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Sur Salmigondis

Hélène Frédéric

Dessinons [ensemble] les sentiers d’obsidienne de cette tragédie
Hélène Frédéric


« Ce sera plus simple si vous me laissez parler à bâtons rompus, sans m’interrompre. » En effet c’est tout simple : imaginez l’orchestration par un écrivain d’une bataille menée au nom de son droit d’être brumeux, ou abscons, mais au milieu d’un immense terrain d’amusement. Imaginez une vaste ironie prenant la forme d’un stew, c’est- à-dire, imaginez un fatras, mais dont tous les éléments auraient été minutieusement choisis, en quantités calculées, et dont la nécessité ne nous apparaîtrait qu’à la faim comblée, qu’à l’appétit rassasié, ô surprise au final. Imaginez encore qu’un auteur vous lance malicieusement (ou bien sans faire exprès – c’est selon l’interprétation du moment ou le degré de paranoïa du lecteur) un défi : vous tenez cinq cents pages (encore inédites en français – boulot monstre de traduction, rentabilité malaisée de la brique un peu hermétique) entre vos mains, vous ouvrez, avec curiosité mais un tout petit peu, soyons honnêtes, sans courage, et illico, on* (*cet américain méconnu ?) semble souhaiter que vous en ayez avant lecture le cœur net. Qu’est-ce donc ? Ceci : à l’accueil, des lettres de refus du manuscrit – ce qu’était bel et bien, après tout, auparavant, ce roman qui pèse entre vos mains. Elles annoncent que le bouquin de Sorrentino ouvert sur vos genoux a été illisible pour des dizaines d’experts du livre. Ces lettres impudiques, bien réalistes, bien réelles, dévêtent ce petit corps du maillon de la chaîne si favorable aux fantasmes des lecteurs ou des aspirants écrivains, le maillon de l’édition, ce relais – certainement moins rose qu’il le paraît lorsqu’il s’agit des hautes (ou basses) sphères du domaine, de ces boîtes qui exigent des comptes ou desquelles on en exige après pillage directionnel – entre l’artiste et le destinataire rêveur. En plus d’un léger malaise devant la mise à nue du parcours chaotique d’une œuvre, vous ressentez alors, orgueil chatouillé, l’envie d’aller voir. Vous voilà, ni une ni deux, appâté, et plus que jamais, déjà, affectueux.

Martin Halpin, personnage principal et narrateur du roman Guinea Red en cours d’écriture, est assis tout près du cadavre de son ami et partenaire d’affaires Ned Beaumont, celui qu’il appelait son frère, se demandant s’il l’a bien tué lui-même, et si la belle Daisy Buchanan est en cause. Cette intrigue policière sonne faux d’entrée de jeu, la belle Daisy est trop belle, le vent lugubre et la nuit noire sont en carton, le ton n’est pas naturel. La mise n’est pas jouée là. Alors où se joue-t-elle ? Tout de suite cette forte impression : ce Gilbert Sorrentino est capable de tout. Il défie de le suivre, il exige beaucoup, et le pacte est déjà conclu, parce que vous êtes entré : il serait trop dommage de le décevoir. Il ne prend pas l’affaire du littéraire pour ce qu’elle n’est pas, il s’amuse (l’une des lettres de refus du début le lui reprochait), et ce bouquin affirme haut et fort ce droit au ludisme et à l’obscur (c’est-à-dire à ce qui n’est pas tout à fait clair), vous ne lui refuserez rien, vous êtes cuit. Vous mordez même aux passages truffés de lieux communs, parce que l’ironie est ronde et palpable, et donne de l’appétit. Ce qui semble idiot ne l’est pas, il faut répondre à la générosité d’un humour aussi vaste et d’un tel esprit : rire.

À peine mises en place, les choses se compliquent : une première rupture de la trame fictionnelle tenant lieu de prétexte au gigantesque travail de Sorrentino survient. Halpin, Ned Beaumont et Daisy Buchanan sont les créations d’un écrivain dénommé Anthony Lamont, narrateur du récit principal qui avale l’intrigue policière (intrigue qui se révélera par ailleurs être une sorte de Faust moderne pas comme les autres). Lamont est en train d’écrire cette histoire ; il est à la torture, lutte avec ses personnages. Tour à tour par ses lettres au professeur Roche et à sa sœur, à la démonstration de son carnet de notes et de son scrapbook où il accumule les éléments les plus biscornus (croyez-le), Lamont révèle son plan de travail (ses allées et venues), ses doutes, ses immenses maladresses, sa paranoïa. Son œuvre n’est plus au programme de l’éminent professeur Roche : n’est-il pas victime d’un complot ? Ce pathos de carton-pâte veut sans doute se moquer du nombrilisme de certains écrivains tourmentés, toujours situés à mi-chemin entre la jalousie du succès des auteurs à succès et la fierté de donner dans l’un-fiction, d’avoir toute sa vie su éviter le rôle peu glorieux de pisse-copie.

Listes en tous genres, extraits d’ouvrages précédents justifiant l’auto-proclamation au génie, innombrables références camouflées (ou non), descriptions hilarantes : rien n’est prévisible. Encore moins la science-fiction qui va suivre : parmi les morceaux à déguster chacun leur tour, parmi la ronde composée de l’alternance des chapitres en cours d’écriture avec la correspondance et les multiples insertions (texte de théâtre indéchiffrable, recueil de poésie érotique à trois sous), une nouvelle mise en abîme épatante : le personnage de Martin Halpin tient son journal, où il se plaint d’être l’employé d’un mauvais écrivain, la victime d’un mauvais roman. Ironie dans l’ironie, il commente et déplore l’écriture affreuse de Lamont, le décor glauque : « Si je dois être la star, pourquoi ne puis-je pas prononcer des paroles intelligentes ? [...] L’idée d’un roman dans lequel un écrivain rédige un roman est vraiment vieux jeu. On ne peut rien ajouter à ce genre, il était déjà épuisé au moment de sa conception. » Mais heureusement pour lui, les multiples retours en arrière de Red Guinea permettent un miracle, elles donnent souvent congé aux personnages employés (ici Ned Beaumont et Martin Halpin coincés dans un bungalow) qui peuvent ainsi aller voir ailleurs, explorer les alentours, chercher une sortie. Pendant ce temps Lamont, sans comprendre, a l’impression que son histoire lui échappe, et les complots imaginaires s’intensifient, etc. Il sent qu’Halpin prend le contrôle et que lui-même est peut-être un personnage qui se désagrège. À suivre, donc, puisque l’intrigue prétexte, malgré des enchevêtrements, tient bien le coup.

Une multiplication de pastiches et de masques, cette moquerie des épanchements par l’épanchement, cette farce-tragédie, prisme aux innombrables faces en d’innombrables tons, pamphlet pro-fiction qui remet sans cesse lui-même le métier sur l’ouvrage, s’adresse à nous sans avoir (ou presque) besoin de nous. Une parution en français aux lendemains de la disparition de l’auteur, par l’éditeur de Raymond Cousse (À bas la critique). Il fallait du cran et cette ligne éditoriale pertinente pour que nous soient tracés les sentiers de ce crime savoureux commis à la mémoire de Joyce, dirait-on, et que nous soit offert « cet abandon aux plaisirs de l’imagination ».