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À propos du caractère de Dieu tel qu’il est présenté dans le Nouveau et l’Ancien Testaments.

Mark Twain Autobiographie, Volume II

Notre Bible nous révèle le caractère de notre Dieu avec une précision détaillée et implacable. Le portrait est essentiellement celui d’un homme — si l’on peut imaginer un homme chargé et surchargé de pulsions mauvaises qui dépassent de loin les limites humaines ; un personnage avec lequel personne, sans doute, ne voudrait s’associer maintenant que Néron et Caligula sont morts. Dans l’Ancien Testament, Ses actions révèlent en permanence Sa nature vindicative, injuste, mesquine, impitoyable et vengeresse. Il ne cesse de punir — il punit des méfaits insignifiants avec une sévérité multipliée par mille ; punit des enfants innocents pour les méfaits de leurs parents ; punit des populations qui n’ont rien fait pour les méfaits de leurs dirigeants ; et s’abaisse même jusqu’à assouvir une vengeance sanglante sur les veaux et les agneaux, les moutons et les bœufs, tous inoffensifs, pour les punir d’offenses sans importance commises par leurs propriétaires. C’est probablement la plus condamnable biographie qui ait été imprimée. Elle fait de Néron, en comparaison, un ange d’illumination et de guidance.
Elle commence par une traîtrise inexcusable, qui est l’idée-force de toute cette biographie. Ce début a dû être inventé dans une pouponnière de pirates tant il est méchant et enfantin. On interdit à Adam le fruit d’un certain arbre — et on l’informe avec sérieux que s’il désobéit, il mourra. Comment Adam pouvait-il en être impressionné ? Adam n’était rien de plus qu’un homme par sa stature ; par son savoir et son expérience, il n’était certainement pas supérieur à un enfant de deux ans ; il ne pouvait pas avoir la moindre idée de ce que signifiait le mot mort. Il n’avait jamais vu de chose morte ; il n’avait jamais entendu parler d’une chose morte. Le mot ne signifiait rien pour lui. Si l’enfant Adam avait été prévenu qu’en mangeant ces pommes il serait transformé en un méridien de longitude, cette menace aurait été équivalente à la première, puisque ni l’une ni l’autre n’avait de sens pour lui.
On pouvait compter sur l’intellect aqueux qui avait inventé cette menace mémorable pour y ajouter d’autres banalités et notions imbéciles de justice et d’équité, et c’est ce qui s’est passé. Il a été décrété que tous les descendants d’Adam, jusqu’au dernier jour, seraient punis parce que le bébé avait enfreint une loi de sa pouponnière fulminée contre lui alors qu’il portait encore des couches. Pendant des milliers et des milliers d’années, sa postérité, individu après individu, a été pourchassée et harcelée sans cesse, ravagée d’afflictions pour punir un délit juvénile qu’on a appelé avec grandiloquence le Péché d’Adam. Et pendant cet immense intervalle de temps, nous n’avons jamais manqué de rabbins et de popes, d’évêques et de prêtres, de pasteurs et d’esclaves convers s’empressant d’applaudir cette infamie, d’en souligner la justice et la droiture irréfutables, et prêts à louer son Auteur en termes flatteurs si énormes et extravagants que seul un Dieu pouvait les entendre sans cacher Son visage avec dégoût et gêne. Endurcis à la flatterie comme le sont nos potentats orientaux du fait d’une longue expérience, ils seraient eux-mêmes incapables de supporter ce côté nauséabond que notre Dieu supporte avec suffisance et satisfaction quand il émane tous les dimanches de nos chaires.
Nous disons effrontément que notre Dieu est la source de la miséricorde alors que nous sommes conscients, depuis toujours, qu’il n’existe dans l’histoire aucune circonstance authentique où Il ait jamais fait preuve de cette vertu. Nous L’appelons source de la morale, alors que nous savons par Son histoire et Sa conduite quotidienne, comme nous pouvons le percevoir à l’aide de nos propres sens, qu’Il est totalement dépourvu de tout ce qui pourrait ressembler à une morale. Nous l’appelons Père, et sans la moindre dérision, bien que nous détesterions et dénoncerions un père qui infligerait à son enfant la millième partie de la souffrance, des malheurs et de la cruauté que notre Dieu distribue à Ses enfants tous les jours, et qu’Il leur a distribués quotidiennement pendant des siècles depuis que le crime qu’était la création d’Adam a été commis.
Nous vivons dans une étrange et ridicule confusion de notions concernant Dieu. Nous Le divisons en deux, faisons descendre une moitié de Lui dans un coin obscur et minuscule du monde pour apporter la salvation à une petite colonie de Juifs — et seulement des Juifs, personne d’autre — et nous laissons Son autre moitié sur Son trône céleste, à observer avec passion et anxiété ce qui se passe en bas et à attendre le résultat. Nous étudions avec déférence l’histoire de la moitié terrestre, et nous en tirons la conclusion que la moitié terrestre s’est réformée, qu’elle est équipée de morale et de vertus et qu’elle ne ressemble en rien à la moitié malveillante et abandonnée qui est installée sur le trône. Nous concevons que la moitié terrestre est juste, miséricordieuse, charitable, bienveillante, clémente et pleine d’empathie pour les souffrances de l’humanité, ainsi que désireuse de faire disparaître ces souffrances. Il semblerait que nous déduisons Son caractère non pas en examinant les faits mais en évitant avec zèle de les analyser, de les mesurer et de les peser. La moitié terrestre nous demande d’être miséricordieux et nous en offre un exemple en inventant un lac de feu et de soufre dans lequel tous ceux d’entre nous qui refusent de Le reconnaître et de L’adorer comme Dieu iront brûler pour toute l’éternité. Et pas seulement nous, à qui ces termes ont été proposés, devrons ainsi brûler si nous négligeons de le faire, mais également les millions d’êtres humains qui vivaient avant nous, et qui devront souffrir ce terrible destin, bien qu’ils aient vécu et soient morts sans avoir jamais entendu parler de lui ni de ces termes. Cette démonstration de miséricorde peut être qualifiée de magnifique. Nous n’avons rien qui s’en approche parmi les sauvages humains ni parmi les bêtes sauvages de la jungle. On nous demande de pardonner à notre frère septante fois sept fois , et nous devons nous sentir satisfaits et contents si, sur notre lit de mort, après une vie dévote, notre âme s’échappe de notre corps avant que le prêtre pressé puisse arriver jusqu’à nous et nous fournir un passe avec ses marmonnements, ses bougies et ses incantations. Cet exemple d’un esprit indulgent est également annoncé comme magnifique.
On nous dit que les deux moitiés de notre Dieu ne sont qu’apparemment déconnectées par leur séparation ; que la véritable vérité est que les deux moitiés restent une, et tout aussi puissantes, nonobstant la séparation. Ceci étant, la moitié terrestre — qui se lamente sur les souffrances de l’humanité et aimerait les effacer, qui est tout à fait capable de les effacer à tout moment de Son choix — se contente de rendre la vue à un aveugle, de temps en temps, au lieu de la rendre à tous les aveugles ; guérit un boiteux, de temps en temps, au lieu de guérir tous les boiteux ; fournit un repas à cinq mille personnes affamées, et laisse sur leur faim les millions d’affamés restant — et tout ce temps-là Il admoneste l’homme inefficace afin qu’il guérisse ces maux que Dieu lui-même lui a infligés, et qu’Il pourrait anéantir d’un seul mot s’Il choisissait de le faire, et de la sorte accomplir Son devoir évident, ce qu’Il a négligé de faire depuis le début et qu’il continuera à négliger de faire jusqu’à la fin des temps. Il a ramené à la vie plusieurs personnes mortes. De toute évidence il considérait cela comme une gentillesse. Si c’était une gentillesse, c’était injuste de limiter cela à une demi-douzaine de personnes. Il aurait dû ressusciter les morts restant. Moi-même je ne le ferais pas, car je pense que les morts sont les seuls êtres humains qui soient vraiment bien nantis — mais je ne fais que le mentionner en passant comme l’une de ces incongruités étranges dont notre histoire biblique est surchargée.
Alors que le Dieu de l’Ancien Testament est un personnage effrayant et repoussant, Il est au moins cohérent. Il est franc et ne mâche pas Ses mots. Il ne prétend pas le moins du monde être en possession d’une morale ou d’une vertu d’un genre ou d’un autre — excepté avec Ses lèvres. On ne découvre rien de semblable dans Sa conduite. Il est infiniment plus près d’être digne de louanges que Son moi réformé, tel qu’il est candidement présenté dans le Nouveau Testament. Rien dans toute l’histoire — y compris Son histoire combinée dans son ensemble — ne ressemble, même de loin, aux atrocités de l’enfer.
Son moi céleste, Son moi de l’Ancien Testament, est douceur et respectabilité comparé à Son moi terrestre réformé. Dans les cieux, Il ne se donne aucun mérite, et n’en a aucun — autre que ceux que revendiquent Ses lèvres — alors que sur terre Il se donne tous les mérites dans tout le catalogue des mérites, et pourtant Il ne les a pratiqués que de temps en temps, avec parcimonie, et a terminé en nous accordant l’enfer, ce qui a aboli tous Ses mérites fictifs d’un seul coup.