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Goldberg : Variations

Gabriel Josipovici

Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner

 1. Goldberg



Nous arrivâmes à la tombée de la nuit. Mr Hammond me déposa au manoir et poursuivit sa route pour aller voir son fils. Mr Westfield m’attendait. Son valet de chambre me conduisit à ma chambre. Elle est plus grande que notre salon et a sa propre petite salle de bains, le tout lambrissé avec goût et récemment repeint. Les fenêtres sont grandes et donnent directement sur le jardin potager, mais les grands chênes et ormes sont visibles au-delà. Dans l’ensemble, c’est très plaisant et paisible, et je suis certain que je pourrai faire du bon travail ici. Il y a un bureau dans un coin et Mr Westfield a prévu toutes sortes de papiers, de crayons, de stylos et d’encres.

On me servit à dîner dans une petite pièce adjacente à la salle à manger principale. Le repas était très abondant et bien cuisiné, accompagné d’une bouteille de bon vin, et du café pour finir. Je refusai ce dernier, et demandai qu’on le remplace par une tasse de verveine citronnelle comme je m’y suis habitué à la maison, mais la domestique n’en avait pas à me donner. Elle me promit cependant d’en acheter pour le lendemain et m’apporta à la place une tasse de thé d’églantine, agréable au goût bien qu’un peu âcre.

À neuf heures, on me fit entrer dans l’appartement de Mr Westfield. Il était étendu sur une chaise longue et buvait du café. C’est un homme de forte taille, au visage agréable, au teint rougeaud, avec une verrue très visible sur le nez. Je n’avais pas envie de lui dire, à ce moment-là, que ne pas boire de café après six heures du soir pourrait sans doute atténuer ses problèmes. Il est fort probable que son médecin le lui a déjà dit et qu’il a décidé de ne pas en tenir compte.

Je suis supposé lui lire jusqu’à l’aube ou bien jusqu’à ce que je sois certain qu’il est endormi, s’il s’endort avant. Je suis supposé m’asseoir dans la pièce adjacente à la chambre à coucher, la pièce même où j’ai eu mon premier entretien avec lui, dans un fauteuil proche de la porte menant à la chambre et qui restera ouverte. Ce n’est qu’une fois qu’il aura commencé à ronfler que je dois m’arrêter. Une respiration régulière et lourde ne signifie pas qu’il est endormi. Il fait d’ailleurs remarquer que ce serait là le pire moment pour arrêter, car le silence soudain le projetterait dans l’éveil, même s’il avait été sur le point de s’endormir.

Je lui demandai s’il désirait m’entendre lire, mais il me dit qu’il avait pris des renseignements et qu’il avait une entière confiance en mes capacités. Il veut un ton de voix égal mais pas monotone. N’essayez pas de lire comme si vous vouliez me bercer vers le sommeil, me dit-il. Je ne supporte pas ça. Lisez comme vous le faites d’habitude, mais ne vous laissez pas emporter par ce que vous lisez. Ce n’est que si je suis obligé de faire attention que je parviendrai à oublier mes propres pensées suffisamment longtemps pour m’endormir.

Sur ce, il me congédia en me demandant de revenir avec mon livre à minuit. Je lui demandai si je devais frapper à la porte et il réfléchit un instant, puis me dit que oui. Toutefois, lui ne réagirait pas. Contentez-vous de frapper et entrez, dit-il. La porte ne sera pas verrouillée.

Sa chambre était plongée dans l’obscurité quand je revins, mais il m’appela de son lit et, quand je lui eus répondu, il me pria de m’asseoir et de commencer dès que je serai prêt. Je m’installai dans le fauteuil, j’ajustai la lampe et je commençai. Mais après quelque temps, il m’appela de nouveau et me demanda d’entrer dans la chambre. La lumière de la lampe me permettait de discerner le grand lit à baldaquin où, je le supposais, il était couché. Je restai près de la porte, mais sa voix, venant de la profondeur de son lit, me demanda de m’approcher et de m’asseoir à son chevet. Lorsque je l’eus fait, il resta si longtemps silencieux que je pensai que ma seule présence ici, près de lui, avait suffi à produire ce que tout le talent de mon élocution n’était jusque-là pas parvenu à faire, mais il finit par parler, tout doucement, et me posa des questions sur toi et les enfants. Je répondis à toutes ses questions aussi simplement et clairement que je pouvais le faire. Il me demanda ensuite si j’avais moi-même écrit quelque chose que je pourrais lire au lieu des livres que j’avais apportés. Je lui répondis que j’avais beaucoup de choses, mais rien avec moi. Je me demandai s’il allait proposer d’envoyer un domestique les chercher le lendemain, mais il resta étendu quelque temps en silence et me demanda ensuite si j’étais prêt à écrire quelque chose spécialement pour lui que je pourrais lui lire, soir après soir.


— À quel genre de choses pensez-vous ? lui demandai-je.

Il se mit alors à rire et me dit qu’il n’était pas lui-même écrivain et qu’il préférait me laisser ce genre de décision. Je compris alors la raison du bureau sous la fenêtre, des différents types de papier et de stylos qui y avaient été posés. Je lui dis que j’essayerai.


— Je ne veux rien d’autre qu’une nouvelle composition de votre main, dit-il.

Il retomba dans le silence et je me demandai ce que je devais faire. Désirait-il que je retourne dans l’autre pièce pour reprendre ma lecture, ou bien que je m’en aille complètement, ou encore que je reste là au cas où il aurait d’autres questions auxquelles il aurait voulu que je réponde. Je m’interrogeais sur ces diverses possibilités quand il dit :


— J’ai lu tous les livres qui ont été écrits, Mr Goldberg, et cela me rend mélancolique. Un profond ennui s’empare de moi chaque fois que j’ouvre une fois de plus un de ces volumes ou même quand une autre voix m’en livre le contenu.


— Mais un nouveau livre ne va-t-il pas par trop éveiller votre intérêt ? lui demandai-je, n’aurait-il pas pour effet de vous tenir éveillé au lieu de l’effet désiré qui est de vous endormir ?


— Mon ami, me dit-il, vous parlez sans réfléchir. Une nouvelle histoire, une histoire qui est vraiment nouvelle et vraiment une histoire, donnera l’impression à la personne qui la lit ou l’écoute que le monde a repris vie pour lui. Voici comment je pourrais le dire : le monde recommencera à respirer pour elle alors qu’auparavant il avait paru être fait de glace ou de roche. Et ce n’est que dans les bras de ce qui respire que nous pouvons nous endormir, car ce n’est qu’alors que nous pouvons être certains que nous nous réveillerons vivants. N’ai-je pas raison, mon ami ?

J’en convins sur-le-champ. Je lui dis que je n’y avais pas pensé en ces termes auparavant, mais que maintenant qu’il l’avait exprimé de cette façon, je saisissais bien la justesse de sa proposition.


— Mon ami, dit-il, vous n’avez aucun besoin de le saisir selon ces termes. Vous êtes un écrivain, pas un penseur. Moi, hélas, je suis un penseur. C’est pour cela que vous pouvez dormir et pas moi.

Il resta ensuite silencieux, et pendant tellement longtemps que je fis un mouvement pour me lever de ma chaise. Mais au même moment il se remit à parler.


— Non, non, dit-il. Restez où vous êtes. Ce soir, nous allons parler. Demain vous me lirez votre nouvelle œuvre.

Je m’étonnai alors de l’aplomb de sa supposition selon laquelle je pourrais produire en une journée assez de matière pour lire la nuit suivante de minuit à l’arrivée de l’aube. Je ne voulais pas soulever chez lui de faux espoirs, mais de la même façon je ne voulais pas, à ce moment-là, l’éveiller en contestant sa supposition. Il parlait calmement, et était de toute évidence dans une sorte de demi-sommeil, et mon devoir était plutôt de le diriger de là vers le sommeil que de l’inciter à se réveiller complètement.

Il me posa alors d’autres questions sur toi, et demanda si cela ne nous dérangeait pas d’être ainsi séparés pendant quelques jours ou peut-être quelques semaines.


— Un auteur pauvre, Monsieur, lui dis-je, ne peut pas toujours faire ce que sa famille aimerait qu’il fasse.


— Mais si vous deviez choisir, insista-t-il, entre passer la nuit devant votre bureau ou dans votre lit, que choisiriez-vous ? Je veux dire, ajouta-t-il en sentant que je ne l’avais peut-être pas bien compris, si vous n’aviez que la nuit pour écrire ?

Je réfléchis à la question, car j’avais l’impression qu’il était le genre de personne qu’une réponse inconsidérée n’aurait pas intéressée. Et que, tant qu’il savait qu’une réponse allait en fait venir, il n’était pas du tout pressé de l’avoir et me laissait tout mon temps, assis là près de lui dans la chambre tranquille, avec l’unique lampe sur le bureau dans la chambre adjacente pour tenir les ténèbres à distance.

Pour finir je lui dis ce que je considérais être la vérité, qui est que si le choix se résumait à une seule nuit, il ne me viendrait pas à l’esprit de ne pas la passer au lit avec toi, mais que s’il voulait parler d’un état de choses permanent, le choix serait plus difficile.


— Disons, mon ami, dit-il, que les considérations financières ne participent pas de cette équation.


— Vous posez là, Monsieur, dis-je, une question de philosophe.


— Mon ami, dit-il, quelle autre type de questions un philosophe peut-il poser ?


— Ma réponse resterait la même, dis-je. Je préfèrerais, cependant, ajoutai-je, ne pas être obligé de faire un tel choix.


— Mais si vous le deviez ? insista-t-il.


— Ne pas me coucher auprès de la femme que j’aime enlèverait presque toute valeur à ma vie, lui expliquai-je. Ne pas écrire comme je le désire aurait le même effet. Vous me condamneriez en insistant pour que je fasse un choix.


— Ne pourriez-vous pas être couché auprès de votre femme tout en composant, me demanda-t-il.

Je lui expliquai que la différence entre composer dans sa tête et sur le papier était la même qu’entre étreindre un fantôme et une personne de chair et de sang. Il parut comprendre, car il garda ensuite le silence. Une fois de plus j’eus l’impression qu’il avait succombé au sommeil mais, une fois de plus, alors que je bougeais ma chaise, sa voix vint vers moi depuis la profondeur du lit.


— Peut-être, dit-il, est-ce là la différence entre un philosophe et un écrivain.

J’attendis qu’il poursuive mais il resta silencieux encore un long moment. Pourtant, au bout de quelque temps, il poursuivit.


— Ce ne sont que des fantômes que nous, les philosophes, nous étreignons. C’est pour cela que tant d’entre nous souffrons d’insomnie.

J’attendis et, une fois de plus, il continua, après une longue pause :


— Nous avons besoin de redécouvrir le corps vivant.

Il paraissait à présent content de se parler à lui-même. Il dit :


— Mais même si nous le faisions, il mourrait immédiatement dans nos bras.

Je ne pensais pas qu’il voulait que je parle mais, tout à coup, il me demanda :


— Que pensez-vous de nous, les philosophes, mon ami ?

Je lui dis qu’en général je ne pensais pas à eux, mais que j’imaginais qu’ils étaient engagés à répondre aux questions les plus importantes de l’existence.


— Ne vous arrêtez pas là, mon ami, dit-il. Pas besoin de me ménager.

Je lui expliquai que je ne comprenais pas ce qu’il essayait de dire.


— Nous pouvons, c’est vrai, répondre à toutes les questions centrales de l’existence, dit-il, ce qui ne veut pas dire que nous avons répondu à quoi que ce soit.


— Comment donc ? lui demandai-je.


— La réponse à une question est un acte, pas un ensemble de mots, dit-il. C’est pour cela, poursuivit-il, que nous, les philosophes, nous restons éveillés dans notre lit.

Je gardai alors le silence, car je ne voulais pas montrer que j’étais en accord ou en désaccord avec lui. Sentant peut-être mon dilemme, il changea légèrement le sujet.


— Pourquoi pensez-vous, mon ami, me demanda-t-il, que votre race a produit si peu de philosophes ?


— Nous en avons produit plus que les gens ne l’imaginent, dis-je.


— Est-ce, dit-il, parce que c’est une race qui dépend autant de la mémoire pour se définir ?

J’étais impressionné par la finesse de sa compréhension. — Est-ce que vous en savez beaucoup sur notre race ? lui demandai-je.


— Seulement ce que j’ai lu, dit-il. Il existe vraiment très peu d’occasions d’étudier le sujet directement.


— Il y en a plus maintenant, hasardai-je, qu’aux époques passées.


— C’est vrai, dit-il, et à quoi devons-nous cette bonne fortune ? À rien d’autre qu’au sectarisme et au fanatisme d’Olivier Cromwell, qui, ayant appris que le millenium ne viendrait pas avant que les Juifs eussent été convertis, puis, s’étant aperçu qu’il n’y en avait aucun à convertir dans le royaume, insista sur-le-champ pour qu’on les invite à revenir pour cette raison précise.

Je restai silencieux.


— D’aucuns pourraient dire, hasarda-t-il, que les voies de Dieu sont mystérieuses.


— La mémoire, dit-il encore, est ce qui nous sépare des bêtes. Comme il était judicieux donc de la part de votre peuple de placer la mémoire au centre de leur foi.


— Il arrive, hasardai-je, qu’on puisse avoir trop de mémoire. S’accrocher obstinément à la mémoire peut mener à une impossibilité de s’adapter à ce qui est nouveau et changeant.


— C’est vrai, dit-il, pourtant, de trop de mémoire nous pouvons nous rétablir, mais de pas de mémoire du tout ?


— Nous les philosophes, dit-il encore, nous avons tendance à agir comme si la mémoire n’existait pas, comme si l’homme n’était fait que de ce qu’il voyait et ressentait à un moment particulier plutôt que de la somme de ce que le temps avait fait de lui.

Il resta de nouveau silencieux pendant un long moment. La maison autour de nous était très tranquille. Les lourds rideaux aux fenêtres ne laissaient pas pénétrer le moindre soupçon de lumière. Je l’entendis soupirer, au plus profond du renfoncement du lit.


— Mon ami, finit-il par dire, tout ce dont vous avez besoin vous est fourni. Si vous avez besoin de quoi que ce soit d’autre, il vous suffit de sonner. Vous reviendrez demain soir et me lirez à partir d’une œuvre créée par vous.


— Monsieur ? dis-je.


— Vous lirez jusqu’à ce que vous entendiez les premiers oiseaux de l’aube, ou jusqu’à ce que mes ronflements soient tels que vous soyez tout à fait certain que je suis endormi. Est-ce clair ?

Je lui dis que oui.

Il resta de nouveau silencieux. Puis il dit :


— C’est le silence que je ne supporte pas. Quand les oiseaux se mettent à chanter, je sais qu’il existe un monde là-bas et le sommeil ouvre immédiatement ses bras pour m’accueillir.

J’aurais pu lui suggérer que trop de café était sans doute davantage responsable de son insomnie que les doutes métaphysiques concernant l’existence du monde, qu’un lit moins fermé par un baldaquin et des rideaux l’aiderait aussi à respirer plus aisément, et l’emmènerait ainsi vers le chemin du sommeil, mais je n’avais pas l’impression que c’était ma place. D’ailleurs, nous avons besoin des honoraires qu’il offre pour payer le médecin et le couvreur.


— Ils vont bientôt s’y mettre, dit-il. Bientôt l’air sera rempli par le bruit des oiseaux.

Il resta alors silencieux pendant si longtemps que je finis par me hasarder à lui demander :


— Est-ce que vous aimeriez que je m’en aille, Monsieur ?


— Non, dit-il. Restez jusqu’à ce que nous les entendions.

J’attendis encore qu’il se remette à parler et il finit par dire :


— Est-ce que vous aimez beaucoup vos petits ?


— Vraiment, lui dis-je. Je les aime beaucoup.


— J’ai deux fils, me dit-il. L’un d’eux est un idiot et l’autre un imbécile.

Je restai silencieux, ne sachant pas comment réagir à cela.


— Leur mère était une imbécile, ajouta-t-il.

Je ne savais comment je devais interpréter le ton de sa voix, je me tins coi.


— Heureusement, dit-il, j’ai les moyens de les éloigner de ma présence. Car la vue de l’un me remplit de désespoir et celle de l’autre d’inquiétude.

Il resta alors silencieux tellement longtemps que je crus qu’il s’était vraiment endormi, mais il finit par me dire :


— Décrivez-moi, si vous le voulez bien, la méthode avec laquelle vous composez.


— Monsieur, dis-je, je suis entièrement à votre service, mais vous devez me permettre de garder les secrets de ma profession.


— Je craignais que vous ne me répondiez cela, dit-il. Ne me parlerez-vous donc pas des méthodes que vous utilisez ?


— Je dois vous prier, Monsieur, dis-je, de cesser ce genre de questions.


— Je comprends, dit-il, mais il y avait de la déception dans sa voix. Vous pouvez partir maintenant.

La lampe brûlait toujours dans le salon. Je me dirigeai vers la fenêtre et j’écartai les rideaux. Une pâle lueur rendait visibles les pelouses, recouvertes d’une fine pellicule de brume et surplombées au loin par les grands arbres du parc, formes grises indistinctes, qui ressemblaient surtout à des chaises et des tables lorsqu’elles sont protégées de la poussière et du délabrement par des housses quand le propriétaire a fermé la maison.

Je me dis que si les rideaux n’étaient pas tirés dans les couloirs je parviendrais à retrouver le chemin de ma chambre. Et en fait ils n’étaient pas fermés, et quelques minutes plus tard j’étais dans ma chambre, j’avais quitté mes vêtements et je m’étais affalé sur le lit pour dormir les quelques heures de la nuit qui restaient encore.

Moins je parle du jour suivant, mieux ça vaut. Je restai assis devant l’élégant bureau, le papier et les stylos à portée de main. Encore et encore, je me mis à écrire, mais rien n’advenait de ces débuts. Je repoussai la chaise et fis les cent pas avant de me rasseoir et de prendre une fois de plus le stylo. Avec le même résultat. Je sortis dans la propriété du manoir et marchai, mon carnet de notes dans ma poche, attendant ce petit coup de pouce des dieux qui me ferait démarrer, mais qui, hélas, ne vint pas.

Tu peux imaginer que je n’avais pas grand appétit. On me servit un délicieux petit déjeuner à dix heures, et un dîner tout aussi bon à cinq heures, avec un déjeuner très simple entre-temps, mais, dans mon anxiété, c’est à peine si je pus grignoter un peu. Oh, comme j’aurais aimé que tu sois là ! Tu aurais mangé pour deux. Car mon unique pensée pendant la journée était que si je ne parvenais pas à satisfaire Mr Westfield ce soir-là il y avait de grandes chances qu’il m’envoie balader le lendemain, comme il avait précédemment envoyé balader le musicien, et une fois de plus nous serions obligés de demander au médecin de patienter et au couvreur d’attendre avant de commencer la réparation du toit. Et toutes ces choses auxquelles je pensais, qui auraient dû servir d’éperon à mon inventivité, travaillaient en fin de compte en sens inverse et, à la nuit tombée, non seulement je n’étais pas parvenu à finir quoi que ce soit, mais je n’avais même pas été capable de commencer.

Après le souper, je m’assis au bureau pour écrire. Hélas, je n’essayais même plus de remplir mes obligations envers mon employeur, mais je t’écrivais.

Je savais bien sûr ce qu’il allait dire. Il allait m’appeler et me faire asseoir une fois de plus près de son lit, comme il l’avait fait la nuit précédente.


— Eh bien, mon ami, dirait-il, pourquoi êtes-vous assis là en silence alors que vous connaissez mes désirs ?


— Hélas, Monsieur, dirais-je, vous m’avez demandé de vous lire une de mes nouvelles compositions et je dois vous avouer que je n’en ai aucune.


— Mais vous connaissiez mes désirs, mon ami, quand vous m’avez quitté la nuit dernière ?


— C’est vrai, Monsieur, je les connaissais.


— Êtes-vous un écrivain, mon ami ?


— Je le suis, Monsieur.


— Alors, pourquoi n’avez-vous pas écrit ?


— Une seule journée, Monsieur, pour préparer toute une nuit de lecture, semble avoir été au-dessus de mes moyens.


— Vous en avez assez pour la moitié de la nuit ?


— Non Monsieur.


— Pour un quart, alors ?


— Non Monsieur.


— Pour une heure, peut-être ?


— Hélas, Monsieur, non.


— Pour la moitié de ça ?


— Non.


— Comment pouvez-vous expliquer cet état de choses, mon ami ?


— La question n’est pas, Monsieur, lui dirais-je, de commencer dans le coin supérieur gauche, comme lorsque l’on peint un mur, et de poursuivre jusqu’à ce que l’on ait atteint le coin inférieur droit, et tout est terminé. Il s’agit plutôt de trouver ce que j’appellerais le fil. Une fois celui-ci trouvé, la composition peut se dévider. Mais trouver ce fil n’est pas facile, et on ne peut pas non plus y allouer une période de temps définie à l’avance. Quelquefois cela arrive presque immédiatement. À d’autres moments, de nombreuses journées passent et on n’a rien qui justifie le temps passé.


— Mr Goldberg, vous m’avez été recommandé comme un homme parmi des milliers, comme un homme de lettres aussi hautement original que tout à fait professionnel. Êtes-vous en train de me dire que ni vous ni vos collègues ne peuvent accomplir la tâche toute simple que je vous ai offerte ?


— Je ne peux pas parler pour mes collègues, Monsieur. Je ne peux parler que pour moi-même.


— Parlez donc, mon ami, et défendez-vous.


— Il se peut fort bien, Monsieur, qu’à l’époque de la Grèce et de Rome, et même à l’époque de notre glorieux Shakespeare, un homme de lettres aurait pu accomplir cette tâche. Les écrivains de ces époques auraient peut-être pu en une journée produire pour vous une série éblouissante de variations sur n’importe quel thème de votre choix. Il vous aurait suffi de parler, il vous aurait suffi d’esquisser, même brièvement, le sujet auquel vous auriez voulu qu’ils s’adressent et, en une heure ou deux, peut-être même moins, ils vous auraient régalé des plus délicieuses fantaisies et séquences passionnantes fondées sur votre sujet. Mais, hélas, notre propre époque est devenue bien moins inventive et plus mélancolique, et rares sont ceux qui aujourd’hui peuvent avoir à cœur « de prendre un thème au hasard pour le tordre et le retourner à volonté, le développer un peu ou beaucoup, selon ce qui paraît le mieux pour son propre dessein », comme le dit un ancien auteur qui parlait de ces choses. Car ce que désire notre volonté est devenu obscur et difficile à définir.


— Tout cela est fort bien, Mr Goldberg, mais vous avez accepté la tâche que je vous ai donnée. N’est-il pas fort peu professionnel de votre part de ne pas tenir parole ?


— Je n’ai pas dit, Monsieur, que j’avais été incapable de tenir parole.


— Ah bon ? J’ai cru vous entendre dire, très clairement, Mr Goldberg, que vous n’aviez pas pu.


— Puis-je m’expliquer, Monsieur ?


— Mr Goldberg, il vaudrait mieux.


— Je ne peux pas, comme je l’ai dit, parler pour mes collègues, Monsieur, mais seulement pour moi-même. J’ai invariablement trouvé que, lorsque je n’arrive pas à trouver de sujet, lorsque le fil indéfinissable dont je parlais reste obstinément caché à ma vue, il existe alors une technique qui me permet peut-être de le faire apparaître.


— Et cette technique, Mr Goldberg ?


— Cette technique consiste à cesser de chercher des thèmes ou des sujets et de commencer par la position réelle dans laquelle je me trouve. S’il se trouve que c’est un labyrinthe duquel il ne semble pas y avoir de sortie, cela deviendra mon thème. Si c’est la quête frustrante d’un sujet qui refuse de se montrer, alors cela sera mon thème. Est-ce que je me fais bien comprendre, Monsieur ?


— Continuez, Mr Goldberg.


— Dans le cas présent, je me suis assis après avoir goûté aux délices du souper que vous m’aviez si généreusement fourni, ayant pris ma décision. J’écrirai la composition que vous m’avez demandée sous la forme d’une lettre à ma femme. Pas n’importe quelle lettre, vous comprenez, Monsieur, mais une lettre lui racontant ma visite ici et les circonstances dans lesquelles je me trouve en ce moment. De cette façon, si je ne vais pas me couvrir de la gloire qui serait revenue aux plus grands écrivains du passé, au moins ne me couvrirais-je pas de honte, et je m’acquitte, à ma propre façon, de la tâche dont vous m’avez chargé.


— Dans la lettre, donc, je parle à ma femme de mon arrivée dans votre maison, de ma première rencontre avec vous et de la première nuit, au cours de laquelle vous avez aussi généreusement consenti à partager vos pensées avec un humble scribouillard comme moi. Je lui parle des instructions que vous m’avez données, et de mon incapacité à les mener à bout, et de ma solution finale, bien que très inadéquate, à ce problème. Ce n’est pas, comme je l’ai dit, la solution la plus élégante du monde, et j’aurais aimé, je vous l’assure, en produire une plus élégante si je l’avais pu. Mais nous, aujourd’hui, ne pouvons faire que ce que nous pouvons, pas ce que nous voudrions faire, et c’était là une sorte de solution, qui n’est en tout cas pas sans une certaine élégance. J’espère au moins qu’elle aura l’effet désiré.

 2. Westfield



Mr Tobias Westfield de Somerton Hall dans le comté de B–––– n’avait pas toujours souffert d’insomnies. Étendu sans dormir, nuit après nuit, dans le noir absolu, bien installé dans le grand lit à baldaquin qu’il avait hérité de ses parents, James et Eliza Westfield, il tentait en vain de se rappeler quand pour la première fois il avait eu du mal à dormir. Comme toutes les nuits précédentes, sa recherche se termina par un échec. Il se tourna, d’abord sur le côté droit puis sur le gauche ; il se coucha sur le ventre et puis sur le dos ; il frappa les oreillers et les plia afin de soulever sa tête bien au-dessus du niveau de son corps, ou les jeta au pied du lit et s’étendit à plat. Mais le sommeil se refusait à lui, tout comme la réponse à sa question.

Il avait essayé de compter des moutons qui sautaient par-dessus une barrière, des chevaux qui traversaient une rivière à gué et des grenouilles bondissant d’une feuille de nénuphar à une autre ; il avait essayé de se rappeler tous les poètes dont le nom commençait par un S et tous les peintres dont le nom commençait pas un M ; il s’était efforcé de retrouver la preuve de l’immortalité de l’âme chez Platon et celle de l’existence de Dieu chez Anselme. Mais au moment précis où il glissait vers le sommeil sur le dos des moutons ou les ailes des Idées, surgissait dans sa tête, de nulle part, l’image de lui-même dans son lit à baldaquin dans la chambre sombre à Somerton Hall, entourée par son grand parc et immédiatement il se retrouvait complètement éveillé, sachant qu’il allait devoir une fois de plus recommencer tout ce rituel monotone.

De nature, il était une âme enjouée, mais ces crises d’insomnie l’affectaient profondément. Il ne cessa pas tout à fait d’être enjoué, mais à présent il se rendait compte de temps en temps qu’il était enjoué. Au milieu de son enjouement une pensée lui traversait soudain l’esprit : comme je suis au fond un type enjoué, malgré tout — et sur-le-champ la mélancolie s’abattait sur son esprit.

Jamais pour très longtemps, bien sûr. Il secouait la tête pour passer à autre chose et reprendre ce qu’il faisait. Il continuait à être le compagnon heureux, compatissant et charmant que ses amis avaient toujours connu. Mais il commença à être tourmenté par le sentiment que rien ne pouvait à présent arriver qui n’eût été déjà noté, pour ainsi dire. En outre, il y avait une chose qu’il ne pouvait pas faire, s’obliger à dormir, bien que son médecin, le Dr Carpenter, et James Ballantyne, son ami et voisin, eussent tous deux insisté qu’une telle chose était possible.


— Dis-toi que tu ne vas plus te tracasser, disait Ballantyne. Installe-toi dans la position la plus confortable. Si tu sens venir l’envie de bouger, résiste le plus longtemps possible. Ce n’est que lorsque le besoin devient impératif que tu dois y succomber. Car il serait alors évidemment bien pire de résister.


— Mais comment puis-je savoir quand cela devient impératif ? lui demandait Westfield. Comment savoir si ce n’est pas un fléchissement de la volonté ?


— Ces choses-là vont de soi, répondait Ballantyne d’un ton bourru qui semblait indiquer que son ami était résolu à se montrer difficile.

Mais le problème était qu’elles avaient cessé d’aller de soi pour Westfield. Il ne savait plus du tout s’il se montrait faible ou fort, complaisant ou stoïque, abject ou héroïque.

Le Dr Carpenter recommanda un voyage à l’étranger et l’assura que, lorsqu’il reviendrait, il ne se souviendrait même plus des angoisses qui l’avaient auparavant affligé. Il se rendit en France, puis en Italie, revint en passant par le Rhin et les Pays-Bas. Il ne parla pas à son médecin du martyre qu’il avait souffert en route, incapable de décider s’il devait s’arrêter dans quelque lieu charmant pour deux ou trois nuits, incapable de trancher s’il devait aller directement d’une grande ville à une autre, se donnant ainsi plus de temps pour apprécier les monuments célèbres, ou d’aller lentement et d’explorer au moins quelques-uns des nombreux détours fascinants sur la route. Et toujours, bien sûr, sans parvenir à dormir.

Il est vrai que, la plupart des nuits, il finissait par sombrer dans le sommeil, épuisé, pendant une heure ou deux. Mais tout d’abord, s’endormir était une souffrance et c’était encore pire quand il se réveillait au milieu de la nuit dans un lit et une chambre inconnus. Alors il fixait les ténèbres, tentait de distinguer les contours de la fenêtre et la forme de l’armoire contre le mur opposé pour s’apercevoir qu’il ne fixait en fait que le mur contre lequel son lit se trouvait. Il était alors saisi de panique, il tâtonnait pour chercher les allumettes, pour chercher la bougie et ne parvenait à respirer librement que, dans la lumière vacillante de la bougie, les vrais contours de la chambre et de son mobilier se révélaient à lui. De nombreuses nuits, il ne dormait pas du tout.

La nature, cependant, avait toujours été pour lui un grand réconfort. Il avait passé de nombreuses heures dans l’immense parc de Somerton Hall les jours qui avaient suivi la mort prématurée de son père (celle de sa mère, alors qu’il n’avait que neuf ans, n’avait pas, dans son souvenir, produit une impression très forte) et avait été calmé par ses promenades au bord du lac et dans la forêt. Cependant, au cours d’une de ses nuits blanches, quelque part entre Bâle et Cologne, l’expression suivante lui était venue spontanément à l’esprit : La nature, cependant, avait toujours été pour lui un grand réconfort. Par la suite, se fut comme si un enchantement avait été brisé. Il se sentait réjoui tandis qu’il avançait dans les bois par une belle matinée d’été, et il riait à voix haute du simple plaisir de sa joie, et alors d’un seul coup l’image de lui-même en train de rire et le son des mots il sentait son cœur se réjouir tandis qu’il avançait envahissait sa tête et éloignait le bonheur de son cœur et le rire de sa gorge.

L’explication qu’il se donnait était que tout s’accompagnait d’un écho. Et de la même façon qu’un écho continu détruit le son initial, ainsi en allait-il dans sa vie. Tout ce qu’il faisait, tout ce qu’il pensait, tout ce qu’il voyait, contenait maintenant son écho. Il savait par avance, alors même qu’il se préparait à se réjouir de quelque chose, que son bonheur n’allait pas tarder à être assombri par l’idée que ce qu’il vivait là il l’avait déjà vécu auparavant et allait sans doute le revivre. Rien n’était plus simplement ce qu’il était, c’était toujours un élément d’une série qui s’étendait en arrière et en avant à l’infini. S’il faisait un pas, il se rendait compte qu’il avait fait un nombre incalculable de pas semblables auparavant et qu’il ne faisait aucun doute que, au moment de sa mort, il en aurait encore fait un nombre incalculable ; s’il lisait un livre il avait le sentiment qu’il l’avait fait tellement souvent dans le passé que s’il continuait c’était simplement par habitude. Même les voix et les gestes de ses amis et de ceux qui s’occupaient de lui commencèrent à ressembler à de simples échos de leurs voix et de leurs gestes naturels, activés par un mécanisme caché pour être désactivés dès qu’ils n’étaient plus en sa présence.

Il commença à avoir l’impression que c’était à lui de maintenir le monde en place. C’était là une tâche qui nécessitait toute sa concentration et toute sa volonté à chaque moment du jour et de la nuit. S’il se laissait aller même un bref instant le monde menaçait d’exploser en une myriade de fragments ou bien simplement de s’éteindre sans bruit. Et donc il ne s’agissait plus seulement d’une incapacité à dormir ; c’était plutôt qu’il avait le devoir de rester éveillé car, s’il s’endormait par inadvertance, il sentait qu’une calamité bien au-delà de ce qu’il pouvait imaginer de pis allait écraser non seulement lui-même mais l’univers tout entier. Parfois d’ailleurs, il lui arrivait de s’assoupir, mais de telles défaillances avaient dû passer inaperçues parce que, bien qu’il se fût éveillé en sursaut de cet état en sentant une main glacée lui serrer le cœur, rien de ce qui l’entourait ne semblait avoir changé.

Et il s’aperçut que la nourriture avait perdu son goût, ou alors qu’il en avait perdu le goût. Il pouvait rester des minutes entières à regarder son assiette, puis il déplaçait quelques morceaux d’un bord à l’autre avec sa fourchette, puis il posait sa fourchette en soupirant et repoussait l’assiette. Il devenait de plus en plus maigre et ses yeux devenaient de plus en plus gros tandis que son visage maigrissait à vue d’œil. — Tu as l’air presque distingué, lui dit son ami Ballantyne sur le ton de la plaisanterie mais, en secret, il avoua au Dr Carpenter :


— Il faut faire quelque chose pour cet homme. Il ne peut pas continuer comme ça bien longtemps.


— Que suggérez-vous ? demanda le Dr Carpenter.


— C’est vous le médecin, pas moi, répondit Ballantyne.


— Je n’ai jamais connu un cas pareil, avoua le Dr Carpenter. Mais on m’a parlé d’une personne comme lui en Bohême.

Le corps, toutefois, a en général une réponse à ce genre de choses. Westfield, à ce moment-là, fut pris de fièvre et dut garder le lit. Il fut dit par la suite qu’il avait fallu l’enchaîner car il bondissait pour attaquer ceux qui s’occupaient de lui ; et même qu’il avait été bâillonné parce qu’il s’était mis à hurler comme un chien ou un loup et que les domestiques eux-mêmes devenaient fous en entendant ces sons inhumains. Lui, toutefois, niait toujours ces histoires en disant qu’il avait été un patient exemplaire, que la fièvre l’avait épuisé au point qu’il était resté sans force dans le grand lit pendant si longtemps que tous ceux qui l’entouraient désespéraient de le voir recouvrir la santé. Mais alors, comme s’il avait dû atteindre le point de presque non-existence avant que l’esprit qui le tourmentait accepte de quitter son corps, il recouvra lentement la santé. Sa fièvre disparut aussi brutalement qu’elle était apparue, et un jour, alors qu’il prenait son bouillon de midi, il sentit le goût doré du poulet sur son palais et son cœur bondit comme il ne l’avait pas fait depuis nombre de jours.

Quand il s’aperçut, une fois en bonne santé, que son insomnie ne semblait pas vouloir revenir, il décida de se marier et, son choix étant tombé sur la fille d’une des plus vieilles amies de sa mère qui avait dix-neuf ans et qui accepta sa proposition, ils célébrèrent leur mariage en grand style, puis se rendirent à Venise pour leur lune de miel. Peu de temps après leur retour, cependant, sa jeune femme commença à se plaindre de douleur dans la poitrine et, en l’espace de trois mois, elle dépérit et mourut.

Ce sont des choses qui arrivent, et Westfield l’accepta avec résignation. Le souvenir du rire juvénile de sa femme revint le hanter toute sa vie par la suite, lui apportant chaque fois un léger picotement de douleur à l’idée qu’il n’avait pu apprécier sa compagnie qu’un si bref moment, mais par ailleurs il ne pensait plus à elle. S’étant marié une fois, il n’était que naturel qu’il pensât à recommencer. Sa seconde femme, disait-on, était plus jolie encore que la première, et elle avait l’avantage supplémentaire d’être une parente lointaine, car elle était la fille d’un cousin issu de germain de son père, et il avait une fois passé tout un été avec elle, à l’époque distante de sa petite enfance. Malheureusement, elle était devenu une bavarde écervelée, le genre de femme, comme le disait son ami Ballantyne, sur laquelle on avait envie de poser un couvercle.

Westfield lui fit deux enfants, puis cessa de dormir avec elle ou même de lui parler. Il prit des dispositions pour l’éducation de ses enfants et pour le bien-être de son épouse, mais lui-même se retira dans une seule aile de Somerton Hall où, s’enfermant dans la bibliothèque de son père pendant une grande partie de ses journées, il se mit à lire tous les volumes que son père et son grand-père avaient accumulés. Malgré sa vie de reclus, il voyait quand même ses vieux amis et garda les manières enjouées qui lui étaient naturelles. La mort de sa seconde épouse, tuée en tombant d’un cheval qu’elle avait pris l’habitude de pousser au galop par-dessus les fossés et les vallées chaque jour au petit matin, par amertume, disait-on, devant la façon dont l’avait traité son mari et devant le fait qu’un de ses enfant était arriéré — sa mort provoqua encore moins de vagues que celle de sa première épouse. Au moins, avoua-t-il à son ami Ballantyne, mon mariage avec elle m’a guéri une fois pour toutes de tout désir de convoler.

Elle fut enterrée dans le caveau de famille près de la première Mrs Westfield. Ayant déjà pris des dispositions pour qu’on soigne son plus jeune fils et qu’on éduque l’aîné, il continua à vivre dans l’aile ouest du manoir, à lire, à recevoir ses amis et voisins, et parfois il partait à l’étranger pour rencontrer les nombreux scientifiques et hommes de lettres distingués avec qui il correspondait.

S’étant intéressé au droit romain à l’âge de vingt ans, il se tourna vers l’étude du sanscrit, puis vers l’architecture des pyramides et finalement vers les systèmes de pensées de l’humanité. Il soutenait le point de vue selon lequel il n’y avait, au fond, que sept idées originales imaginées par l’espèce humaine, chacune d’entre elles ayant été continuellement recyclée, ornée, dégraissée, regonflée, ou renversée. Il avait souvent pensé qu’il pourrait coucher ses théories sur le papier mais la paresse et la conscience acérée de ce qui serait ainsi perdu en souplesse le retenait toujours. Il lui arrivait de temps en temps de gribouiller de petits diagrammes et des tables, ou d’esquisser grossièrement les généalogies de l’une ou de l’autre des sept idées, mais il ne tardait pas à les raturer ou à les déchirer, comme si leur présence dans le monde leur dérobait la vie et la résonance qu’il sentait là aussi longtemps que tout cela restait dans sa tête.

Une nuit, plusieurs années après la mort de sa seconde épouse, il se réveilla alors que tout était encore plongé dans les ténèbres et silencieux autour de lui, et s’aperçut qu’il ne parvenait pas à se rendormir. Il était étendu au milieu du grand lit à baldaquin qu’il avait hérité de ses parents et pensait à l’immortalité. Il lui paraissait tout à fait naturel que, une fois que les hommes avaient atteint la conscience, ils désiraient une certaine assurance qu’ils n’allaient pas simplement disparaître sans laisser de trace quand leur vie serait terminée. Il avait étudié les systèmes religieux du monde et avait vu qu’ils témoignaient tous de cette vérité, que les hommes n’aiment pas penser que ce qui fait la pensée cessera, dans un avenir assez peu lointain, de le faire. Il avait abouti à la conclusion que, bien qu’il n’existe pas d’immortalité individuelle, nous vivons dans un sens dans les mémoires des autres. Une telle vie après la mort, pensai-il, n’est certainement pas infinie, et il devrait être possible au moyen de calculs assez simples de déterminer l’effacement graduel du souvenir d’une personne morte, lorsque ceux qui l’avaient connue décédaient, puis ceux qui avaient connu ceux qui l’avaient connue et puis ceux qui avaient connu ceux qui avaient connu ceux qui l’avaient connu. Il établit provisoirement que quarante-trois ans et quatre mois était la période moyenne de survie, en tout cas dans les pays du monde civilisé, à mesure que le souvenir était remplacé le ouï-dire, puis le ouï-dire par la rumeur et que la rumeur elle-même s’éteignait. Dans le cas des hommes et des femmes de renom, bien sûr, les choses étaient un peu plus compliquées. Les souvenirs de leurs exploits, s’ils avaient été des soldats ou des hommes d’État, n’allaient naturellement jamais disparaître complètement, bien qu’au bout d’un intervalle relativement court il allait devenir de plus en plus difficile de démêler la légende de la réalité, ce qui était arrivé, par exemple, pour Alexandre, Arthur et Richard III. En ce qui concerne les artistes, les choses étaient encore plus difficiles à déterminer, car dans un sens on pouvait dire qu’ils vivaient dans leurs œuvres aussi longtemps que celles-ci étaient lues ou regardées, mais alors dans quel sens exactement pouvait-on dire qu’ils vivaient de la sorte ?

Depuis les crises d’insomnies de sa jeunesse qui l’avaient conduit à sa maladie et à sa démence temporaire, Westfield avait perdu l’habitude de se réveiller au milieu de la nuit, et encore moins de s’apercevoir une demi-heure après ce réveil qu’il n’était toujours pas retombé dans le sommeil. Depuis de nombreuses années maintenant il avait pu contempler cette ancienne maladie avec sérénité, comme si elle avait attaqué quelqu’un d’autre, mais à présent une minuscule graine de doute s’était plantée dans son esprit. Ces choses-là se reproduisaient-elles ? Était-il encore de façon essentielle la même personne que le jeune idéaliste qui avait parcouru les terres de Somerton Hall à l’aube, écouté les oiseaux et passé deux semaines joyeuses à Venise avec sa jeune épouse ? Il tenta de rester couché sur le dos, les yeux fermés, puis sur le ventre, et finalement sur son flanc droit, puis gauche. Pour finir il se retrouva sur le dos mais, cette fois-ci, avec les yeux ouverts, fixés sur les ténèbres au-dessus de lui.

Il avait oublié que le temps pouvait passer si lentement. Il n’arrêtait pas d’essayer d’entendre des signes de l’éveil des gens de la maison, mais il n’entendait pas le moindre bruit.

Cette fois-ci je ne vais pas laisser traîner tout cela, pensa-t-il. Je vais prendre les choses en main tout de suite.

Le lendemain matin — il avait eu l’impression pendant la nuit qu’un nouveau jour ne se lèverait jamais — il fit venir son médecin. Mais le vieux Dr Carpenter, après avoir grommelé que l’on devait laisser la nature faire son travail, ne put que recommander un voyage à l’étranger. Westfield lui rappela ce qui s’était passé la dernière fois qu’il avait essayé ce remède et, quand le médecin suggéra qu’il devrait peut-être essayer une station thermale, lui expliqua avec fermeté qu’il n’avait aucune intention cette fois-ci de quitter son logement habituel.

Sur ce le Dr Carpenter leva les bras au ciel et dit qu’aussi longtemps que le corps était sain (et il n’avait aucune raison de douter en ce moment qu’il l’était) il ne pouvait rien faire. Westfield le renvoya alors. Après avoir longuement réfléchi au problème il demanda qu’on lui trouve un musicien et fit installer un clavecin dans la pièce attenant à sa chambre. L’homme fut engagé pour jouer toute la nuit et, de cette façon, en écoutant l’instrument, Westfield espérait finir bercé dans les bras apaisants de Morphée.

Ce calcul, cependant, se montra malheureusement erroné. Il n’avait jamais été très intéressé par la musique et se rendit compte que les pincement incessants de l’instrument lui raclaient les nerfs bien plus que ne l’avait fait le silence de la nuit. Ça suffit, dit-il à l’homme, peu après minuit la seconde nuit. Vous recevrez votre salaire au matin et vous pourrez partir.

Il décida que s’il était vraiment condamné à rester éveillé vingt-quatre heures par jour il en profiterait au maximum, et il demanda qu’une lampe soit placée près du lit et que les rideaux du lit soient tirés. Il allait lire toute la nuit et, peut-être irait-il se promener dans le parc au petit matin.

Mais, le moment venu, il s’aperçut que ses yeux ne voulaient pas rester ouverts, bien que son esprit galopât malheureusement aussi vite que jamais. Il n’arrêtait pas de bâiller compulsivement, et pourtant le sommeil continuait à lui résister. Le souvenir des périodes d’insomnie précédentes lui revint, et son cœur cessa de battre un instant lorsqu’il se rappela tout ce qui s’était passé alors. Stop ! se dit-il, je ne suis plus un enfant. Si je ne peux plus être un être humain tout à fait normal je peux au moins m’adapter à ma condition comme un adulte.

À ce moment-là la paix l’envahit et il dormit. Et ensuite pendant une semaine, à l’exception d’une courte période d’angoisse lorsqu’il se glissait pour la première fois entre les draps, la malédictions sembla s’être éloignée de lui, il s’endormait et ne se réveillait que quand son valet de chambre entrait dans la pièce le matin avec son thé et ouvrait les rideaux.

Mais ses espoirs furent de courte durée. La brève période préliminaire d’angoisse devint de plus en plus longue et bientôt il avait de la chance s’il parvenait à saisir une ou deux heures d’un sommeil agité au cours de la nuit tout entière.

Il tenta alors de refouler la peur qu’il savait être là prête à l’engloutir dès qu’il aurait posé sa tête sur l’oreiller. Demain, se dit-il, je vais me mettre en quête de quelqu’un qui pourrait lire pour moi.

Et sur cette pensée il s’endormit.

 3. Maria



Ce qu’elle aimait le plus était d’écouter son père lui lire des passages de l’Homère de Mr Pope. Et le passage d’Homère qu’elle préférait était celui où Thétis aux orteils légers, la fille du vieil homme de la mer et la mère d’Achille, monte au sommet de l’Olympe afin de rendre visite au forgeron aux jambes arquées, Héphaïstos, pour qu’il lui accorde une grande faveur. Hector a enlevé l’armure d’Achille de son cher ami Patrocle après l’avoir tué, l’armure qu’Achille lui avait prêtée pour le protéger pendant la bataille. Or Achille a juré vengeance ; mais comment aller se battre sans armure ? Thétis aux orteils légers va voir Héphaïstos et sa charmante épouse Charis. Toi ? dit Charis, surprise. À quoi devons-nous l’honneur de cette visite alors que tu ne viens jamais nous voir ? Elle le lui demande tout en l’accueillant puis elle appelle son mari : Regarde qui est là, mon chéri ! Jambes arquées vient à la porte de son atelier, voit qui est là et s’exclame : Thétis ! Ma chère ! Que ne ferais-je pour celle qui m’a sauvé la vie ? Il retourne donc à l’intérieur, fait un grand nettoyage, range son enclume et ses soufflets, car un bon artisan prend toujours soin de ses outils, s’essuie, nettoie la crasse et la sueur de ses pores et met une chemise propre et une cravate. Puis, avec l’aide de ses jeunes filles délicieusement automatisées, astucieusement conçues et construites par lui-même pour dissimuler sa difformité, il entre au salon. Entre-temps, Charis a fait asseoir la visiteuse dans un fauteuil confortable avec un repose-pieds assorti et est allée voir quels mets délicats elle peut trouver dans la maison pour offrir à son invitée inattendue.

Maria n’en avait jamais assez de ce passage, quand elle grandit elle voulait être pareille à Thétis, ferme et ingénieuse, déterminée à aider son fils au moment où il en a besoin, bien que toujours pleine de chagrin et d’angoisse parce qu’elle a un enfant mortel. Entre-temps, son père continuait à lui lire Homère, et elle grandissait lentement. Son père était tellement aimant, tellement plein des soins les plus tendres, que la mère qu’elle n’avait jamais connue lui manquait à peine. À dix-huit ans, elle était prête pour le mariage et là, demandant sa main, se trouvait le magnifique Mr Westfield. Mais s’il n’avait été que magnifique, et un homme plus âgé, elle serait resté sur ses gardes. Ce qui l’attira vers lui était sa capacité à raconter des plaisanteries et la façon dont les coins de ses yeux se plissaient quand il riait tout en bavardant avec son père, une tasse de thé à la main.

Elle avait su dès la première fois qu’il était venu à la maison qu’un jour ou l’autre il demanderait sa main, mais quand le temps fut venu ce fut quand même un choc. Est-ce que tu penses que je devrais accepter, Papa ? demanda-t-elle. Tu dois faire ce que tu penses est bien, ma chère, dit son père. Je ne voudrais pas t’abandonner, Papa, dit-elle. Ma chère, dit-il, je ne me sentirais pas abandonné en sachant que tu vis tout près, heureuse et en sécurité.

Malgré tout, elle ressentit un pincement douloureux lorsqu’il la mena à l’autel pour qu’elle épouse son futur mari. Mais ils avaient beaucoup parlé de ce moment les semaines qui précédaient la cérémonie, et il lui avait fait remarquer que, si jamais elle ne se mariait pas et n’avait pas d’enfants à elle, si jamais elle restait pour toujours avec lui et lui vouait sa vie, les années ne pourraient que rendre leurs liens amers ; alors que maintenant ils pouvaient aller de l’avant comme ils en avaient besoin et comme le demandait Dieu. Il parlait avec énormément de bon sens, comme il l’avait toujours fait, d’après ses souvenirs les plus anciens. Mais, en dépit de toute cela, elle ressentit ce moment comme une sorte de mort.

Pourtant Westfield, s’il n’avait pas la stature d’un Achille, n’en était pas moins le plus bel homme qu’elle eût jamais vu, et tendre et spirituel aussi. Il l’emmenait à Venise pour leur lune de miel et l’excitation du voyage l’aida à apaiser la douleur.

À Venise, il avait loué un appartement dans un splendide palazzo qui donnait sur un des canaux les plus tranquilles. Un garçon débarqua leurs malles de la gondole et, sans le moindre signe apparent d’effort, les monta dans leurs chambres. Elle courut vers la fenêtre et ouvrit tout grand les volets. Malheureusement le ciel, qui avait été tellement bleu à leur arrivée, s’était couvert et, lorsqu’elle sortit son bras par la fenêtre en un geste qu’elle-même ne comprenait pas, elle sentit sur sa paume ouverte les premières petites gouttes de pluie.

Son mari était dans l’autre chambre, mais le garçon se tenait près des malles, attendant apparemment quelque chose. Ce sera tout, lui dit-elle, merci. Elle vit alors que ce n’était pas vraiment un garçon, pas même un très jeune homme, plutôt quelqu’un du même âge qu’elle, ou un peu plus âgé. Merci, lui dit-elle une fois de plus. Il la regardait avec des yeux, elle s’en rendit alors compte, pareils au lagon lui-même, mais il ne bougea pas. Puis, très lentement, la peau d’une paupière vint recouvrir un œil.

Elle se retourna vers la fenêtre, attendant qu’il s’en aille. Elle entendit alors son mari dans la pièce, se retourna encore une fois et vit que l’homme était parti.


— Il attendait quelque chose, dit-elle. Peut-être attendait-il d’être payé.


— Qui ? demanda Westfield, qui s’était rapproché d’elle à la fenêtre et l’avait prise dans ses bras.


— Le garçon qui a monté les bagages.

Il ne répondit pas.


— Tu ne l’as pas vu ? dit-elle. Il attendait quelque chose.


— Non, dit-il en la serrant fort. Il n’y avait personne. Il avait déjà été payé.

Le voyage avait été fatigant, mais ils étaient tous les deux jeunes et forts et ne tardèrent pas à se sentir reposés. Le ciel se découvrit et ils partirent explorer la ville.

Il se trouvait que Westfield avait de nombreux amis à Venise qui firent de leur mieux pour que leur séjour dans la ville fût aussi plaisant et riche de culture que possible.

Un soir, cependant, elle décida qu’elle aimerait mieux rester à la maison et laisser son mari sortir seul. Elle s’assit près de la fenêtre et observa le canal en se demandant comment se portait son père, chez lui, en Angleterre et elle pensait à tout ce qu’elle allait avoir à lui raconter à son retour.

Peu à peu elle prit conscience d’une silhouette qui se tenait sur le sentier étroit de l’autre côté du canal et qui la regardait. C’était le garçon, ou l’homme, qui avait monté leurs bagages. Il avait les yeux fixés droit sur sa fenêtre et elle, croisant soudainement son regard, le salua de la main, car elle tenait à compenser pour toute mauvaise impression qu’il avait pu avoir pour l’autre jour. Mais il se contenta de continuer à la fixer sans autre réaction.

Gênée, elle quitta la fenêtre et alla s’asseoir à l’intérieur de la chambre. Mais, n’étant pas parvenue à se concentrer sur le livre qu’elle avait choisi, elle se leva un instant plus tard et s’approcha de la fenêtre en faisant attention, cette fois-ci, à ne pas être vue. Lentement, elle avança la tête jusqu’à pouvoir voir le canal, mais, comme d’habitude, tout était désert.

Cette nuit-là, elle rêva du garçon. Son mari était couché à côté d’elle et elle rêva qu’Héphaïstos lui tendait le grand bouclier qu’il venait de fabriquer pour son fils. Il y avait dessiné le monde entier, ainsi que le soleil, et la lune et toutes les étoiles. Il lui montra la terre, et son père debout dans son verger, perdu dans ses pensées, et puis il lui montra la vue depuis sa fenêtre dans le palazzo de Venise, et là, de l’autre côté du canal, se trouvait le garçon. Cette fois-ci, toutefois, pendant qu’elle le fixait du regard, une paupière vint lentement recouvrir un œil tandis que le reste du visage demeurait sans expression. Elle était endormie dans la chaleur vénitienne aux côtés de son mari et dans son rêve Héphaïstos lui parlait du bouclier qu’il avait forgé pour son fils. Un gros doigt se déplaçait sur le bouclier et indiquait des mers, et des îles, et des montagnes, et de grandes forêts. Il lui montra les bœufs qui labouraient les champs, retournaient la terre riche, et, ailleurs, deux hommes qui se battaient au milieu d’un groupe de spectateurs qui hurlaient. Elle était fascinée par ce gros doigt qui avançait implacablement sur le bouclier géant, frappant un endroit puis un autre, tandis que la voix profonde déferlait sur elle. Elle se rendit alors compte que la voix profonde était celle de son mari, qui lui demandait si elle désirait prendre son petit déjeuner.

Les jours filèrent dans un tourbillon d’activité : ils visitèrent des églises et se rendirent sur les îles en bateau, ils dînèrent avec leurs amis et allèrent à l’opéra. Pour leur dernier jour à Venise, une sortie avait été organisée pour se rendre sur l’île la plus lointaine du lagon, mais quand elle s’éveilla se jour-là, elle savait ce qu’elle voulait.


— Je veux être seule, dit-elle. Il lui demanda si elle ne se sentait pas bien, mais elle l’assura qu’elle allait bien, qu’elle voulait simplement un jour pour elle seule avant le long voyage de retour.

Elle attendit avec impatience qu’il s’en aille mais, une fois lui parti et la maison tombée dans le silence, elle commença à ses sentir un peu agitée. Elle se dirigea vers la fenêtre et regarda le morne canal en contrebas. Elle resta assise là longtemps, mais aucun bateau ne passa et la rive opposée demeura déserte. Pour finir, elle prit son bonnet et sa cape et décida d’aller se promener. Elle ignorait ce qu’elle cherchait, mais elle sentait que c’était quelque chose d’important.

Dehors, un crachin commençait à tomber, bien que l’air fût chaud. Elle marchait rapidement, regardant droit devant elle, tournant aux coins de rue et prenant des ponts au hasard. Le crachin était devenu une pluie régulière et elle savait qu’il serait plus sage de rentrer. Mais c’était la première fois qu’elle se trouvait seule dans la ville et elle se disait qu’elle devait en profiter autant que possible. C’était comme si elle ne pourrait pas devenir adulte avant de trouver ce qu’elle cherchait ; pourtant, qu’elle fût en quête de quelque chose était pour elle impossible à accepter, même en son for intérieur.

Elle était arrivée dans une partie de la ville qu’elle ne connaissait pas et qu’elle ne se rappelait pas avoir jamais visitée. Les rues étaient plus larges, les maisons plus délabrées qu’ailleurs et, de temps en temps, elle apercevait un peu de mer, entre les maisons. Elle se rendit compte tout à coup qu’elle était complètement trempée. Elle se sentit immédiatement très malheureuse. L’agréable sentiment d’aventure du début de la promenade avait complètement disparu et elle n’était plus à présent que glacée, mouillée et extrêmement fatiguée.

Elle tenta de repartir en sens inverse, mais toutes les rues se ressemblaient et elle ne savait pas, en arrivant devant un pont ou une place particulière, si elle était ou non déjà passée par là. La pluie avait commencé à pénétrer dans ses vêtements et glissait sur sa peau nue, elle tremblait et devait serrer très fort ses mâchoires pour empêcher ses dents de claquer. Elle se mit à demander sa route mais les gens qu’elle croisait se contentaient de hausser les épaules et de poursuivre leur route. Elle avait beau se dire qu’elle ne pouvait pas se perdre, que Venise était une toute petite ville et qu’elle avait son adresse gravée dans sa mémoire, elle ne put s’empêcher de paniquer. Elle se mit à courir dans une ruelle, puis revint sur ses pas, elle traversa un pont puis décida de revenir de l’autre côté. Le ciel était noir et le vent s’était levé, la pluie lourde balayait son visage quelle que soit la direction de sa marche.

Elle émergea soudain sur la place Saint-Marc. La cathédrale se dressait devant elle et elle se rendit compte avec un transport d’indignation contre elle-même qu’elle aurait dû tout ce temps-là demander la direction de Saint-Marc, car il n’était pas difficile de se rendre de la place à leur palazzo.

Dans la maison tout était calme, bien qu’elle eût du mal à croire qu’ils puissent être allés pique-niquer par ce temps-là. Elle quitta ses vêtements mouillés et s’aperçut qu’elle ne pouvait pas empêcher ses dents de claquer. Elle avait pensé mettre des vêtements secs mais elle enfila sa chemise de nuit et se glissa dans son lit.

Et ainsi, à son retour en Angleterre, elle se retrouva déchirée par une toux rauque et sèche et prise d’une fièvre lancinante qui refusait de l’abandonner, puis, malgré tout ce que faisaient les médecins, elle périclita. Son père vint s’asseoir à son chevet, mais elle était même trop faible pour lui demander de lui faire la lecture. Elle voulait lui parler du garçon qui lui avait fait un clin d’œil, mais s’en empêcha. Il lui prit la main et elle se souvint de la tristesse de Thétis aux pieds d’argent à l’idée d’avoir épousé un mortel et de savoir que son fils était condamné à mourir. C’était pour cela qu’en sentant sa fin approcher elle pressa la main de son père toujours plus fort, comme pour lui faire partager qu’elle avait compris que celui qui reste souffre inévitablement davantage que celui qui s’en va.

 4. Dans la voiture (1)




— Je lisais l’autre jour, explique Hammond tandis que la voiture avance, quelque chose à propos de cet enfant sauvage qu’on a trouvé dans les forêts du sud-ouest de la France. Ceci a-t-il retenu votre attention, Mr Goldberg ?


— Effectivement, répond Mr Goldberg.


— Et quelle est votre opinion à ce sujet ? demande Mr Hammond.


— Sur l’enfant lui-même ou sur les hypothèses qui entourent ce cas ?


— Les deux, dit Hammond. Les deux.


— Il y a un enfant sauvage en chacun de nous, vous ne croyez pas ? dit Goldberg. Il ne faut pas grand-chose pour le laisser sortir.


— C’est vrai, dit Hammond. C’est vrai.


— Il ne faut pas grand-chose, dit Goldberg, pour nous réduire à son niveau.


— Ce qui signifie que vous n’êtes pas d’accord avec les théories de M. Rousseau, dit Hammond, selon lesquelles nous devrions tous aspirer à son niveau exalté ?


— M. Rousseau et ses adversaires parlent tous la même langue, dit Goldberg. Pour l’un notre civilisation actuelle nous montre les profondeurs vers lesquelles l’homme peut plonger, pour les autres les hauteurs vers lesquelles il peut s’élever. Y a-t-il une différence entre eux ?


— En ce qui concerne cet enfant, demande Hammond, penchez-vous pour la théorie selon laquelle il appartient à l’espèce des enfants-loups sauvages, ou tout simplement que c’est un idiot, ou encore que c’est un imposteur qui sera démasqué tôt ou tard ?


— Cette dernière hypothèse peut difficilement être défendue, dit Goldberg. Car quels avantages retirerait un imposteur qui souffrirait d’emprisonnement et d’humiliations sans que cela soit compensé par des bénéfices ?


— Diriez-vous alors, le presse Hammond, qu’il appartient à l’espèce des enfants sauvages ou qu’il n’est qu’un pauvre idiot ?


— Examinez les faits, Mr Hammond, dit Goldberg. L’enfant a d’abord été aperçu, je crois, il y a plusieurs années, dans les forêts du Tarn. Puis, quelques mois plus tard, un groupe de chasseurs est tombé sur lui dans une clairière et ils se sont jetés sur lui. Comme il se débattait, ils l’ont tenu de force mais, alors qu’il paraissait enfin docile et qu’ils le ramenaient à leur village avec très peu de liens, il est parvenu une fois de plus à s’enfuir. Pourtant, quelques semaines plus tard, il a frappé de son propre gré à la porte d’une maison écartée, a suivi à l’intérieur la femme qui lui a ouvert et s’est installé par terre à ses pieds près du feu. Il semblait incapable de parler ou d’entendre quand on lui parlait, et réticent à manger autre chose que les pommes de terre crues qu’il jetait lui-même dans le feu et qu’il retirait pendant qu’elles brûlaient, ce qui ne manquait pas de lui faire mal. Une fois de plus, cependant, avant que l’on puisse l’emmener pour être examiné par un médecin, il est parvenu à s’échapper et ce n’est que plusieurs mois plus tard qu’il a été finalement attrapé et emprisonné dans la région sous une surveillance attentive ; il a été transporté plus tard à Paris pour être examiné avec soin par des experts.


— À ce moment-là, dit Goldberg, il semble que, par ordre du Ministère de l’Intérieur, il a été confié à l’inspecteur de l’institution des sourds-muets, un certain M. Itard, afin qu’il examine très attentivement l’état de l’enfant et rédige un rapport. M. Itard a maintenant rendu compte des résultats de ces six mois d’observation intense. À quelles conclusions a-t-il abouti ?


— Vous êtes donc d’accord avec les conclusions de M. Itard ? demande Hammond. L’enfant ne serait pas un idiot mais avec le temps et des soins suffisants portés à son éducation, il pourrait devenir un citoyen utile ?


— Je n’ai pas dit cela, répond Goldberg.


— Alors quoi ? demande Hammond. Vous rejetez son diagnostic ?


— Je n’ai pas dit cela non plus, dit Goldberg.


— Poursuivez, Mr Goldberg, poursuivez, dit Hammond. Pardonnez-moi mes interruptions.


— Il semble, dit Goldberg, que M. Itard a établi que, bien que l’enfant soit muet, il n’y a chez lui aucune malformation physique qui le rendrait incapable d’articuler des paroles humaines. Et, bien qu’il paraisse sourd aux bruits les plus violents, tels que des coups de mousquet tirés à proximité, son ouïe est des plus acérée quand il s’agit de quelque chose qu’il pense être d’une certain intérêt pour lui, comme l’ouverture d’une porte derrière lui, ce qui pourrait lui permettre de se précipiter vers sa liberté, ou même comme le craquement d’une noix à l’autre extrémité de la pièce, car il affectionne beaucoup les noix. Il lui arrive souvent de sourire et de saluer M. Itard quand celui-ci entre dans sa chambre, mais il est tout aussi souvent renfermé et indifférent, peu réactif aux avances les plus amicales. Et il y a des moment où il frappe et mord ceux qui s’approchent de lui, où il se tape la tête contre un mur dans un paroxysme de rage et de colère. Que pouvons nous conclure de ces tessons de témoignages contradictoires ?


— Quoi, en effet ? dit Hammond. M. Itard nous présente une créature qui semble faire fi de toutes les règles d’un comportement normal.


— Ce qui m’a paru être du plus grand intérêt, dit Goldberg, est ce que M. Itard nous laisse apercevoir en ce qui concerne la relation de l’enfant au langage. Car tout le monde est d’accord pour dire que si l’enfant pouvait se servir du langage soit pour parler soit pour écrire, il s’adapterait rapidement au mode de vie de la civilisation.


— M. Itard a certainement de grands espoirs quant à ses progrès dans ce domaine, dit Hammond. Il semblerait qu’en quelques mois l’enfant a fait suffisamment de progrès pour se montrer capable de reconnaître des mots et de les rattacher aux objets qu’ils désignent. À coup sûr, ce n’est qu’une question de temps, et il aura bientôt suffisamment de ces mots pour lui permettre de parler avec son gardien ?


— Vraiment, Mr Hammond, dit Goldberg. Je vous accorde que ce sont là les conclusions que M. Itard semble tirer de ses expériences, mais je me demande si ces conclusions sont correctes.


— Sûrement, dit Hammond, et à cet instant la voiture saute sur une pierre et les deux hommes sont projetés dans les bras l’un de l’autre. Lorsqu’ils se sont dénoués et qu’ils ont ajusté leurs vêtements, Hammond poursuit.


— Sûrement, dit-il, si au cours de ces quelques mois, alors que nous devons tenir compte des angoisses et de la confusion qui doivent nécessairement assaillir quelqu’un qui a vu ses conditions de vie radicalement transformées, l’enfant s’est montré capable de relier un nombre déjà important de mots aux objets qu’ils désignent, il n’y a pas de raison pourquoi, avec le temps, il ne pourrait pas acquérir un vocabulaire suffisant qui lui permettrait de rejoindre les rangs des hommes et des femmes ordinaires ?


— C’est là, dit Goldberg, que je suis en désaccord complet. Considérez les faits. M. Itard a rempli six cartes, a écrit sur chacune d’elles en grosses lettres le nom des objets sur lesquels il a posé les cartes, à savoir, LIVRE, BOÎTE, ASSIETTE, MARTEAU, etc. Il enlève les objets et les pose dans une pièce attenante. Puis il revient. L’enfant est assis devant la table avec les cartes devant lui. M. Itard saisit la carte où il a noté LIVRE et la lui tend. L’enfant la prend et va dans la pièce attenante. Il revient avec le livre, qui se trouvait plus tôt sous la carte, et qu’il a trouvé sur la table dans la pièce à côté.


— Ce qui fait penser, l’interrompt Hammond, qu’il peut conserver l’idée d’un livre dans sa tête, au moins pendant une période de temps limitée.


— Le laps de temps est sans importance, dit Goldberg. Car l’aspect le plus significatif du projet tout entier est ceci : si le livre précis qui avait été auparavant posé sous la carte ne se trouve pas dans l’autre pièce, l’enfant revient penaud après une longue recherche. Jamais une seconde il ne s’est dit qu’il aurait pu apporter un autre livre de la pièce qui, nous devons le croire, contient un nombre considérable de livres.


— Mais cela viendra certainement au bout de quelque temps, dit Hammond.


— Je me le demande, dit Goldberg. Car réfléchissez. Saisir que le livre précis posé au début sous la carte et maintenant ouvertement exposé sur la table de la bibliothèque, ou peut-être dissimulé par M. Itard, n’est qu’un exemple de l’espèce livre demande que l’on ait compris ce qu’est un livre, quel est son usage dans notre société. Les livres ne sont pas des objets de tant de centimètres de large sur tant de centimètres de long sur tant de centimètres d’épaisseur. Ils peuvent avoir toutes les dimensions possibles et, en fait, toutes les formes, aussi longtemps qu’ils sont faits de pages d’écriture reliées entre des couvertures. Mais à moins de faire déjà partie d’une société qui fait usage de livres, qui les lit ou qui a vu d’autres personnes les lire et qui sait ce qu’elles font, comment peut-on passer de ce livre particulier à tout autre livre ? Passer du livre en tant qu’objet, de ce livre en tant que cet objet, à la notion de livre en général, tout comme passer de cette boîte ou assiette, de ce marteau au caractère général de boîtes ou d’assiettes ou de marteaux, requiert qu’on ait l’idée de comment ces objets sont utilisés. Cela, l’enfant l’apprend normalement pendant les premières années de sa vie, exactement comme il découvre tout ce qui concerne la manière de fonctionner de la société et comme il apprend finalement à utiliser les objets de la société par lui-même, en lisant, ou en mangeant dans une assiette, ou en mettant des choses dans des boîtes, ou en tapant sur un clou avec un marteau. Mais tout ceci peut-il être transmis à quelqu’un qui a déjà dépassé sa dixième année ? À quelqu’un qui n’a pas pu bénéficier de la société civile et qui n’y est pas lui-même impliqué ?

¬¬¬¬— Mais sûrement, dit Hammond, avec le temps…


— Je ne crois pas que le temps soit l’essence du problème, dit Goldberg. Malgré que je souhaite à M. Itard de réussir dans sa tentative, je crains que les remarquables progrès du début, dus à son dévouement envers l’enfant, ne continueront pas, et que bientôt, lui et le reste du monde perdront tout intérêt pour le pauvre Victor, comme ils ont choisi de l’appeler, et qu’il le laisseront pourrir dans quelque trou misérable.


— Vous êtes bien trop pessimiste, Mr Goldberg, dit Hammond.


— Je suis tout à fait conscient de la fragilité de ce que nous appelons la société, dit Goldberg. Je suis tout à fait conscient qu’il n’en faudrait pas beaucoup pour nous transformer, vous ou moi, en Victor et qu’il y aurait très peu de choses que pourrait faire pour nous-mêmes la personne la mieux disposée. Il nous faut des années pour trouver notre chemin dans la société, des années pendant lesquelles, avec un peu de chance, nos parents nous aideront et nous protègeront, mais il faut très peu de choses pour nous rejeter dans les ténèbres.


— Dans votre opinion, Mr Goldberg, qu’est-ce qui constitue ce peu de choses ?


— Je n’ai qu’à peine un peu plus que cinquante ans, dit Goldberg, et ma santé, Dieu soit loué, est plutôt robuste. Et pourtant ces derniers temps je m’aperçois souvent que j’ai du mal à me souvenir du nom d’un objet d’usage courant auquel j’ai besoin de faire référence, comme un couteau ou un citron. Je vois très bien l’objet dans mon imagination, et je sais que, tout au long de ma vie consciente, je n’ai eu aucun problème à retrouver ces noms. Mais maintenant je dois faire une pause et essayer de me rappeler : Ce n’est pas une fourchette, ce n’est pas une cuillère, c’est cet autre truc, ah oui, c’est un couteau. Ce n’est pas une orange, ce n’est pas une pomme, ce n’est pas une poire, c’est ce fruit sûr et jaune vert, c’est, c’est — ah oui, c’est un citron. Devant de telles défaillances, dit Goldberg, et elles sont de plus en plus fréquentes maintenant, j’ai l’impression que toute la pelote de laine pourrait aisément se défaire et que, après à peine un bref instant, je me retrouverais sans parole et démuni.


— Quelque chose comme ça m’est parfois arrivé en rêve, dit Hammond, mais pas, jusqu’ici, dans la réalité.


— Si vous en avez rêvé, vous savez ce que je veux dire, dit Goldberg. Et pourquoi je dis que notre mainmise sur le langage et en conséquence sur la société civile est d’une extrême fragilité.

Les deux hommes sont silencieux.


— J’ai connu un homme, dit Goldberg en regardant le paysage qui passe à toute vitesse par la fenêtre de la voiture, qui, un jour, après trente ans de vie mariée, a regardé sa brosse à dents un soir et ne savait plus ce que c’était. Il l’a emporté dans sa chambre et l’a tendue à sa femme. Qu’est-ce que c’est ? lui a-t-il demandé. Mais, lui a-t-elle dit, une brosse à dents, bien sûr. Brosse à dents ? a-t-il dit. Les mots, m’a-t-il dit, paraissaient étranges à ses oreilles. Il a fait tourner l’objet dans sa main et a continué à l’examiner. Une brosse à dents, a répété sa femme. Pour se brosser les dents. Ah, a-t-il dit. Il s’est assis au bord du lit près d’elle, la brosse à dents dans une main, la regardant d’un air interrogateur. Allez, a-t-elle dit. Remets-la où tu l’as trouvée. Il a fait ce qu’on lui demandait et est revenu se coucher. Le lendemain matin il avait complètement oublié cet incident. Mais plus tard ce jour-là, il est allé à la salle de bains, a de nouveau regardé sa brosse à dents, et tout lui est revenu en mémoire. À présent, il n’avait aucun mal à trouver un lien avec elle. C’était sa brosse à dents et c’était tout. Mais, m’a-t-il dit, il se rappelait encore avec force sa perplexité de ce soir-là, son impression de ne pas savoir le moins du monde ce qu’était un humble objet d’utilisation quotidienne et quelle était son utilité.

Hammond est silencieux, ses yeux posés eux aussi sur le paysage. Il finit par dire : — est-ce que c’était par hasard vous-même, Mr Goldberg ?


— Peut-être, dit Goldberg, ne sommes-nous entièrement humains que lorsque nous reconnaissons qu’il y a un enfant sauvage en nous tous et qu’il est là où nous commençons et sans aucun doute où nous finirons.


— Allons, allons, Mr Goldberg, dit Hammond. Je veux bien accepter que comme l’enfant est un être humain nous pouvons lui accorder notre compassion, mais cela ne veut pas dire que nous devrions nous identifier à lui.


— Ma conclusion, dit Goldberg, est qu’il n’est ni un enfant sauvage ni un idiot, parce que ces deux termes tentent de le mettre à distance de nous, alors que ce qu’il peut nous apprendre, ce que peut nous apprendre son triste cas, Mr Hammond, c’est qu’il n’est que trop facile de glisser entre les mailles qui nous attachent à la société et à nous-mêmes.


— Votre sophistique me fait tourner la tête, dit Hammond.


— J’en suis sincèrement désolé, dit Goldberg.

Ils restent silencieux et, ensemble, regardent par la vitre de la voiture.

Goldberg sort sa montre de son gousset et l’examine.


— Ne vous inquiétez pas, Mr Goldberg, dit Hammond. Nous serons bientôt arrivés.

Goldberg remet la montre dans son gousset et se tourne vers lui en souriant.