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Une Vie en lettres

George Orwell

Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner

Introduction




George Orwell « se trouve dans la situation étrange d’être un nom connu de tous depuis cinquante ans ». Non, pas Orwell, évidemment, mais Rudyard Kipling dans la description qu’en donne Orwell. Cependant, cette description peut aussi plus ou moins s’appliquer à Orwell lui-même. Orwell disait également de Kipling : « avant même de pouvoir parler de Kipling, il faut se débarrasser d’une légende créée par deux groupes de personnes qui n’ont jamais lu ses œuvres ». Cela s’applique déjà bien moins à Orwell, bien que nombre de ceux qui font référence à lui ne paraissent pas avoir lu grand-chose de plus que La Ferme des animaux et 1984, et encore, pas toujours. Les millions qui ont entendu parler de Big Brother et de la Salle 101 ignorent tout de leur créateur. La méconnaissance d’Orwell existe aussi dans les milieux universitaires et chez ceux qui se considèrent comme appartenant aux hautes sphères du journalisme. Lorsque le professeur Raymond B. Browne, de Bowling Green University, mourut, le Daily Telegraph lui attribua l’introduction de la « culture populaire » dans le grand public. S’il est vrai qu’il lança le Journal of Popular Culture en 1967, Orwell écrivait déjà des articles très profonds sur la culture populaire un quart de siècle plus tôt. En outre, lorsque ses Critical Essays furent publiés aux États-Unis en 1946 sous le titre Dickens, Dali and Others, ce fut avec le sous-titre Studies in Popular Culture. D’un côté, Orwell est canonisé — d’où le sous-titre, The Making and Claiming of “ St. George ” Orwell de l’excellente étude de John Rodden qui analyse The Politics of Literary Reputation (1989). À l’autre extrême, il est soumis à de vigoureux coups de hache ; c’est ce que fait Scott Lucas avec « remarquable efficacité » dans son Orwell (2003), comme l’écrit Terry Eagleton dans la London Review of Books du 19 juin 2003. Où donc se trouve le pauvre George ? Le professeur Eagleton, dans son compte-rendu des trois biographies publiées en 2003, judicieusement intitulé « Reach-Me-Down-Romantic » (Romantique de seconde main), suggère qu’Orwell « associait une anglitude culturelle à un cosmopolitisme politique et détestait les cultes de la personnalité tout en cultivant avec persévérance son image publique ». Malgré les acclamations venues du monde entier, Orwell se voyait comme poursuivi par « L’échec, l’échec, l’échec ». « L’échec, nous dit Eagleton, était son fort. »


J’ai tendance à penser que, dans le moi le plus profond d’Orwell, se trouvait un conflit non résolu qui faisait de lui un personnage plein de contradictions. Il s’est toujours élevé contre les religions organisées, particulièrement l’Église catholique. Il ne pensait pas qu’il y avait une vie après la mort. Et pourtant il se maria à l’église, fit baptiser Richard, son fils adoptif, et voulait être enterré selon les rites de l’Église anglicane et non incinéré. De la part d’un homme aussi rationnel, il est étrange qu’il ait demandé à Rayner Heppenstall de dresser l’horoscope de Richard (21 juillet 1944), qu’il ait pu penser voir un fantôme dans le cimetière de Walberswick (16 août 1931) et qu’il ait débattu sur les esprits frappeurs avec Sir Sacheverell Sitwell (6 juillet 1940), sans oublier la conclusion quasi-religieuse d’Une fille de pasteur (qui, il est vrai, « n’est qu’un roman »). Peut-être plus révélateur encore est le souvenir de Sir Richard Rees, qui se rappelle qu’Orwell lui avait dit que « voir son vrai nom imprimé produisait chez lui un sentiment désagréable », « comment peut-on être certain que son ennemi ne va pas le découper et s’en servir pour une sorte de magie noire ? » N’était-ce là qu’un caprice ou bien était-ce un sentiment profond ? Pas « un quelconque ennemi » mais « son ennemi ». Qui était-ce ? Le titre de l’étude de Rees résume parfaitement son sujet : George Orwell : Fugitive from the Camp of Victory (1961). Il fuyait le succès et cherchait refuge dans « L’échec, l’échec, l’échec ».


À sa naissance, le 25 juin 1903, à Motihari, Bengale, Orwell s’appelait Eric Arthur Blair. Son père, Richard Walmsley Blair, était né en 1857 à Milborne St Andrew, Dorset, dont son père était le pasteur. Le père d’Orwell travaillait au Opium Department de l’administration indienne. Sa mère, Ida Mabel Limouzin, était née en 1875 à Penge, Surrey, mais sa famille était depuis longtemps liée à la Birmanie. Il semble d’ailleurs qu’il existe encore aujourd’hui un curieux souvenir de la famille Limouzin à Moulmein, Myannar, comme Emma Larkin l’a découvert il y a quelques années. Elle s’est non seulement rendu compte qu’on se souvenait d’Orwell (en secret), mais s’est également aperçue qu’il y avait une rue nommée Leimmaw-zin, « la plus proche prononciation birmane de “ Limouzin ” ». Cependant, lorsqu’elle a demandé à un passant de lui traduire ce nom, il a proposé sans hésiter « Rue Étagère-orange » (À mots couverts. Sur les traces de George Orwell en Birmanie, pp. ???).


Les parents d’Orwell se marièrent dans une église au nom intrigant, St John in the Wilderness (Saint Jean dans le désert), à Naini Tal, Inde, le 15 juin 1897. Orwell aurait certainement trouvé cela très approprié. Leur premier enfant, Marjorie, naquit à Gaya, Bengale, le 21 avril 1898. En 1904, Ida Blair rentra en Angleterre avec ses deux enfants et s’installa à Henley-on-Thames. En 1907, Richard Blair prit un congé de trois mois à Henley. La plus jeune sœur d’Orwell, Avril, naquit le 6 avril 1908. De 1908 à 1911, Orwell alla à l’école dans un externat catholique dirigé par des ursulines. Il fut ensuite mis en pension à St Cyprian’s, une école préparatoire privée à Eastbourne où il allait rencontrer Cyril Connolly, qui aurait une grande importance à la fin de sa vie. L’essai d’Orwell, « Such, Such Were the Joys » , se fonde (parfois librement) sur ses expériences à St Cyprian’s, mais l’école lui donna un enseignement suffisant pour entrer à Eton en tant que King’s Scholar (boursier du roi) en mai 1917.


Une lettre qui n’a été découverte que très récemment donne un compte-rendu du reste de la vie d’Orwell selon son propre point de vue. Cette lettre n’a jamais été publiée et je suis reconnaissant envers son propriétaire (qui désire garder l’anonymat) de m’avoir autorisé à l’inclure dans ce livre. Richard Usborne, rédacteur en chef de Strand, un mensuel littéraire fondé en 1891 et qui cessa d’exister en 1950, demandait à Orwell s’il voulait écrire pour son mensuel et s’il pouvait raconter un peu sa vie. Comme le dernier paragraphe de la lettre l’indique, Orwell était beaucoup trop occupé pour accepter — il rédigeait 1984 — mais malgré cela, il prit la peine de répondre à Mr Usborne. Il était habituel pour Orwell, comme le montrent certaines lettres de cette sélection, de prendre la peine de répondre à des correspondants qu’il connaissait à peine — ou pas du tout. La lettre à Richard Usborne avait été écrite depuis Barnhill, Jura, le 26 août 1947 :



Cher Mr Usborne *



Je vous remercie beaucoup de votre lettre du 22. Je répondrai du mieux possible à vos questions. Je suis né en 1903 et j’ai été éduqué à Eton, où j’étais boursier. Mon père était fonctionnaire en Inde et ma mère venait également d’une famille anglo-indienne, avec des liens particuliers en Birmanie. Après avoir terminé mes études, j’ai servi cinq ans dans la police impériale de Birmanie, mais ce métier ne me convenait absolument pas et j’ai donné ma démission lorsque je suis rentré pour un congé en 1927. Je voulais être écrivain et mes économies m’ont permis de vivre la plus grande partie des deux années suivantes à Paris, où j’ai écrit des romans que personne ne voulait publier et que j’ai détruits par la suite. Lorsque je n’ai plus eu d’argent, j’ai travaillé quelque temps comme plongeur, puis je suis rentré en Angleterre, où j’ai eu une série d’emplois mal payés, le plus souvent comme enseignant, avec des intervalles de chômage et de grande pauvreté. (C’était la période de la crise.) Dans la dèche reprend des incidents qui se sont vraiment déroulés, mais à d’autres moments, et je les ai entrelacés afin d’en faire un récit continu. J’ai travaillé dans une librairie pendant environ un an en 1934-5, mais si j’ai mis cette expérience dans Et vive l’aspidistra ! ce n’est que pour donner un contexte. Le livre n’est pas, je crois, autobiographique, et je n’ai jamais travaillé dans une agence de publicité. En général, mes livres sont bien moins autobiographiques que ne le pensent les gens. Il y a des passages de véritable autobiographie dans Le Quai de Wigan et, bien sûr, dans Hommage à la Catalogne, qui est du reportage direct. À propos, Et vive l’A ! est l’un des quelques livres qui ne m’intéressent plus et que je ne veux pas voir réimprimés.


Quant à la politique, je ne m’y suis intéressé que par intermittence jusqu’en 1935, bien que je puisse dire que j’ai toujours été plus ou moins « à gauche ». Dans Le Quai de Wigan, j’ai pour la première fois essayé de mettre de l’ordre dans mes idées. Je sentais, comme encore aujourd’hui, qu’il y a d’immenses carences dans la conception d’ensemble du socialisme, et je me demandais encore s’il existait une autre voie de sortie. Après avoir examiné de près l’industrialisme britannique sous sa pire forme, à savoir dans les régions minières, j’en suis venu à la conclusion que travailler pour le socialisme est un devoir, même si l’on ne se sent pas émotionnellement attiré par lui, parce que la perpétuation des conditions actuelles n’est tout simplement pas tolérable et qu’aucune solution autre qu’une sorte de collectivisme n’est viable, parce que c’est ce que veut la grande masse des gens. À peu près à la même époque, je me suis trouvé infecté par une horreur du totalitarisme, ce que j’avais déjà connu sous la forme de mon hostilité envers l’Église catholique. Je me suis battu six mois (1936-7) en Espagne, dans le camp loyaliste, et j’ai eu la malchance de me retrouver mêlé aux luttes internes dans le camp gouvernemental, ce qui m’a laissé convaincu qu’il n’y a pas de grandes différences entre le communisme et le fascisme, bien que, pour diverses raisons, je ferais le choix du communisme si aucun autre choix n’était ouvert. J’ai été vaguement lié aux trotskistes et aux anarchistes, et de plus près avec l’aile gauche du parti travailliste (l’extrémité Bevan-Foot). J’ai été rédacteur littéraire de Tribune, qui était alors le journal de Bevan, pendant environ un an et demi (1943-5) et j’ai écrit pour ce journal pendant une bien plus longue période. Mais je n’ai jamais appartenu à aucun parti et je suis persuadé que, même politiquement, je suis plus utile si je présente ce que je crois être vrai et que je refuse d’obéir aux ordres d’un parti.


Au début de l’année dernière, j’ai décidé de prendre des vacances, car j’avais écrit 4 articles par semaine pendant 2 ans. J’ai passé 6 mois à Jura, pendant lesquels je n’ai pas travaillé du tout, puis je suis revenu à Londres et, pendant l’hiver, j’ai fait du journalisme comme d’habitude. Je suis ensuite reparti à Jura et j’ai commencé un roman que j’espère terminer pour le printemps 1948. J’essaye de ne rien faire d’autre pendant que je suis ainsi engagé. Il m’arrive d’écrire, à de rares occasions, des comptes-rendus de livres pour le New Yorker. J’ai l’intention de passer l’hiver à Jura cette année, en partie parce que j’ai l’impression de ne jamais pouvoir travailler de façon continue à Londres, et en partie parce qu’il sera un peu plus facile d’être au chaud ici. Le climat est moins froid, et il est plus facile de trouver de la nourriture et du combustible. J’ai une maison assez confortable ici, bien qu’elle soit loin de tout. Ma sœur [Avril] s’occupe de la maison pour moi. Je suis veuf et j’ai un fils qui a un peu plus de 3 ans.


J’espère que ces notes pourront vous servir. Je crains de ne pas pouvoir écrire quoi que ce soit pour le Strand en ce moment, car, comme je l’ai dit, j’essaye de ne pas être distrait par du travail extérieur. Ici, nous n’avons que 2 distributions de courrier par semaine et cette lettre ne partira pas avant le 30, je l’enverrai donc à votre adresse dans le Sussex.


Sincèrement vôtre


George Orwell




Bien qu’Orwell ait dit ne jamais avoir été membre d’aucun parti, soit il avait oublié, soit il voulait passer sur le fait que, pendant une courte période, il avait été membre du Independent Labour Party. Il expliqua pourquoi il avait pris sa carte dans « Why I join the I.L.P. » , 24 juin 1938. Il s’en écarta quand la guerre fut déclarée parce que le parti avait gardé sa position pacifiste. Son oubli était peut-être un désir de se dissocier.


Dans sa lettre, Orwell ne mentionne que brièvement et indirectement sa première femme, Eileen. Comme il était normal pour un homme de son caractère et de son époque, il ne s’étend pas sur sa mort dans ses lettres, bien qu’il soit évident qu’il l’avait ressentie douloureusement. Eileen O’Shaughnessy naquit à South Shields en 1905. Orwell et Eileen se rencontrèrent à une soirée organisée par Mrs Rosalind Obermeyer à Londres, au 77 Parliament Hill, en mars 1935. Pour Orwell, ce fut le coup de foudre. En quittant la soirée il expliqua à un ami : « La femme que je veux épouser est Eileen O’Shaughnessy » ; et il dit la même chose à Mrs Obermeyer. Eileen étudiait alors pour une maîtrise de psychologie au University College London. Malgré la réalité incontournable qu’étaient ses infimes rentrées d’argent et ses perspectives d’avenir évidemment limitées, ils se marièrent à l’église paroissiale près du cottage d’Orwell à Wallington, le 9 juin 1936. Elle mourut sous anesthésie à Newcastle upon Tyne le 29 mars 1945.


Il existe un lien curieux entre Orwell et Eileen que ni l’un ni l’autre n’avait sans doute réalisé. Tous les deux « célébrèrent » l’année 1984. Le titre du roman d’Orwell, qu’il n’avait choisi que peu avant d’envoyer le tapuscrit à son éditeur, Fredric Warburg, ne pouvait évidemment pas avoir été connu par Eileen, mais savait-il qu’elle avait écrit un poème pour célébrer le centenaire de son école, Sunderland High, intitulé « Fin du siècle : 1984 » ? Il comporte trois strophes de quatorze vers : « Mort », « Naissance » et « Le Phénix ». Il n’a aucun lien évident avec ce qu’Orwell allait écrire. Le poème célèbre le passé ; le roman met en garde contre l’avenir.


Plus de 1 700 lettres sont incluses dans les volumes X-XX des Complete Works of George Orwell et dans The Lost Orwell. Ce chiffre ne prend pas en compte les lettres qu’il rédigea en réponse aux lettres des lecteurs de Tribune, ni toutes les dizaines de mémorandums qu’il écrivit pour organiser des émissions lorsqu’il travaillait pour l’Indian Section du BBC Overseas Service entre 1941 et 1943. Les Complete Works et The Lost Orwell contiennent aussi de nombreuses lettres écrites à Orwell ou à son sujet et, en particulier, des lettres de sa femme, Eileen. Cette compilation n’est donc qu’une petite partie de ce qui existe.


Pour faire cette sélection je me suis laissé guider par deux principes. D’abord, les lettres choisies doivent illustrer la vie et les espoirs d’Orwell ; et deuxièmement, chaque lettre doit être intéressante par elle-même. La plupart des lettres sont publiées sans coupures, mais j’ai coupé quelques longs passages lorsqu’ils répètent ce qui est imprimé ailleurs. Alors que l’horizon d’Orwell se refermait pendant ses deux dernières années en conséquence de maladies plus fréquentes et de séjours de plus en plus longs à l’hôpital et à Jura, même si son cercle d’amis s’agrandissait plutôt qu’il ne rétrécissait, il y davantage de répétitions et donc davantage de coupures.


Il est surprenant de voir combien de gens ont conservé les lettres qu’Orwell leur écrivait. Inévitablement, ce qui a survécu varie au fil des années et, parfois, pour raconter l’histoire de la vie d’Orwell, il faut s’appuyer sur des lettres envoyées à Orwell. La correspondance importante avec Ihor Szewczenko à partir du 11 avril 1946 à propos de la traduction ukrainienne de La Ferme des animaux en est un exemple remarquable. Même si l’on avait voulu inclure un nombre de lettres égal pour chaque année de la vie d’adulte d’Orwell, c’est souvent la survie des lettres qui définit ce que l’on décide d’insérer. Ainsi, très évidemment, il ne reste aucune lettre datant des cinq années qu’Orwell passa en Birmanie.


Malgré les recherches exhaustives conduites par Ian Angus et l’éditeur de ce livre lors de la préparation des Complete Works, des matériaux en rapport avec Orwell, y compris des lettres importantes, continuent à apparaître — d’où, naturellement, The Lost Orwell. C’est avec plaisir que nous avons pu inclure ici quelques lettres — et non des moindres — pour la première fois. Je suis particulièrement reconnaissant envers les propriétaires des « nouvelles » lettres qui ont autorisé leur publication. Je suis également reconnaissant envers ceux qui ont acquis des lettres déjà publiées de nous avoir permis de les inclure ici ; leurs noms sont donnés dans les notes qui suivent ces lettres. Beaucoup de rumeurs courent selon lesquelles une autre série de lettres à Eleanor Jaques avait été offerte à la vente par Bonhams en 2009 puis retirée de la vente.


Les lettres d’Orwell ont tendance à être sérieuses. Cela s’applique aussi bien aux amis qu’à son agent littéraire. Il ne tarde pas à s’excuser s’il sent qu’il a été lent à expliquer une action ou qu’il a oublié quelque plaisanterie sociale — ainsi le 24 décembre 1934, lorsqu’il regrette de ne pas avoir écrit plus tôt pour envoyer ses vœux de Noël à Leonard Moore, et qu’il ajoute : « Rappelez-moi au bon souvenir de Mrs Moore ». Même les lettres à Eleanor Jaques, Brenda Salkeld et Lydia Jackson qui ont resurgi sont pauvres en termes d’affection, même si son désir d’une relation amoureuse est clair. Les morts d’Eileen, de son père, de sa mère et de sa sœur Marjorie le marquèrent profondément, mais il était peu enclin à exprimer sa douleur. Ce n’est pas là la marque d’un tempérament froid mais la façon dont les personnes qui ont été élevées pendant la première moitié du XXe siècle étaient censées se comporter, en tout cas en public. La douleur et la souffrance étaient vues comme relatives et, étant donné qu’elles avaient été vécues par des millions pendant les deux « grandes » guerres, les pertes personnelles, particulièrement quand elles étaient naturelles, étaient ressenties en fonction du contexte. On souffrait en silence. L’observateur peu attentif peut penser qu’Orwell était austère. Ses amis le comparaient à sa création, Benjamin, l’âne de La Ferme des animaux. Cependant, comme David Astor l’a expliqué à l’éditeur de ce livre, quand il était déprimé ou inquiet, il téléphonait à Orwell et lui demandait de le rejoindre dans un pub du quartier parce qu’il savait qu’Orwell allait le faire rire et lui remonterait le moral. Cette austérité a peut-être un lien avec ses moyens financiers. Orwell était souvent pauvre — voir ses lettres en réponse aux appels de Jack Common demandant même de petites sommes d’argent quand Orwell se trouvait au Maroc français. Il parle même de s’être débrouillé une grande partie de 1936 à The Stores en se nourrissant de pommes de terre. La Ferme des animaux lui rapporta de bons droits d’auteur mais, à sa mort, avant que d’immenses sommes d’argent viennent pleuvoir de 1984, son testament fut évalué à 9 909 livres — l’équivalent approximatif de 250 000 livres d’aujourd’hui, le coût d’une maison modeste. Mais, à l’époque on lui devait 520 livres qu’il avait prêtés à des amis : 250 livres à George Kopp ; 120 livres à Paul Potts ; 100 livres à Sonia ; 75 livres à Inez Holden et 50 livres à Jack Common.


Il est évident qu’il travaillait dur à sa correspondance. Il est facile d’oublier aujourd’hui, avec l’usage d’ordinateurs permettant de copier, coller et sauvegarder, à quel point taper des lettres sur une machine mécanique pouvait être un travail physique fatigant, particulièrement si, comme c’était le cas pour Orwell, il devait taper au lit quand il était malade. Il y avait une limite au nombre de copies que l’on pouvait taper en même temps. Ainsi, si lui ou Eileen voulait passer la même information à plus d’une personne, chaque destinataire recevait une lettre distincte et chacune de ces lettres devait être tapée séparément. (Voir la conclusion de la lettre d’Eileen à Mary Common du 5 décembre 1938.) Pourtant Orwell tapait et retapait patiemment ses informations dans des lettres à différents amis.


Une caractéristique très significative de la correspondance d’Orwell, qui nous apprend quelque chose de la générosité de son tempérament, est sa façon d’écrire de longues lettres à des gens qu’il ne connaissait pas, qu’il n’avait peut-être jamais rencontrés et à qui il ne devait rien. La lettre ci-dessus à Richard Usborne et la lettre à Jessica Marshall qu’il écrivit depuis Hairmyres Hospital le 19 mai 1948 sont toutes les deux des lettres qui lui prirent beaucoup de temps alors que la plupart d’entre nous se seraient contentés d’un bref accusé de réception.


Les lettres d’Eileen sont d’un style et d’un contenu complètement différents. C’est vers Eileen qu’il faut se tourner pour découvrir comment était la vie avec les parents de son mari à Southwold, comment était la vie dans leur cottage à la limite du primitif, et c’est vers Eileen que nous nous tournons pour l’ironie. Elle avait un sens de l’humour très fin et, bien qu’elle et Orwell se soient dénigrés eux-mêmes, Eileen le faisait avec beaucoup d’esprit.


Parce que tant d’œuvres d’Orwell ont été publiées et parce que tant de ses lettres ont survécu, nous savons (ou nous croyons savoir) à quoi nous attendre. Eileen est très souvent surprenante. Il y a les magnifiques lettres écrites à son mari (qui travaillait alors comme correspondant sur le continent) pour lui dire comment se développait leur petit garçon, pour lui dire ses espoirs pour un avenir loin de Londres (ce qu’Orwell mettra en œuvre à Jura) et ses inquiétudes à propos de l’opération qui allait, nous le savons maintenant mettre un terme à sa vie. Eileen vivait aussi une vie dont nous ne savions rien jusqu’à ce que la série de lettres à Norah Myles soit publiée dans The Lost Orwell et reproduite dans ce livre. On savait qu’elle était allée à Chapel Ridding en juillet 1938 mais on n’a jamais su pourquoi — et nous ne le savons toujours pas. Une partie de cet autre aspect d’Eileen se révèle dans ses lettres. On y apprend en tout cas une chose, c’est qu’elle était de nature très affectueuse.


Un petit nombre de lettres écrites par d’autres qu’Orwell et Eileen ont été incluses. Chacune — comme celle de Jennie Lee à Miss Goalby, p. ??? — éclaire le caractère d’Orwell ou son état de santé (comme celle du Dr Bruce Dick à David Astor p. ???). Ces quelques lettres nous aident à faire progresser l’image que nous avons d’Orwell — par exemple, l’image inoubliable de son arrivée en Espagne peu après Noël 1936 : « C’étaient George Orwell et ses bottes venus se battre en Espagne. » Jennie Lee explique : « Il savait qu’il ne trouverait pas de bottes assez grandes pour lui en Espagne » et il était venu avec une paire de rechange sur une épaule. Le problème consistant à trouver des chaussures assez grandes pour ses pieds revint le hanter à la fin de sa vie.


Ensemble, ce volume et son compagnon, les Journaux d’Orwell, nous donnent une meilleure idée de l’autobiographie qu’Orwell n’a jamais écrite.



Peter Davison