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"Le Roman en sa lumineuse aberration"

Alain Nicolas

Gilbert Sorrentino, le roman en sa lumineuse aberration
ALAIN NICOLAS, JEUDI, 18 AVRIL, 2013, L’HUMANITE

L’auteur de Salmigondis s’impose, sept ans après sa disparition, comme une des figures originales de la littérature américaine contemporaine.
« Comme tout se goupille vraiment très bien », pense Billy. Tom, qu’il s’est décidé à ne plus appeler Monsieur Thébus, va pouvoir épouser sa mère et devenir son vrai père. Pépé McGrath ne le déteste plus et n’attend qu’une chose, qu’il déclare franchement sa flamme. Quant à Papa, il ne voit aucun inconvénient à ce que son ex-femme se remarie. Il accepte même de venir à la noce. Après, il emmènera Billy en voyage, voir les pyramides et Bornéo. Un seul souci, le fait que les catholiques n’aiment pas les remariages de divorcés. Mais le pape Pie lui-même s’en est mêlé et a déclaré qu’ils devraient être mariés sur l’heure. Tout se goupille bien.

Dans la «  vraie  » vie de Billy, rien ne se passe comme dans ce rêve, cette histoire qu’il se raconte. Son père est parti avec une Irlandaise rousse. Et si sa mère Marie n’est pas insensible au charme de Tom, celui-ci n’est pas le garçon délicat et sensible qu’il s’efforce de paraître, et son caractère douteux n’a pas échappé à Pépé. Ce qui ne prouve rien, d’ailleurs, le patriarche restant muré dans le ressentiment depuis le départ de son gendre. Quant à Papa, Billy se contente de lui envoyer des lettres lui faisant part de sa détestation, tout en terminant par l’expression de son filial respect.

Aberration de lumière marque ainsi d’emblée une brutale différence de plans entre les vœux de l’enfant et une réalité tout autre. Et encore est-ce au lecteur de faire preuve de vigilance : cet écart n’est pas marqué, et le «  réel  » n’est pas donné, raconté dans le récit rassurant d’un narrateur dominateur. Le roman commence ainsi par la description d’une photographie, qui s’évade tout de suite du monde visible pour préciser que le jeune garçon qui y figure a enduit ses cheveux d’une brillantine à l’odeur indéfinissable, mais qui représente pour lui «  la manifestation palpable d’un monde de beauté et de délices  ».

Une intrigue poignante

Évidemment, on ne le voit pas, mais on ne voit pas non plus que Billy louche un peu. On ne sait pas à qui s’adresse son sourire, ni s’il survit à l’instant de la prise de vue. Mais «  les photographies mentent toujours  » rappelle l’auteur, comme les rêves, comme les romans. Il est vain de chercher à leur donner une cohérence qui ne fera que consolider le mensonge sous l’apparente consistance de la vérité. Gilbert Sorrentino nous offre ainsi une description de photo, une lettre de Billy à un copain qui montre ce qu’il perçoit de la situation, un dialogue où Tom applique à Billy la stratégie bien connue «  se faire un ami de l’enfant pour séduire la mère  », une lettre au père, et ce moment de rêverie, cette fiction où «  tout se goupille bien  ». Avant, pour que tout soit clair sur ses intentions, il nous propose un chapitre où les morceaux de récit sont donnés en réponse à des questions comme celles que l’on trouve à la fin des sujets de «  lecture commentée  » à l’école. Posées par qui ? Un représentant du lecteur ? Un avatar du «  romancier traditionnel  » rappelant l’auteur à son contrat de narrateur ?
Si le lecteur, avançant dans ce roman comme sur la glace mince d’un étang, continue sa lecture, c’est que Gilbert Sorrentino l’a pris au piège. L’intrigue intimiste rassemble, dans cette ville du New Jersey de 1939, tous les ingrédients du drame familial vu par un enfant, et elle est à ce titre réellement poignante. Dans une époque prise entre deux crises, les destins et les désirs s’engluent dans la frustration, la «  recherche du bonheur  » se cogne au conformisme. Depuis quelques années, on découvre en France l’auteur de Salmigondis, disparu en 2006. Aberration de lumière devrait l’installer comme un des écrivains américains les plus passionnants, qui questionne inlassablement le roman en s’appuyant sur l’émotion qu’il sait faire naître.