chacun, en privé). Il ne s’agit pour l’instant que des lieux publics, mais il appert que cette restriction - ou plutôt cet élargissement de la liberté de tous - ne tardera pas à s’étendre à l’ensemble de l’espace public, c’est-à-dire à tout l’espace à l’exception des espaces privés.

 Une telle mesure ne peut décemment pas être critiquée, il est politiquement bienséant (PC, c-à-d Politically Correct) de vouloir la santé de tous, et d’accepter le rôle de l’Etat comme garde-chiourme de notre santé collective. Notons toutefois que l’Etat juge bon d’augmenter progressivement le prix du tabac afin que ses revenus - rognés par le nombre de PCs qui auront fini par se rendre aux pressions physiques et morales qu’il exerce sur eux, qui auront compris que le plaisir passager et infantile que procure la cigarette ne compense pas les tracasseries qu’occasionne son usage et qui auront rejoint la majorité des non-fumeurs - ne se trouvent pas diminués.

 Mais il faut être logique, et surtout ne pas s’arrêter sur une route aussi prometteuse, la voie républicaine qui mène droit à une humanité saine, heureuse et fière de l’être, bientôt capable de faire pénétrer dans ses poumons écouvillonnés les magnifiques relents d’essence dont elle ne pouvait pas auparavant pleinement apprécier la saveur. Il faudra bien un jour que cet assainissement de nos moeurs vienne envahir l’espace tout entier, public et privé, car les enfants, asphyxiés par leurs parents récalcitrants, PCisés dès leur plus jeune âge par le climat d’hypocrisie générale, finiront bien par faire interdire cette pratique dans les maisons et les appartements.

 Ce n’est encore qu’un début, d’autres combats nous attendent, mais oublions pour l’instant les exhalaisons nocives de CO2, chantons sous les pluies acides, glissons sur les crottes de chiens, il ne s’agit là que de broutilles dont personne n’est spécifiquement responsable, de faits de société dont nous payons volontiers le prix car nous sommes avides des bienfaits dont ils sont la face visible. Il est un autre vice qu’il faudrait interdire dans les lieux publics, (et il faut bien spécifier que par "lieu public" j’entends tout espace qui n’est pas privé, où toute personne [que dis-je, tout être vivant - avez-vous déjà entendu le cri de l’éperlan atteint par une décharge de chevrotines, le hurlement du tronc conique de la carotte sectionné en deux par une balle cylindro-ogivale ?] peut librement vaquer), je veux dire l’usage des armes, et plus spécifiquement des armes à feu.

 Au contraire de l’usage du tabac, celui des armes n’a pratiquement pas de conséquences nocives pour l’utilisateur actif tandis que l’usager passif, lui, en prend plein la gueule, pour ainsi dire. Il faudrait donc restreindre l’usage des armes à feu aux espaces privés. Malheureusement, comme nous le montrent trop souvent les événements de Yougoslavie et de nombreux autres pays, pour qu’une telle restriction soit utile, elle devrait être accompagnée d’une définition plus précise de l’usage des armes à feu :

 L’usage d’une arme à feu englobe aussi bien le point de départ de la trajectoire du projectile que son point d’impact (étant entendu qu’il s’agit là de l’impact effectif et non pas de la cible visée par l’usager - souvent ratée).

 Cet usage ainsi défini devra donc être limité aux espaces privés. Finis les francs-tireurs qui tirent depuis les fenêtres, finis les tirs de canons depuis des casernes ; toute personne pourra désormais vaquer tranquillement et à toute heure dans les rues et autres espaces publics. On permettra néanmoins l’usage des armes à feu, entre personnes consentantes, dans des lieux leur appartenant. On permettra aussi, dans un premier temps, et ceci pour ne pas trop brutalement priver de ce vice les personnes qui s’y adonnent, le recrutement sur la voie publique d’âmes soeurs acceptant, de leur plein gré, d’être des utilisateurs passifs, mais l’usage lui-même ne pourra se faire que selon les conditions énoncées plus haut.

 Une logique, pour être vraiment logique, doit aller jusqu’au bout de sa logique. L’usage des armes à feu est un vice, tout comme le viol, la viole mal accordée, le tabac, la vivisection (d’animaux comme de plantes), le hérissonicide aveugle dont sont coupables les automobilistes, le bourrage de crâne institutionnel, le labourage de terres qui auraient dû rester en jachère, la publication de livres pour raison de chiffre d’affaires, le racisme et les balivernes qui voudraient nous faire croire que l’homme est supérieur à tout ce qui l’entoure. Et, tout comme il semble que nous soyons déjà protégés, dans les lieux publics, des images de sexes en érection, il faudrait que nous soyons protégés des images d’armes à feu en érection que nous assènent, entre autres, les affiches de films où des acteurs (en général de sexe masculin) s’adonnent au plaisir solitaire (il est rare d’apercevoir l’utilisateur passif) de la branlette sur automatique, fusil à pompe ou mitrailleuse. Il faudrait aussi que ces personnalités qui n’acceptent d’être photographiées qu’avec une arme amoureusement caressée (je pense à un ancien président de club de football, au rabbin Levinger, à de nombreux écrivains américains), aient leur arme immédiatement retouchée sur les photographies qui apparaissent dans les journaux, pour être remplacée par un hochet, un sexe (le leur), une fleur ou même une cigarette. Tout comme nous avons vu disparaître en vingt ans les cigarettes des lèvres des acteurs et des actrices dans les films, pourquoi ne verrions-nous pas aussi disparaître les armes à feu ? Nos présidents n’ont plus la clope au bec - qu’on interdise aux soldats de défiler armés.

 Mais la logique peut encore aller plus loin ; il faudrait tout simplement interdire la fabrication des armes à feu ; il faudrait que nous acceptions que, tout comme l’Etat est hypocrite lorsqu’il dit vouloir se débarrasser du tabac alors qu’il ramasse tant d’argent grâce à lui, nous n’avons pas le droit de nous apitoyer sur le sort de pauvres civils brutalement assassinés par de fanatiques utilisateurs actifs quand il est fort possible que l’arme vienne de nos usines et que sa vente nous ait rapporté gros. Je ne sais pas exactement quelle est la part du PNB qui provient de la vente des armes, mais la France est toujours citée comme l’un des premiers pays producteurs d’armes, ce qui fait que lorsque nous voyons un ministre nous annoncer fièrement que le déficit commercial a été éliminé, ou du moins réduit, nous ne pouvons pas nous empêcher d’associer - abusivement, il va sans dire - les chiffres qu’il nous donne à la progression des combats en Yougoslavie, au nombre croissant de gens assassinés sur la voie publique et en vêtements civils dans le monde entier ? On me dira évidemment que je suis cynique, mais lorsque j’apprends que des observateurs européens ont été abattus en Yougoslavie lors d’un trajet en hélicoptère, lorsque j’apprends que des miliciens ont tiré sur un camion venant fraternellement apporter de l’aide aux réfugiés, je me demande si ce n’est pas justement la vente de ce lance-missiles, de ces fusils, qui a permis d’acheter cet hélicoptère, ce camion de médicaments ; on peut s’étonner aussi de voir quelqu’un accusé de trafic d’armes avec le Liban conduire aujourd’hui les convois d’aide humanitaire vers la Bosnie.

 Le stock actuel d’armes à feu en tous genres est nécessairement immense. Une réglementation de l’usage de ces armes telle qu’elle a été proposée plus haut ne permettrait jamais de réduire significativement, sinon les armes elles-mêmes, du moins les munitions. Une solution existe, une solution nécessairement temporaire, la création d’un immense lieu privé quelque part sur la planète, un lieu inhabité, un désert par exemple, sur lequel pourrait se rendre toute personne munie d’une arme à feu ou d’un uniforme (ou des deux) et où il serait légal de tirer. De cette façon, tout utilisateur actif serait aussi potentiellement passif. Quand le stock complet de munitions sera épuisé, quand il ne restera plus qu’une personne trônant sur la pile de cadavres pourrissants, on lui donnera la légion d’honneur.

 Et l’armée ? Et la police ? Et la défense de nos pays qu’un sang impur ne foulera jamais ? Qu’on munisse soldats et policiers d’opinels (le modèle à virole) et de couteaux de farces-et-attrapes à lame rétractable. Et la surpopulation ? Tous ces non Européens qui ne seront plus assassinés, qui vont proliférer et qui finiront bien par nous envahir lorsqu’ils seront devenus si nombreux ? Eh bien, on verra, on pourrait par exemple les laisser entrer. Nous, on est bien allés les emmerder chez eux sans leur demander la permission.