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Gémelléité de Twain-Clemens

À propos des Aventures de Huckleberry Finn

Mardis de la Poésie (Bruxelles – 20 janvier 2015)

Mark Twain est le nom de plume de Samuel Langhorne Clemens, son nom de guerre, comme il l’appelait, qui signifie, pour les pilotes du Mississippi, deux brasses, ou la profondeur minimum permettant à un bateau à aubes de naviguer sur le fleuve sans échouer. Mais twain signifie également gémeau, ou jumeau. La gémellité, chez Twain, est omniprésente, à tel point que l’on pourrait presque parler de « gémelléité », pour rimer avec « velléité ». Il a plusieurs fois répété une histoire inventée de toutes pièces où il prétendait avoir eu un frère jumeau : « Vous comprenez, nous étions jumeaux — le défunt — et moi — et on nous a mélangés dans la baignoire quand nous n’avions que deux semaines, et l’un de nous s’est noyé. Mais nous ne savions pas lequel. D’aucuns pensent que c’était Bill. D’autres pensent que c’était moi. […] Je donnerais un monde pour connaître la vérité. Ce mystère solennel et terrible a attristé toute ma vie. Mais je vais vous dire un secret maintenant que je n’ai encore révélé à personne. L’un de nous avait une marque de naissance… et c’était moi ! J’étais l’enfant qui s’est noyé. […] Et je me demande comment ils ont pu se tromper au point d’aller enterrer un enfant qui n’était pas le bon. »

En 1876, Twain publie Les Aventures de Tom Sawyer, son quatrième livre. Le succès n’est pas immédiat, mais la critique est positive. Tom Sawyer est le personnage principal de ce roman pour enfants, pour adolescents. Combien d’enfants dans le monde ont vécu et rêvé ces aventures d’une bande de garnements. Ce livre est devenu depuis un des plus célèbres livres pour enfants. George Steiner, à qui on demandait ce qu’était une œuvre de génie, a dit que quels que soient les mésaventures de cette œuvre — mauvaise traduction, mauvaise adaptation, mauvaise mise en scène — elle reste une œuvre impérissable. J’ai lu à huit-neuf ans Die Abenteuer des Tom Sawyer dans un livre de cent pages, réécrites d’après les 300 de l’original ; eh bien, depuis cette époque, le Mississippi est le fleuve de mes rêves et de mes fantaisies.

Or, si Tom Sawyer a le rôle principal dans ce livre, un autre personnage ne tarde pas à apparaître : Huckleberry Finn. Tom est un garnement, mais un garnement en fin de compte traditionnel ; s’il fait des mauvais tours, fait tourner en bourrique tous les adultes, il n’en reste pas moins une graine d’adulte socialement bien intégré — il accepte l’école, accepte qu’il va devoir faire des études, trouver une profession, s’adapter à la vie américaine « normale » et un peu bourgeoise. Ce que l’on sent bien à la fin du roman, quand Tom dit à Huck : « Mais Huck, on peut pas te laisser faire partie du gang si t’es pas respectable, tu sais. » On se doute que, dix ans plus tard Tom finira par devenir avocat, ou juge. Huck, lui, est complètement différent, son père est un voleur et un assassin alcoolique ; il n’a pas de maison, dort n’importe où, parfois dans un tonneau, il est vêtu de haillons, ne va pas à l’école et on se rend bien compte que les tentatives de le « siviliser » n’aboutiront jamais à rien.

Un an après avoir terminé Tom Sawyer Twain pense à en écrire la suite, « à la première personne », mais il lui faudra sept années pour compléter le livre. Quatre ans plus tard, il écrit à son ami Howells pour lui exprimer à quel point l’écriture de ce livre le passionne (car il faut dire que Twain se dit paresseux) : « J’avais l’habitude de me contenter de 4 ou 5 heures par jour, cinq jours par semaine ; mais maintenant j’œuvre depuis le petit déjeuner jusqu’à cinq heures, six jours par semaine ; & une ou deux fois j’ai chapardé un dimanche quand la patronne ne regardait pas. Rien n’est aussi bon que la littérature qu’on fait en douce le dimanche. »

Il lui faudra sept ans pour achever son livre, parce qu’il est confronté à un immense problème que personne n’a encore jamais cherché à résoudre en littérature. Le narrateur sera Huck, or Huck n’a jamais été à l’école, il est plus ou moins complètement illettré. Pour faire la transition entre les deux livres et expliquer le changement de narrateur, Twain commence le roman par ces quelques lignes, et c’est bien entendu Huck qui parle : « Vous savez rien de moi si vous avez pas lu un livre qui s’appelle Les Aventures de Tom Sawyer, mais ça mange pas de pain. Ce livre, c’est Mark Twain qui l’a fait, et il a dit la vérité vraie, en grande partie. » Mais comment écrire un livre dont le narrateur est illettré ? S’il est réellement écrit par quelqu’un qui sait à peine lire et écrire, le livre n’aura aucun intérêt et personne ne le lira, mais évidemment, nous savons que c’est Mark Twain qui écrit le roman. Et c’est ce qui bloque Twain pendant si longtemps. Dans Tom Sawyer la narration est rédigée de manière traditionnelle, et ce n’est que dans les passages en discours direct que Twain s’écarte de la syntaxe dite « normale », par exemple, les jeunes personnages n’utilisent qu’une moitié de la négation, ils disent « Je sais pas », et non « je ne sais pas » (en fait, ils disent « chaipas »). Dans le nouveau livre, c’est l’ensemble des cinq cents pages qui devraient être « mal écrites ».

Je reviendrai un peu plus tard sur la technique que Twain a fini par trouver.
Tom Sawyer n’a pas vraiment de trame narrative, Twain y a rassemblé toute une série d’aventures d’enfants tirées de sa propre vie et romancées, bien que les péripéties autour du trésor et des bandits forment une sorte de trame pour la seconde moitié, on y voit cependant Tom grandir et passer d’un parfait garnement à un adolescent conscient du rôle qu’il va tenir dans la société.

Par contre, dans Huck Finn, plusieurs fils narratifs s’entremêlent. Le premier est évidemment le Mississippi, présent du début à la fin, et sur lequel ou bien autour duquel se déroule à peu près toute l’action. Le deuxième est le développement mental de Huck qui, en aidant Jim, un esclave marron, à s’échapper, prend conscience peu à peu de la condition des esclaves noirs aux États-Unis à cette époque et doit résoudre les problèmes que posent les règles de la société et de la religion lorsqu’elles ne coïncident pas avec l’intuition qu’il a de la liberté à laquelle Jim a droit : il veut le libérer et l’aider à retrouver sa femme, dont il a été séparé. C’est sur un radeau, sur le fleuve, qu’ils dérivent pour essayer de rejoindre un État non esclavagiste (l’action se déroule un peu avant la guerre de Sécession). Et c’est le long du fleuve qu’ils descendent, ce fleuve qui est sans doute le personnage le plus important du roman. Une des plus belles descriptions de ce fleuve magnifique, de ce fleuve que le poète Jacques Roubaud a descendu à pied depuis sa source jusqu’à ses deltas par amour pour ce livre, est celle du début du chapitre XIX : Jim et Huck, sur leur radeau, ont dépassé leur objectif, la ville de Cairo, là où la rivière Ohio se jette dans le Mississippi ; en remontant cette rivière en canot, ils auraient pu atteindre les États libres non esclavagistes. Une fois dépassée cette confluent, sur un radeau, ils ne peuvent plus remonter le fleuve et sont obligés de se laisser entraîner par le courant vers le Sud.

À l’écoute du passage qui va vous être lu par le comédien David Murgia, une des plus belles descriptions lyriques d’un fleuve, on s’aperçoit que la puissance de ce roman vient de la voix que nous entendons ; c’est la voix du garçon qui vit ce moment. Il est clair que personne n’a jamais « improvisé » une poésie aussi concentrée — ce texte est écrit, et l’examen des révisions de Twain montre bien à quel point ce texte a été travaillé et retravaillé —, mais l’illusion que nous entendons une voix qui parle, une voix spontanée, est une part importante de cette illusion totale de la réalité. L’utilisation de la langue vernaculaire a libéré Mark Twain. En écrivant cette scène à travers les yeux de Huck, en se rappelant comment lui, Samuel Clemens, adolescent, avait vécu ces moments, il se débarrassait de l’idée traditionnelle de ce que devrait faire un écrivain ; et il parvient ici à nous faire vivre cette expérience par les yeux de Huck, les yeux de Twain, les yeux de Clemens — et ce sont ici nos yeux qui regardent.

Chapitre XIX
Deux ou trois jours et nuits ont passé; je crois bien que je pourrais dire qu’ils se sont écoulés, car ils ont glissé, très calmes, et lisses, et magnifiques. Voici de quelle façon on a passé le temps. Le fleuve, à cet endroit, est monstrueusement grand — quelquefois un mile et demi de large; on descendait avec le courant la nuit, on s’arrêtait, et on se cachait la journée; dès que la nuit était presque finie, on cessait de naviguer et on amarrait — presque toujours dans les eaux calmes derrière un javeau; et alors on coupait de jeunes peupliers et saules pour dissimuler le radeau. Puis on posait nos lignes. Ensuite on se glissait dans l’eau pour nager, pour se rafraîchir après la chaleur; et puis on allait s’asseoir sur le fond sableux, là où l’eau montait jusqu’aux genoux, et on regardait le jour se lever. Pas un bruit, nulle part — un silence complet — comme si le monde entier était endormi, seulement quelquefois les grenouilles-taureaux qui bredouillaient, peut-être. La première chose qu’on voyait, quand on regardait l’eau, c’était une sorte de ligne floue — la forêt sur l’autre rive — on distinguait rien d’autre; et puis un endroit plus pâle dans le ciel; et puis un peu plus de pâleur, qui s’étendait; et puis le fleuve s’adoucissait, au loin, et il n’était plus noir, mais gris; on voyait des points noirs qui dérivaient, très très loin — des chalands, et des trucs comme ça; et de longues traînées noires — des trains de flottage; parfois on entendait une pompe grincer; ou bien des voix indistinctes, tout était tellement calme, et les sons portaient à de telles distances; et au bout de quelque temps on voyait une rayure sur l’eau qu’on sait d’après l’aspect de la rayure qu’il y a là un obstacle au milieu d’un courant rapide qui s’écrase dessus et donne cet aspect à la rayure; et on voit des volutes de brume s’élever de l’eau, et l’est se teinte de rouge, puis le fleuve, et on aperçoit une cabane en rondins à la lisière de la forêt, tout là-bas sur l’autre rive du fleuve, un entrepôt à bois, sans doute, et les rondins mal entassés par ces tricheurs de sorte qu’un chien peut passer un peu partout; et puis une douce brise se lève et vous souffle dessus depuis là-bas, tellement fraîche et agréable, avec un parfum si doux à cause de la forêt et des fleurs; et quelquefois un peu moins, pasqu’ils ont laissé traîner des poissons morts, des brochets-tigres ou des trucs comme ça, et ils finissent par puer; et puis alors on a le véritable jour, et tout se met à sourire au soleil, et les oiseaux chanteurs qui s’y mettent!

Personne n’aurait remarqué une légère fumée à ce moment-là, et alors on enlevait un peu de poisson des lignes et on se préparait un petit déjeuner chaud. Ensuite on observait la solitude du fleuve, et on se laissait aller quelque temps à la paresse, et au bout d’un moment la paresse se transformait en sommeil. On se réveillait, au bout d’un moment, et on ouvrait les yeux pour voir ce qui avait fait ça, et on apercevait peut-être un bateau à aubes qui remontait le courant en toussotant, tellement loin vers l’autre rive qu’on pouvait rien dire de lui, tout juste s’il avait ses roues à aubes sur le côté ou à l’arrière; et puis pendant une heure environ il n’y avait plus rien à entendre et plus rien à voir — rien que la solitude toute simple. Et plus tard on voyait un train de flottage glisser, là-bas très loin, et peut-être un costaud là-dessus, en train de fendre du bois, pasque c’est ce qu’ils font le plus souvent sur un train; on voit la hache briller, et descendre — on entend rien du tout; on voit cette hache se relever et, lorsqu’elle arrive au-dessus de la tête du type, alors on entend le k’tchunk! — ça avait pris tout ce temps-là pour traverser le fleuve jusqu’à nous. C’était comme ça qu’on passait la journée, à paresser, à écouter le silence. Une fois il y a eu un épais brouillard et, sur les trains de flottage et autres embarcations, les gens tapaient sur des casseroles pour pas se faire emboutir par les vapeurs. Un chaland ou un radeau est passé tellement près qu’on les entendait parler et jurer et rire — on les entendait comme si on y était; mais on les voyait pas du tout; ça nous a filé la chair de poule, comme des esprits se baladant dans les airs; Jim, il a dit qu’il pensait que c’étaient des esprits.

« Non, des esprits diraient pas, “ Qu’il aille se faire pendre ce foutu brouillard ”. »

Dès qu’il faisait nuit, on débordait; quand on avait amené le radeau au milieu du fleuve, on le laissait tranquille et il flottait là où le courant l’entraînait; alors on allumait nos pipes, et on laissait tremper nos jambes dans l’eau et on parlait de toutes sortes de choses — on était toujours nus, de jour comme de nuit, chaque fois que les moustiques nous fichaient la paix — les vêtements neufs que la famille de Buck avait faits pour moi étaient trop beaux pour être confortables, et en plus, j’aimais pas trop les vêtements, de toute façon.

Quelquefois, on avait tout le fleuve pour nous pendant très très longtemps. Là-bas, il y avait les bancs de sable et les îles, de l’autre côté de l’eau; et peut-être une lueur — qui était une bougie dans le hublot d’une cabine — et parfois sur l’eau on voyait une ou deux lueurs — sur un train de flottage ou un chaland, vous savez; et peut-être qu’on entendait aussi un violon ou une chanson venant d’un de ces navires. C’est magnifique de vivre sur un radeau. On avait le ciel, là-haut, tout pointillé d’étoiles, et on se couchait sur le dos pour les regarder, et on se demandait si elles avaient été fabriquées, ou si elles étaient juste là — Jim il se disait qu’elles étaient fabriquées, mais moi je me disais qu’elles étaient juste là; je pensais qu’il aurait fallu trop longtemps pour en fabriquer autant. Jim, il disait que la lune avait pu les pondre; eh bien, ça paraissait plutôt raisonnable, alors j’ai rien dit contre, pasque j’ai vu une grenouille en pondre presque autant, alors évidemment ça avait pu se faire comme ça. On regardait aussi les étoiles qui tombaient, et on les voyait filer. Jim, il se disait qu’elles s’étaient abîmées et qu’on les avait virées du nid.
Une ou deux fois par nuit, on voyait un vapeur glisser dans le noir, et de temps en temps il vomissait tout un monde d’étincelles par ses chminées, et elles retombaient en pluie dans le fleuve et elles avaient l’air sacrément jolies; et puis il passait derrière un coude et ses lumières s’éteignaient en clignotant et il disparaissait avec son bataclan et le fleuve était de nouveau tranquille; et au bout de quelque temps ses vagues arrivaient jusqu’à nous, longtemps après sa disparition, et ballottaient un peu le radeau, et après ça on entendait plus rien pour je sais pas combien de temps, sauf peut-être des grenouilles ou autre chose.
Après minuit, les gens sur terre allaient se coucher et alors, pendant deux ou trois heures, les berges étaient noires — plus de lueurs dans les hublots des cabines. Ces lueurs étaient notre horloge — la première qu’on voyait signifiait que le matin approchait, alors on cherchait un endroit où amarrer et se cacher, tout de suite.

Il faut essayer de comprendre maintenant ce qui a fait de Aventures de Huck Finn un livre tellement important, un livre révolutionnaire ; pourquoi Ernest Hemingway a dit de lui : « Toute la littérature américaine moderne vient d’un seul livre de Mark Twain intitulé Huckleberry Finn. Avant, il n’y avait rien. Depuis, on n’a rien fait d’aussi bien. » Pourquoi William Faulkner a dit que Twain était « le premier véritable écrivain américain, et depuis, nous sommes tous ses héritiers ». Le livre est publié en 1885, seulement trente ans après La Case de l’Oncle Tom, un peu après les livres de la comtesse de Ségur en France, à une époque extrêmement bien-pensante et religieuse. À l’époque de Twain, seul son ami Joel Chandler Harris tente d’écrire dans le dialecte des Noirs du Sud. Avant lui, quelques écrivains s’étaient essayé à retranscrire les dialectes : Walter Scott en Écosse, Charles Dickens avec le cockney, George Sand avec le langage des paysans de la Creuse. Mais leur lecture aujourd’hui donne une impression d’artificialité — et surtout, il s’agit le plus souvent d’un saupoudrage. Dans Huck Finn, c’est tout le livre qui suit la forme de la langue de Huck et Jim — dans un sens, c’est la langue de Huck qui écrit le livre (et d’ailleurs Twain commence son livre par une explication : « Dans ce livre sont utilisés un certain nombre de dialectes, à savoir: le dialecte des nègres du Missouri; la forme la plus extrême du dialecte des parties les plus sauvages du Sud-Ouest; le dialecte ordinaire du “ Comté de Pike ” ; et quatre variantes de ce dernier. Les nuances n’ont été introduites ni au hasard ni au jugé mais méticuleusement grâce à la familiarité que j’entretiens avec ces diverses façons de parler, laquelle m’a guidé et aidé. / La raison pour laquelle je donne cette explication est que je ne voudrais pas que de nombreux lecteurs pensent que tous ces personnages essayent de parler de la même façon sans y parvenir. »)

Il a donc fallu sept ans à Mark Twain pour résoudre son problème. Et il y a magnifiquement réussi, presque sans s’en rendre compte. Comme l’a dit le poète américain T.S. Eliot : « C’est Huck qui donne son style au livre. Le Fleuve lui donne sa forme. »

Et la trouvaille de Twain, c’est la manipulation du lecteur. Nous savons tous qu’une conversation enregistrée ne produira jamais de la littérature. Personne, au milieu du XIXe siècle, ne parle comme Huck, ne parle comme Jim, mais le lecteur pense lire leur façon de parler. Twain met au service de ce style, son extraordinaire mémoire et la précision de son oreille ; également tous les jeux typographiques qui permettent d’indiquer l’illettrisme de Huck sans en faire du baragouin. Déjà, dans Tom Sawyer, quand Huck dit « Authentique », Twain l’écrit en deux mots, « Autant tique ? » ; dans Huck, quand il se rend compte que la veuve Douglas veut le siviliser, c’est avec un « s » et non un « c » que ce mot est écrit.

Lorsqu’on suit le travail de Twain sur les divers manuscrits et jeux d’épreuves, partout on le voit affiner ce style, cherchant à rendre ces dialectes sans les rendre illisibles. Quand Jim apparaît au chapitre deux, il dit « Who dah ? » (« Kikéla ? »). On le voit transformer son premier jet : « it scared me », devient « it scart me » puis « it scairt me » ; mais je ne vais pas entrer plus loin dans son travail sur la langue car il serait nécessairement en anglais. J’aimerais cependant vous en donner un court exemple : à la fin du chapitre 15, Huck vient de jouer un mauvais tour à Jim, et ce dernier est profondément blessé ; voici comment il s’explique

“What do dey stan’ for? I’se gwyne to tell you. When I got all wore out wid work, en wid de callin’ for you, en went to sleep, my heart wuz mos’ broke bekase you wuz los’, en I didn’ k’yer no’ mo’ what become er me en de raf’. En when I wake up en fine you back agin, all safe en soun’, de tears come, en I could a got down on my knees en kiss yo’ foot, I’s so thankful. En all you wuz thinkin’ ‘bout wuz how you could make a fool uv ole Jim wid a lie. Dat truck dah is TRASH; en trash is what people is dat puts dirt on de head er dey fren’s en makes ‘em ashamed.”

Then he got up slow and walked to the wigwam, and went in there without saying anything but that. But that was enough. It made me feel so mean I could almost kissed HIS foot to get him to take it back.

It was fifteen minutes before I could work myself up to go and humble myself to a nigger; but I done it, and I warn’t ever sorry for it afterwards, neither. I didn’t do him no more mean tricks, and I wouldn’t done that one if I’d a knowed it would make him feel that way.

« Ce qu’ils représentent? Je m’en vais te l’expliquer. Après que je me suis esquinté au travail, et que je t’ai appelé, et que je m’ai endormi, mon cœu’ il était tout brisé pasque t’étais perdu, et je me fichais bien de ce qu’on allait deveni’, moi et le radeau. Et quand je me réveille et que t’es revenu, en un seul morceau, les larmes viennent et j’aurais pu me met’ à genoux pou’ embrasser ton pied, tellement que je suis content. Et tout ce que tu te disais, c’était à comment tu allais couvri’ le vieux Jim de ridicule avec un mensonge. Ces débris, c’est des ordu’; et les ordu’, c’est les gens qui mettent des saletés su’ la tête de leurs amis et leur font honte. »

Alors il s’est levé très lentement, et est entré dans le wigwam, et il y est allé sans dire autre chose que ça. Mais c’était suffisant. J’ai eu l’impression d’avoir été méchant et j’aurais pu embrasser son pied pour qu’il reprenne tout ça.

Il m’a fallu un quart d’heure avant de trouver le courage d’aller m’humilier devant un nègre — mais je l’ai fait, et j’en ai jamais eu honte après. Je lui ai plus joué de mauvais tours, et je lui aurais pas joué celui-là si j’avais su qu’il le prendrait comme ça.

Le deuxième passage que David Murgia va vous lire est tiré du Chapitre XVI. Huck cherche à savoir s’ils sont encore loin de la ville de Cairo (qu’ils ont en fait dépassée), et nage vers un grand train de flottage, où il se cache pour écouter les hommes qui conduisent tous ces troncs. La plus grande partie de ce chapitre, dont le passage que vous allez entendre, a été enlevé du livre par Mark Twain avant publication. C’est en fait Livy, son épouse, qui lui a demandé de le censurer. Mark Twain explique dans son Autobiographie, qu’il lisait à voix haute ses manuscrits à sa femme et à ses trois filles et que parfois il mettait un passage qui, il le savait, allait les choquer et que Livy, « la patronne », lui ferait couper. Il dit d’ailleurs qu’il le faisait afin qu’elle ne lui demande pas de couper un autre passage, un peu plus loin. Ce passage a ensuite été transféré à un autre livre, La Vie sur le Mississippi. Nous l’avons remis à sa place dans ce livre, ainsi qu’un autre, dont je vous parlerai plus tard.

Je me suis levé, me suis débarrassé de mes vêtements, j’ai plongé dans la rivière et je me suis dirigé vers la lumière du radeau. Au bout d’un moment, quand j’ai été tout près, j’ai ralenti et nagé lentement et avec précaution. Mais tout allait bien — personne aux avirons. J’ai alors suivi le bord du radeau jusqu’à être à la hauteur du feu, au milieu, j’ai ensuite grippé à bord, je me suis approché à quatre pattes et me suis caché au milieu de paquets de bardeaux, du côté du vent pour me protéger de la fumée. Il y avait là treize hommes — ceux qui étaient de quart à bord évidemment. Et ils avaient l’air d’une vraie bande de durs. Ils avaient une cruche, et des tasses en étain, et la cruche arrêtait pas de tourner. Un des hommes chantait — on dirait plutôt rugissait; et c’était pas une très belle chanson — en tout cas pas faite pour un salon. Il rugissait par le nez, et il terminait chaque vers en traînant longtemps sur le dernier mot. Quand il a eu terminé, tout le monde a lancé une sorte de cri de guerre indien, et ensuite un autre reprenait la chanson. Ça commençait comme ça:

« Dans notre ville vivait une femme,

Dans notre ville elle habitait,

Son mari, elle l’aimait tendrement,

Mais un autre elle adorait.

Chantons, trali, tralala, tralala,

Trali, tralala, tralalalère,

Son mari, elle l’aimait tendrement,

Mais un autre elle adorait. »

Et ainsi de suite — quatorze couplets. C’était assez pauvre, et il allait commencer le couplet suivant, quand un autre homme a dit que c’était sur cet air-là que la vache était morte; un autre a dit: « Oh, fiche-nous la paix. » Et un autre encore lui a dit d’aller faire un tour. Ils se sont moqué de lui jusqu’à ce qu’il s’énerve, qu’il se lève et commence à injurier le groupe, et il a dit qu’il emplâtrerait tous les voleurs de la bande.

Ils allaient se précipiter en masse sur lui, mais le plus grand des hommes a bondi et a dit:

« Bougez pas, messieurs. Laissez-le moi, j’en ferai qu’une bouchée. »

Ensuite, il a sauté en l’air trois fois et a fait chaque fois claquer ses talons l’un contre l’autre. Il s’est débarrassé d’un manteau en daim qui était couvert de franges et il a dit: « Bougez pas, vous tous, je m’en vais le chiquer. » Et il a jeté par terre son chapeau, qui était tout couvert de rubans, et il a dit: « Bougez pas, vous tous, je m’en vais abréger ses souffrances. »

Puis il a sauté en l’air et a de nouveau fait claquer ses talons, puis il a crié:
« Ouh-ouh! Moi chuis le croque-mort au ventre de cuivre des contrées sauvages de l’Arkansas, le seul le vrai, aux mâchoires de fer, au squelette cerclé de laiton! — Regardez-moi! Chuis çui qu’on appelle Mort Soudaine et Dévastation Générale! Mon père était un tremblement de terre, ma mère, une tornade, mon demi-frère, le choléra, et je suis lié, du côté de ma mère, à la variole! Regardez-moi! Y me faut dix-neuf alligators et un tonneau de whiskey au petit déjeuner quand je suis en forme, un boisseau de serpents à sonnette et un cadavre quand je suis malade! D’un seul regard je fends la roche éternelle, et je mouche le tonnerre quand je parle! Ouh-ouh! Reculez-vous et laissez-moi de la place à la mesure de ma force! Le sang est ma boisson préférée et les plaintes des mourants sont musique à mes oreilles! Posez votre regard sur moi, messieurs! — restez cois et retenez votre souffle, car je vais pas tarder à me laisser aller! »

Tout le temps qu’il déversait ça, il secouait la tête, et prenait un air féroce, et se gonflait en décrivant un petit cercle, retroussant ses manches, se redressant de temps en temps et frappant sa poitrine avec ses poings en disant: « Regardez-moi, messieurs! » Quand il a eu fini, il a sauté en l’air trois fois en faisant claquer ses talons et, sans cesser de rugir, il a lâché un « Ouh-ouh! je suis le plus sanguinaire des chats sauvages vivants! »
Alors l’homme qui avait démarré la dispute a incliné son vieux chapeau mou sur son œil droit; puis il s’est plié en se penchant en avant, le dos arqué et le postérieur protubérant, les poings virevoltant devant lui d’avant en arrière, et il a dessiné un petit cercle trois fois en marchant, en se gonflant et en respirant bruyamment. Puis il s’est redressé, a bondi et a fait claquer ses talons trois fois avant de retomber (ce qui les fit tous applaudir), et puis il a commencé à beugler comme ceci:

« Ouh-ouh! courbez le front et étalez-vous, car le royaume du chagrin vous attend! Retenez-moi à terre, car je sens venir ma puissance! ouh-ouh! Je suis enfant du péché, ne me laissez pas m’exciter! Du verre fumé, s’il vous plaît, pour tout le monde! N’essayez pas de me regarder sans protection, messieurs! Quand je me sens d’humeur enjouée, je prends les méridiens de longitude et les parallèles de latitude pour m’en faire un filet, et je drague l’Atlantique pour attraper des baleines! Je me gratte le crâne avec l’éclair et je m’endors en ronronnant avec le tonnerre! Quand j’ai froid, je billonne le golfe du Mexique avant de m’y baigner; quand j’ai chaud, je me rafraîchis avec un orage équinoxial; quand j’ai soif, j’avale un nuage et je le presse comme une éponge; quand, affamé, je parcours la terre, la famine me suit à la trace! Ouh-ouh! Courbez le front et étalez-vous! Je pose une main sur la face du soleil et la nuit s’étend sur la terre; je mords un morceau de la lune et je précipite les saisons; je me secoue et les montagnes se désagrègent! Contemplez-moi à travers du cuir — ne me regardez pas à l’œil nu! Je suis l’homme au cœur pétrifié et aux intestins en plomberie de fonte! Massacrer les communautés isolées est le passe-temps de mes moments de loisirs, détruire les nationalités la préoccupation majeure de ma vie! L’étendue sans fin du désert américain est ma propriété privée et j’enterre mes morts sur mon propre terrain! » Il a bondi et claqué trois fois des talons avant de toucher terre (ils l’applaudirent de nouveau), et, en retombant, il a crié: « Ouh-ouh! courbez le front et étalez-vous, car l’enfant chéri de la calamité est arrivé! »

Puis l’autre a recommencé à se gonfler et à souffler — le premier — celui qu’ils appelaient Bob; puis, l’Enfant de la Calamité a rajouté son grain de sel, plus imposant que jamais; puis tous les deux s’y sont mis ensemble, ils se tournaient autour en se gonflant et en se balançant des coups de poing, surtout sur le visage, tout en hurlant et en psalmodiant comme des Indiens; puis Bob, il a insulté l’Enfant, et l’Enfant, il l’a lui aussi insulté de nouveau: ensuite, Bob l’a insulté, tout un tas de mots encore plus insultants, et l’Enfant, il s’est retourné contre lui dans le pire des langages possibles; ensuite, Bob a fait tomber le chapeau de l’Enfant, et l’Enfant l’a ramassé et a envoyé balader le chapeau enrubanné de Bob à au moins deux mètres; Bob a été le chercher et a dit pas d’importance, on avait pas fini de voir ce qu’on allait voir, pasqu’il était quelqu’un qui n’oubliait jamais et ne pardonnait jamais, et qu’il vaudrait mieux que l’Enfant fasse gaffe, car le temps viendrait, aussi sûr qu’il était vivant, où il lui faudrait lui répondre avec tout le sang de son corps. L’Enfant a dit qu’aucun homme n’était aussi disposé que lui à attendre ce temps à venir, et il prévenait Bob, maintenant, qu’il vaudrait mieux qu’il ne croise pas son chemin une fois de plus, car il ne pourrait jamais se reposer avant de s’être vautré dans son sang, telle était sa nature, et pourtant il l’épargnait pour l’instant, du fait de sa famille, s’il en avait une.

Je voudrais maintenant revenir sur la « gémelléité » de Mark Twain. Autodidacte, ayant dû quitter l’école à 12 ans, imprimeur, pilote breveté sur le Mississippi, chercheur d’or, journaliste, conférencier, Samuel Clemens est devenu très rapidement l’écrivain le plus célèbre des États-Unis, vite reconnaissable à ses costumes blancs (à une époque où tous les hommes étaient habillés en noir) et à sa crinière blanche, il côtoie les grands de ce monde, déjeune avec les présidents, fait le tour du monde et est partout accueilli en triomphe. Il est ce que Tom Sawyer aurait pu devenir s’il avait continué son histoire.

Mais Twain est aussi Huckleberry Finn, et Huck est quelqu’un dont la soif de liberté est telle qu’il ne peut pas accepter cette société conservatrice et contraignante dont Tom s’accommode si bien ; Huck est un petit anarchiste ; et la manière de voir la vie que nous donne Huck dans « son » livre va à l’encontre de beaucoup de principes de la société de son temps. Les journaux ne tardent pas à s’en apercevoir. Le Bulletin de San Francisco rappelle que, dès le début, Mark Twain annonce que quiconque cherche une morale dans ce livre sera banni ; en mars 1885, la bibliothèque de Concord, décide de ne pas faire circuler d’exemplaires de Huck Finn ; les raisons : « Le ton du livre est complètement immoral. Je le considère comme une pure ordure. » « Le livre est écrit dans un dialecte grossier, ignorant. […] Utilisation systématique d’une grammaire fautive. […] Le livre est irrévérent. Il est fait pour les taudis et pas pour les gens respectables. » Au cours des décennies qui suivent, le roman est interdit dans diverses bibliothèques, surtout des sections pour enfants. Ces diatribes se poursuivent encore aujourd’hui, dans les années 90, le livre était dans la liste des cinq livres les plus controversés ; et pourtant, en 2010, le magazine Times l’a classé comme « l’un des cinq plus grands romans de l’histoire ». Le plus bel éloge du livre est celui de Toni Morrison :
« Bien que son langage — sardonique, photographique, oral de façon très persuasive — ainsi que l’utilisation structurale du fleuve comme élément contrôleur et chaotique me paraissent être les réussites principales de Huckleberry Finn, une grande partie du génie de ce roman se trouve dans sa tranquillité, dans les silences qui l’envahissent et lui donne une qualité poreuse qui est parfois rêveuse, parfois calmante. […] C’est une littérature classique. »

Le livre choque encore aujourd’hui, il est interdit dans certaines bibliothèques, particulièrement dans le Midwest. Il y a quelques années un éditeur américain proposait de publier le livre en remplaçant les 212 apparitions du mot « nigger » par « slave ».

Samuel Clemens, alias Mark Twain, est à part égale Tom Sawyer et Huckleberry Finn. Son personnage public est celui d’une réussite parfaite dans la société capitaliste de son temps, et il est très fier de cette réussite. Toutefois, ses premiers textes sont une attaque de l’impérialisme américain dans les Îles Sandwich (bientôt Hawaï, devenu un des 50 États des États-Unis) ; un de ses premiers article est une attaque du racisme antichinois sur la côte ouest ; il rédige deux pamphlets au vitriol contre la politique criminelle du roi Léopold II au Congo et contre l’autocratisme du tsar et sa politique antisémite ; mais c’est surtout à partir de 1899 qu’il écrit ses textes les plus noirs, contre l’impérialisme et le colonialisme, la religion, l’autorité, le lynchage ; il attaque de front la politique extérieure expansionniste américaine à Cuba et aux Philippines ; il devient vice président de la Ligue anti-impérialiste en 1901. Et, malgré quelques commentaires très durs de George Orwell sur Mark Twain, on sent partout l’homme qui se révolte, celui qui s’est levé lors d’une conférence sur les mineurs en Sibérie pour s’exclamer : « Si un tel gouvernement ne peut pas être renversé autrement que par la dynamite, alors, Dieu merci, heureusement que la dynamite existe ! » Ces textes étaient — et sont encore — d’une extrême efficacité, il suffit pour s’en rendre compte de mettre en parallèle une phrase de Twain « nous avons pacifié des milliers d’îliens et les avons enterrés ; nous avons détruit leurs champs, brûlé leurs villages et poussé hors de chez eux les veuves et les orphelins », avec une phrase d’un texte célèbre de George Orwell : « Des villages sans défense subissent des bombardements aériens, les habitants sont chassés dans la campagne, le bétail mitraillé, les abris incendiés avec des balles incendiaires : c’est de la pacification. Des millions de paysans sont privés de leurs fermes et envoyés se traîner le long des routes en abandonnant tout ce qu’ils ne peuvent porter : c’est un transfert de population ou une rectification de frontières. » Depuis des frontières opposées de la littérature, ces deux grands écrivains se rejoignent.

Comme nous avons d’un côté Tom Sawyer et de l’autre Huck Finn, nous avons d’un côté Mark Twain, le grand personnage public et célèbre, l’amuseur, l’humoriste ; et de l’autre Samuel Clemens, critique de la société, proche parfois de Howard Zinn et de Noam Chomsky dans ses positions politiques et de plus en plus nihiliste à mesure qu’il s’approche de la mort :
« Tout ce que je t’ai révélé est vrai : il n’y a pas de Dieu, pas d’univers, pas de race humaine, pas de vie terrestre, pas de paradis, pas d’enfer. Tout cela n’est qu’un Rêve, un rêve grotesque et imbécile. Rien n’existe à part Toi. Et Tu n’es qu’une Pensée — une Pensée vagabonde, une Pensée inutile, une Pensée sans attache, errant tristement dans les éternités vides ! »

Écarts dans la traduction :

And he called the turnips and stuff « julery »

Et que les navets et autres légumes étaient de la « jouaillerie »

sometimes kekfois

I was just a-biling with curiosity je billonnais de curiosité

to cipher échiffrer

I clumb up the shed j’ai grippé sur l’appentis

Bilgewater bilvatère

en we warn ‘t so sk’yerd, en ben sich punkin-heads
et si qu’on aurait pas eu si peu’, et si qu’on aurait pas été citrouillards
when I waked quand je m’ai réveillé

nonnamous letters lettres nanonymes

sich a blimblammin’ au milieu d’un grabataclan pareil (grabuge bataclan)

and I might get catched et on pourrait m’attrimer (attraper arrimer)

Goodnessgracioussakes Miséricordivine