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Postface

Bernard Hœpffner

Thomas Browne, né à Londres le 19 octobre 1605, est mort le jour de son soixante-dix-septième anniversaire, à Norwich, en 1682. Sa famille, sans être riche, était aisée ; il fit ses études à Pembroke College, Oxford, où il fut reçu Bachelor of Arts en 1626 puis Master of Arts en 1629. Après un voyage en Irlande en compagnie de Sir Thomas Dutton, le second mari de sa mère, il poursuivit ses études de médecine dans la prestigieuse Faculté de Montpellier, à l’Université de Padoue et enfin aux Pays-Bas, où il fut reçu docteur en médecine à la Faculté de Leyde en 1633 ou 1634. Thomas Browne doit sans doute sa largeur d’esprit et sa tolérance envers d’autres religions que la sienne à ce séjour à l’étranger.

C’est à Halifax, dans le Yorkshire, qu’il s’installa comme médecin et entreprit la composition de son premier livre, Religio Medici. Samuel Johnson, dans sa « Vie de Thomas Browne », ironise sur une remarque que contient son livre : « Quant à ma vie, c’est un miracle de trente ans et la raconter ne serait pas une histoire mais un poème, et les oreilles du commun la prendraient pour une fable. Car je ne considère pas le monde comme une auberge mais comme un hôpital, non comme un lieu où vivre mais où mourir. Le monde que j’observe, c’est moi-même ; mon regard se pose sur le microcosme de mon propre corps ; l’autre monde me semble un globe, et je le fais parfois tourner pour ma propre récréation  [1]. » Cependant, Browne avait raison de considérer comme miraculeux le fait de pouvoir écrire, à trente ans, un livre qui allait le rendre célèbre.

En 1637, après avoir fait homologuer son doctorat en médecine par la Faculté d’Oxford, il s’établit définitivement à Norwich, qui est à cette époque, selon le Journal d’Evelyn, une des plus belles villes du royaume. En 1641, il épousa Dorothy Mileham, la fille d’un notable du Norfolk. Olivier Leroy indique qu’elle est « la vraie compagne qu’il fallait à un médecin provincial, pieux, savant et philosophe, qui ne pouvait rêver, pour l’esprit, de meilleure société que soi-même  [2]. » Ils eurent dix ou onze enfants, un fils et trois filles seulement survécurent.

En 1643, à la suite d’une publication « non autorisée » de son livre d’après le manuscrit qu’il avait fait circuler, il fit imprimer Religio Medici. La traduction latine parut aux Pays-Bas l’année suivante. Pseudodoxia Epidemica : or, Enquiries into Very many received Tenents, and commonly presumed Truths, By Thomas Browne, Dr. of Physick, fut publié en 1646 ; puis, en 1658, deux traités en un seul volume, Hydriotaphia et The Garden of Cyrus. Le premier traite des modes de sépulture des Anciens, de la mort et de l’immortalité ; quant au second, c’est une analyse délicieuse et pleine d’humour du quinconce et du losange, une étude du chiffre cinq. Deux autres traités, A Letter to a Friend et Christian Morals, seront publiés après sa mort. Sa célébrité était telle qu’un éditeur publia en 1657, sous sa signature, Nature’s Cabinet Unlocked, un plagiat grossier de la Physique de J. Magirus.

En 1664, Thomas Browne déposa dans un procès en sorcellerie ; l’on a dit que sa déposition avait entraîné la pendaison des jeunes inculpées — ce fut, d’après Edmund Gosse, « la plus coupable et la plus stupide action de sa vie. »

Les dernières décennies de la vie de Thomas Browne furent consacrées à sa famille, à ses amis (dont les plus connus étaient le diariste John Evelyn ; Sir Hamond L’Estrange ; Sir Robert Paston ; Joseph Hall, évêque de Norwich ; Arthur Dee, le fils de John Dee ; l’astrologue William Lilly et le biographe John Aubrey), à la correspondance et à la rédaction des nombreux petits traités qui furent publiés après sa mort. Le 28 septembre 1671, Charles II, en visite à Norwich, le fit chevalier. Il mourut paisiblement en 1682.

En 1840, dans l’église de St Peter Mancroft, à Norwich, des ouvriers découvrirent son cercueil en plomb, il portait l’inscription suivante :

« AMPLISSIMUS VIR DNS THOMAS BROWNE MILES, MEDICINÆ DR ANNOS NATUS 77 DENATUS 19 DIE MENSIS OCTOBRIS, ANNO DNJ 1682, HOC LOCULO INDORMIENS, CORPORIS SPAGYRICI PULVERE PLUMBUM IN AURUM CONVERTIT  [3]. »

Le crâne de Browne fut vendu par le sacristain, puis exposé dans une vitrine du musée de l’hôpital de Norwich avant d’être replacé dans son cercueil en 1922. Browne lui-même avait écrit : « Être déterrés de nos tombes, qu’on fasse de nos crânes des hanaps et de nos os des pipes pour le plaisir et l’amusement de nos Ennemis, voilà des abominations Tragiques à quoi l’on échappe par l’ensevelissement par le feu  [4]. »

Thomas Browne est à la charnière entre, d’un côté, la Renaissance, l’époque élisabéthaine, Robert Burton et, de l’autre, le système de Bacon ainsi que le style baroque, rhétorique et complexe qui allait s’affiner jusqu’à nous donner la prose de Samuel Johnson. Il est célèbre pour son style, d’une si grande précision que Valery Larbaud, traduisant un chapitre de Hydriotaphia  [5], avoue : « je me suis rapproché du texte à tel point qu’il me semblait plutôt le calquer que le traduire », il l’est aussi en raison des sujets de ses livres, de son érudition, de sa connaissance des auteurs, de la grandeur de ses idées, de l’originalité de sa pensée, de son immense générosité.

Thomas Browne a eu une grande importance dans la littérature anglo-saxonne, Samuel Johnson a été l’un des premiers à admirer publiquement son style : « une trame de diverses langues, un mélange de mots hétérogènes rapportés de lointaines contrées, avec des expressions empruntées à un art et transposées violemment pour en servir un autre. […] Mais ses innovations sont parfois plaisantes et ses témérités heureuses : il a de nombreuses expressions énergiques, ‘verba ardentia’, qu’il n’aurait pu trouver s’il ne s’était aventuré aux limites mêmes des conventions, et il n’aurait pu atteindre de telles hauteurs s’il avait craint de chuter honteusement. » James Boswell ajoute qu’il arrivait à Johnson d’imiter le style de Thomas Browne  [6]. Coleridge a été le premier des Romantiques à faire l’éloge de Browne, suivi par de Quincey (« le plus captivant de tous les rhétoriqueurs »), Southey et Charles Lamb. Herman Melville s’est inspiré de lui et l’influence de Pseudodoxia apparaît dans Moby Dick et dans Mardi. Borges le considérait comme l’un des plus grands écrivains anglais, il a traduit des extraits des Urnes funéraires et a immensément été influencé par ses idées. Parmi les contemporains, outre Guy Davenport, on peut citer Joseph McElroy, Gilbert Sorrentino et W.G. Sebald.

Bernard Hœpffner


[1Religio Medici, II, 11.

[2Le Chevalier Thomas Browne, Paris, Librairie J. Gamber, 1931, p. 28.

[3« Sir Thomas Browne, Chevalier, Docteur en Médecine, homme d’une grande distinction, âgé de 77 ans, mort le 19e jour du mois d’octobre, en l’année 1682 de notre Seigneur, dort dans ce cercueil en plomb et, par la poussière de son corps alchimique, le transmue en un coffre en or. »

[4Hydriotaphia, IV ; Les Urnes funéraires, traduction de Dominique Aury, Paris, Gallimard, 1970, p. 77.

[5Commerce, Cahier XXI, automne 1929.

[6Vie de Johnson, « 1750 ».