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Jerzy Kosinski

Jerome Charyn

Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner

Avant qu’il y eût Kosinski, il y avait Peter Sellers. Sans Pete, je n’aurais connu personne — ni Stan Laurel, ni la princesse Margaret, ni Mr. Chance. J’avais rencontré Pete en 63, alors qu’il était le chéri des producteurs de cinéma. Tous les studios le voulaient après Lolita. Il n’y avait pas de rôle comique que Pete ne puisse pas jouer. Il était Laurel et Hardy, un gros garçon capable de batifoler dans un corps d’homme mince. Mais si vous l’avez aimé dans le rôle de Clare Quilty, le dramaturge dément de Lolita, allez le revoir, je vous en prie. Sellers était Quilty, dont la sarabande de voix et de masques camouflait une rage meurtrière. Il lança une chaise sur sa première femme et menaça de la tuer. Il menaça son fils et sa fille adorés. Et il me menaça.


« Je vais te démolir, mon coco. Je vais te faire la peau. »


Son arrière arrière-grand-père était Daniel Mendoza, un des boxeurs préférés des Anglais, le premier youpin à qui un souverain britannique eût jamais accordé une audience, et la mégalomanie de Pete l’avait convaincu qu’il était aussi baraqué que Mendoza. Mais il savait que mon propre grand-père, Archibald Diggers, avait été autrefois le seigneur des docks de Londres. Et c’était justement pour ça que Pete m’avait engagé. J’étais un Anglo-américain coincé à New York, acteur, dramaturge et philosophe de seconde zone conduisant une limousine pour joindre les deux bouts. Et Sellers expliqua à mon patron qu’il ne permettrait à personne d’autre qu’au petit-fils d’Archibald Diggers de lui servir de chauffeur dans Manhattan.


« Ian, dit-il, je veux tuer un homme. »


Je l’avais vu dans le rôle de Quilty. Et j’avais claqué une fortune en cours de théâtre. Je décidai de le suivre dans sa ritournelle.


« D’accord, Mr. Sellers. Tuer un homme.


— Je veux que tu l’écrases. Un bon coup de pare-chocs dans les genoux.


— Est-ce que vous serez assis devant avec moi, Mr. Sellers ? Ou bien caché sur la banquette arrière ?


— Caché ? Je ne veux pas louper ça, mon coco. Ça va être marrant. »


C’était une huile d’Hollywood qui l’avait offensé, ou qui, s’imaginait Sellers, l’avait offensé. Cette huile habitait au Pierre avec sa femme, mais il avait une maîtresse à SoHo. Alors Sellers et moi, on traîna un peu à proximité d’un loft de Leonard Street dans la Lincoln Continental de ma boîte. Le nom de l’huile était Garganus et c’était l’homme le plus gros que j’aie jamais vu, plus gros qu’un lutteur de Sumo, plus gros qu’Orson Welles. Garganus devait avoir un problème glandulaire. Mais je ne lui en voulais pas pour ça. Je n’en voulais pas aux gros. C’était sa maîtresse qui me torturait la cervelle. Son erreur fatale était de me rappeler ma femme — blonde, qu’elle était, une vraie beauté, et toute en jambes.


Je fis ronfler le moteur. Je n’avais pas grand-chose à perdre. Je n’arrivais pas à obtenir une carte de la Screen Actors Guild, et ma femme était partie avec un vendeur de meubles. J’avais autant de rage que Clare Quilty. Et Sellers le sentait bien. Ça l’excitait. Il paraissait en transe.


« Calme-toi, Ian, tout doux, comme un bon petit gars.


— Je m’en vais tuer ce gros tas de lard, dis-je. Je les écrabouillerai, lui et sa pute, aux genoux. Il va perdre quelques kilos… et Blondie sera un peu moins élancée. »


Lui-même plutôt gros, Sellers s’enfonça derrière ses lunettes à monture d’écaille.


« Je suis sûr que quelqu’un va me reconnaître. Je vais être ruiné. Et ma mère, alors ? Elle va devoir dire à toutes ses copines que son fils est un assassin fou. Sois gentil, Ian. Tirons-nous, tirons-nous. T’auras droit à un bonus.


— Mr. Sellers, dis-je, si je peux pas le tuer, alors, autant vous tuer vous. »


Après ça, on était inséparables. Il m’emmenait partout avec lui, même à Hollywood. J’étais content de quitter Manhattan et le spectre de ma femme. Et je ne m’inquiétais pas trop des petits délires de Sellers. Il prétendit qu’une femme, à l’aéroport, voulait lui jeter un sort et qu’elle avait le mauvais œil. Il voulait annuler notre vol, mais je parvins à le calmer. Nous partions en pèlerinage, à la recherche de Stan Laurel, qui se cachait quelque part à LA. L’équipe de détectives internationaux qui travaillait pour Sellers ne parvenait pas à localiser Stan Laurel, semblait incapable de trouver son adresse. Stan avait disparu de la scène après la mort d’Ollie en 57 et avait juré de ne plus jamais rejouer en public. Mais Sellers était obsédé par Stan. Sa cartomancienne, Mrs. Murray, avait prédit qu’il ne ferait vraiment date dans le cinéma qu’une fois qu’il aurait rencontré Stan Laurel.


Il ne voulait pas s’asseoir avec les patrons des studios, ne voulait pas passer le portail de la Paramount avant d’avoir été béni par Stan. Entre-temps, ses agents s’inquiétaient des commissions qu’ils allaient perdre tandis que Sellers cherchait un homme invisible. Mais ils avaient tous des œillères. Je trouvai Stan Laurel dans l’annuaire du téléphone. Il vivait dans une station balnéaire à Santa Monica. Je l’appelai. Il était modeste et timide, mais il dit qu’il serait content de passer un moment avec Sellers.


Pete avait loué un des pavillons du Chateau Marmont, où Brandon avait l’habitude de venir, lui avait dit Mrs. Murray, de sorte que Sellers refusait absolument d’habiter dans une autre baraque à Hollywood. Il ne tarda pas à hypnotiser tout l’hôtel — Sellers avait cette façon d’ébahir tout le monde. C’était là son génie, c’était là son don effarant. Il s’était transformé en Marlon Brando devant nos yeux, mais la métamorphose avait été d’une telle subtilité que nous n’avions pas eu le temps de la voir venir. Tout à coup nous avions Marlon Brando là où s’était trouvé Peter Sellers. L’homme léthargique aux lunettes à monture d’écaille glissait et se faufilait comme un chat. Il aurait pu contrefaire l’accent traînant du Midwest de Brando. Mais cela aurait été bien trop simple pour Clare Quilty, qui était capable d’imiter n’importe quelle voix. Il gardait le silence mais, quand il devait parler, il parlait comme Pete. Et c’était de la diablerie pure, comme si Marlon Brando, pour le seul plaisir de Château Marmont, jouait Peter Sellers.


Lorsque je lui annonçai notre rendez-vous avec Stan Laurel, il ne se montra pas particulièrement content.


« Quoi, cette vieille patate ? Pourquoi devrais-je m’inquiéter de ce type ? »


Et puis son humeur changea une fois de plus. Il se mit à me flatter outrageusement, comme un enfant qui vient de recevoir une claque.


« Faut pas faire attendre Stan. C’est mon idole, tu sais. Je passais des heures à les regarder, lui et Ollie. On pouvait pas me faire sortir du cinéma. On était bloqués à Ilfracombe pendant le blitz. Maman nous avait mis à l’abri. Et tout cet air maritime m’avait rendu un peu patraque. J’étais habitué aux fards et à la sueur du music-hall — Maman avait son propre numéro. Elle jouait la Fille du Chasseur de rats, et autres rôles éminents. Et ensuite, on n’a plus eu que le soleil et la mer. Et alors je m’introduisais dans cette tombe douillette qu’était le cinéma du coin. Et là, dans le noir, il y avait Stan, avec sa voix de mauviette parfaite pour réconforter un gamin qui avait été le seul Juif à St. Aloysius. Maman pensait qu’il valait mieux me mettre dans une école catholique, tu comprends, pour que j’apprenne le catéchisme. Les prêtres faisaient les meilleurs professeurs, disait Maman. Personne ne voulait m’appeler Peter. Il suffisait de dire “Le Juif”. J’étais le seul de mon espèce. J’aurais pu tuer maman. Mais je l’étreignais pendant une demi-heure, plein d’idées de meurtre. “Ma chérie”, je disais tout en voulant la mordre à la gorge et la faire taire à jamais. Et c’est la voix de mauviette de Stan qui m’a sauvé de la folie. Aucun autre comique sur la planète ne savait pleurer avec un visage souriant. Et je suis ici pour rendre hommage à Stan. Viens, mon pote, je vais lui laver les pieds. » Il ne voulait absolument pas louer une voiture. Il s’était fait livrer sa Bentley Continental depuis Londres — il était tout le temps en train d’acheter et de vendre des voitures luxueuses. Il prit place à l’avant et nous partîmes pour Santa Monica Bay.


« Je suis tellement excité, dit-il. Si tu mens, Ian, je t’écraserai la cervelle. Stan va vraiment accepter de nous recevoir ? Je mourrai de honte s’il nous envoie balader. »


Il continua sur ce ton jusqu’à notre arrivée à Ocean Avenue ; alors il s’arrêta de parler. Je sentais bien son humeur aigre ; tout son corps semblait vibrer de rage. N’importe quoi avait pu déclencher cette transformation — la légère touche de sel dans l’air, la secousse d’un souvenir oublié, ou encore une surcharge de parasites virevoltant dans sa tête. Je ne voyais rien susceptible de l’effrayer, rien qu’une suite innocente de maisons et d’hôtels le long de la plage.


Stan Laurel habitait dans un de ces hôtels, lequel possédait une immense piscine à une cinquantaine de mètres de l’océan. Mais je ne sentais pas la mer. L’air sur Ocean Avenue avait l’odeur sucrée du bois laqué.


Pete ne voulait pas descendre de voiture. Il enfonça ses épaules dans la vastitude des coussins de la Bentley. On aurait pu se croire perdu dans une caravane.


« Je n’ai pas le courage de me retrouver devant Stan, dit-il. Je suis crevé. J’en peux plus.


— Je vais vous crever dans une minute si vous giclez pas de cette caisse. »


Il geignait, avec la voix de Stan Laurel, mais je résistai à son charme et le hissai hors des coussins.


« T’es un monstre, c’est sûr. Je te ferai arrêter pour agression. Ton grand-père était un assassin, et toi aussi… tu comprends pas, Petit Ian, ce putain d’endroit me rappelle Ilfracombe. La même odeur écœurante et sucrée, le vieux bois pourri, les vies aigres, brisées. J’arriverai jamais à entrer. Je vais dégueuler.


— Alors je vous donnerai une boîte de conserve pour y dégueuler. »


Et je le poussai derrière les portes pourries de l’hôtel de Stan. On aurait pu croire qu’un ouragan avait frappé la réception ; des marines étaient accrochées sur les murs à des clous plantés de travers ; les chaises et les tables étaient penchées à un angle impossible. Le réceptionniste se tenait derrière un bureau qui paraissait prêt à s’effondrer. Son interphone était fait de fils serpentins aux extrémités argentées. Il enfonça un des fils dans un tableau métallique, chuchota quelques mots dans son poing et annonça que nous pouvions monter voir « Mr. Stan ».


Stan Laurel ressemblait à un enfant âgé portant un pull-over bien trop petit pour lui. Il vivait dans un appartement qui semblait parfaitement à sa taille. Il avait reçu un Oscar en 1960, pour une vie de clowneries, et la statuette était posée sur un bureau surchargé de lampes et de tout un bric-à-brac indescriptible. Et au moment de notre entrée, Stan faisait semblant de polir la statuette avec sa manche. Cela devait faire partie d’un numéro comique mis au point pour des pèlerins dans notre genre. Je suis certain qu’il n’avait pas la moindre idée de qui était Peter Sellers.


Il clignait des yeux et nous souriait au milieu de son numéro quand, tout à coup, ses petits yeux rouges semblèrent jaillir hors de son crâne. Pete était devenu énorme, il se tenait là tel un géant bien trop grand pour le salon de Stan.


« Mon poussin, chuchota le petit homme avec sa célèbre voix de fausset. Mon poussin, c’est toi ? »


Sellers ne répondit pas immédiatement. Il était devenu Oliver Hardy au milieu des clignements d’yeux de Stan, mais un Hardy sans moustache, sans grosses joues, sans crâne chauve.


« Stanley, dit-il, où est mon petit déjeuner ? »


Le petit homme se mit à pleurer. « Je suis tellement heureux », dit-il. Il me serra la main, mais sans oser s’approcher de ce fantôme qui parlait comme Oliver Hardy.


« Est-ce qu’il faut que je me répète ? demanda Sellers avec un de ces petits sourires qui étaient la spécialité de Hardy. Est-ce que je vais devoir frapper ?


— Oh non, je t’en prie, dit Stan. On ne m’a pas frappé depuis des années. »


Et il se lança alors dans son vieux numéro de pleurnichage. Cet homme si gros et si grand l’avait toujours fait pleurer.


« Ollie, je n’ai absolument rien à la maison… pas le beurre que tu aimes. Je n’ai pas une seule fois été faire des courses depuis que j’ai emménagé à Santa Monica. Le groom vient toujours faire frire mes œufs.


— Et si je virais le groom et que je mettais ta tête à cuire sous le grill jusqu’à ce que tes oreilles explosent ?


— Oh, j’adorerais ça, Ollie, vraiment, vraiment. »


Stan sautilla dans la pièce, en extase. J’eus peur qu’il ait une crise cardiaque. Mais je ne pouvais pas le freiner.


« Mr. Sellers, dis-je en poussant du coude le gros et gras fantôme. Faites quelque chose. Il va se faire mal. »


Mais Stan s’immobilisa de lui-même. Et il arborait ce sourire féerique des comédiens rusés ; c’était lui qui avait inventé les petits ballets de Laurel et Hardy. « Merci d’être venus. Dommage que je n’aie pas de thé à la maison. Voulez-vous un autographe… et une photo de moi et du poussin ? »


Et c’est alors que j’évaluai vraiment le génie de Pete ; toute l’aura d’Oliver Hardy disparut de son visage ; il rétrécit jusqu’à rentrer dans sa propre peau.


« Non, dit-il. Le plaisir de vous rencontrer suffisait. Jamais je ne l’oublierai.


— Pardonnez-moi. Je ne me souviens pas de votre nom.


— Une vétille, dit Sellers. Ça n’a pas d’importance. Nous n’allons pas rester.


— Mais je vous en prie, revenez me voir. La prochaine fois je n’oublierai pas le thé. »


Sellers bouillonnait lorsque nous quittâmes Oceana Hotel.


« Vous étiez extraordinaire, dis-je. Pendant quelque temps vous l’avez berné. Il avait l’air tellement déprimé, tellement ratatiné quand nous sommes arrivés — une relique dans sa petite pièce. Et puis ses yeux se sont éclairés. Il croyait vraiment que son ancien partenaire était revenu à la vie. Son visage était en feu. C’était très gentil, Mr. Sellers.


— Il me file les chocottes. Est-ce que je veux finir dans une sorte de donjon au bord de la mer ? À tripoter une statuette ? Non merci. Tu peux rayer Stan Laurel de ma liste. Je regrette que tu aies réussi à le trouver. »


Et j’ai ramené Peter Sellers au pays des studios dans cette Bentley argentée qu’il avait, assis là dans le silence le plus complet.




Je pensai qu’il allait me virer, fermer les yeux très fort et me laisser partir à la dérive. Il avait son entourage attitré, une foule de flagorneurs, y compris un chauffeur, une secrétaire et un garde du corps, et je me demandais pourquoi il avait besoin d’un orphelin supplémentaire.


« C’est ta gueule, Ian, c’est ta belle gueule. Un beau mec comme toi. Ça calme les gens, endort leurs peurs. Et tu attires toutes les filles. Tu les attires comme des mouches, mais je ne suis pas un goinfre. Je me contenterai des restes qui échouent sur la rive. En plus, j’aurais bien besoin d’un lecteur. Je suis plutôt analphabète. Mais tu ne dois en parler à personne. »


J’avais étudié Ulysse à l’école mais, en tant que lecteur de Peter Sellers, j’ai dû relire Ulysse. On lui avait demandé de jouer Poldy, Leopold Bloom. L’idée de Peter Sellers en Poldy me plaisait beaucoup. Il aurait fait entrer dans Bloom un peu de sa folie comique et de son vif-argent. Mais il a changé d’idée à la dernière minute. La Panthère Rose l’avait ruiné. Le monde entier voulait qu’il reprenne le rôle de ce bafouilleur, l’inspecteur Clouseau. Il n’était plus un acteur. Il était une putain de marque déposée. Mais il avait la plus loyale des admiratrices, la princesse Margaret, qui elle-même adorait imiter l’inspecteur Clouseau.


La famille royale avait choisi Peter Sellers, l’avait adopté, comme un chien en peluche. Il pouvait dépasser les bornes à Windsor ou à Clarence House et à Kensington — renverser sa soupe, tirer sur la nappe ou foncer de pièce en pièce sur le chariot à thé, se cogner contre le chambellan du palais. La reine pensait qu’il était l’homme le plus drôle du monde. Mais c’était sa sœur, la princesse Margaret, l’épouse de Lord Snowdon, qui comprenait la tristesse derrière cette sauvagerie, puisqu’elle-même était une sorte de chien en peluche. Elle était sur scène depuis l’âge de deux ans. Elle était la petite sœur, celle qui n’était pas sérieuse, tandis qu’Elizabeth Alexandra Mary, ou « Lilibet », était née avec un sceptre dans son poing minuscule. Lilibet avait été élevée pour régner, alors que Margaret Rose, qui était deux fois plus belle, devait faire loucher ses grands yeux cristallins et faire le clown à ses côtés. Et c’était pour ça qu’elle appréciait beaucoup Peter Sellers, comme un clown en présence d’un autre.


« Je suis tendu, mon petit gars », chantonna-t-il. Il avait ce projet complètement dingue d’épouser la princesse Margaret et de s’installer à Kensington Palace. Il continua à comploter, alors même que Snowdon, célèbre photographe de mode, était un des rares amis qu’il possédât ; ils partaient tous les deux pour de longs safaris photos ; mais Sellers continuait à comploter derrière son dos.


« Ian, PM n’aime pas ce pygmée. Ils se disputent tout le temps. Dieu m’en est témoin, j’ai vu PM fermer son poing et l’assommer. PM est une meilleure boxeuse que Mendoza.


— PM », évidemment, c’était la princesse Margaret. On l’appelait aussi « Ma’am ». Mais Peter Sellers adorait l’appeler « Ma’am Darling ».


« Elle est gâtée pourrie, Ian. Elle ne sort jamais du palais sans son détective et son chauffeur. Peux-tu imaginer aller dîner chez Raffles ou une autre putain de trattoria avec sur le dos un détective de Scotland Yard ? Comment pourrais-je demander sa main ?


— Elle a déjà un mari, Pete. »


La méchanceté voilà ses yeux. « Ne m’appelle plus jamais Pete. Je t’arracherais le cœur et le donnerais à manger aux lions, ça c’est sûr.


— Mais ta mère t’appelle tout le temps Pete. »


Ses lèvres se mirent à trembler. « Laisse maman en dehors de cette histoire, mon pote.


— Mais elle est déjà dans l’histoire, Pete. »


Elle débarquait au Dorchester, où nous étions installés, parce que Pete préférait vivre à l’hôtel plutôt que dans son luxueux appartement au dernier étage près de Hampstead Heath. Et sa mère montait toujours nous rendre visite en pantalon corsaire, les cheveux teints en orange ou violet, selon la saison ou son humeur. Elle nous étreignait tous les deux pendant une demi-heure. « Peg et Pete, roucoulait-elle, Peg et Pete contre le monde entier… et maintenant Petit Ian. » Il avait acheté à sa mère un appartement à Highgate, mais elle ne pouvait pas résister au Dorchester, avec ses majordomes en livrée, car Peg, qui serrait sous son bras une cage dorée, avait toujours droit à de longues salutations avant d’être accompagnée jusqu’à la porte de Pete. Peg n’allait nulle part sans son perroquet, un cadeau de Pete. Le perroquet s’appelait Henry, le second prénom de Pete. Il était né Richard Henry Sellers, mais Peg possédait un petit secret. Elle avait eu un autre garçon, nommé Peter, qui était mort encore tout petit lors d’une de ses tournées. Elle ne parlait presque jamais de lui, mais Pete avait hérité du nom de ce garçon mort. Il était le fantôme vivant d’un Peter Sellers qui l’avait précédé. C’était pour ça qu’il avait une si grande faiblesse pour les astrologues et autres cartomanciens ; ils nourrissaient sa croyance en la réincarnation.


Mais l’existence du garçon mort, ce n’était pas Peg ou Pete qui me l’avait apprise — c’était le perroquet. Quand Henry ne hurlait pas « J’t’emmerde » ou « Va t’faire foutre », il faisait cliquer sa langue et demandait : « Où est le bébé mort, où est le bébé mort ? Où est Peter Sellers ? »


Pete couvrait alors la cage avec une sorte de tissu noir épais et menaçait de balancer le perroquet de Peg depuis son balcon au Dorchester. « Qu’il aille en enfer, Maman. Je te le promets. » Elle se mettait à pleurer et argumentait avec son fils. Elle avait déjà lampé assez de Scotch pour noyer son perroquet.


« Je n’ai que Henry, mon amour… j’ai perdu mon autre garçon. J’étais au music-hall, en tutu blanc, quand il est mort étouffé. Il a avalé sa propre bile. C’était verdâtre. Jamais je n’oublierai cette couleur… Pete, prends-moi dans tes bras. Toi et Ian, vous êtes de bons garçons. »


Je devais la ramener chez elle dans la Bentley qu’il avait achetée pour sa mère. Son père, Bill Sellers, était mort en 62. J’ai été stupéfait quand j’ai vu une photo de Bill. Il ressemblait tout à fait à Pete. Il s’était tiré avec une autre fille pendant le blitz. Peg dut le reprendre comme elle aurait repris un fils rebelle. Elle dormait dans la même chambre que Pete. Bill était banni et devait dormir sur le sofa du salon. Il était un protestant solitaire dans une tribu de Juifs séfarades qui adoraient se chamailler.


Et voilà que je me chamaillais avec un dingue qui descendait de Mendoza.


Je promis de ne pas l’appeler Pete devant PM.


« Mais pourquoi voudrais-tu que j’aille à une des garden-parties de Ma’am ? J’ai pas des tonnes de sang royal.


— Mais tu es un lecteur, mon lecteur. Et je ne voudrais pas que Ma’am me croie obtus. C’est une amie de Gore Vidal et de tous ces barracudas littéraires. PM peut passer toute une après-midi au lit avec ce chieur de William Blake. Or je suis incapable de lire ses poèmes. Ils m’ennuient. Tu vois, tu es mon bouclier, Ian. Tu me protègeras de ses flèches. Quand elle commencera à parler de tigres en flammes, mets ton grain de sel. Je me glisserai lentement dans tes chaussures et je deviendrai William Blake à ses yeux. »


Son astrologue l’avait prévenu qu’il devait faire la cour à la princesse Margaret ce mois-ci. Et il valait mieux ne pas contrarier sa folie. Pour aller à Kensington Palace, je mis un complet en velours et une chemise en soie noire. Pete n’eut aucun problème au portail, mais je dus montrer mon passeport à un employé qui me regarda d’un œil méfiant et cocha mon nom sur une liste. Le détective personnel de Ma’am, un type avec des mains énormes, garda mon passeport dans sa poche.


« Hello, Mr. Sellers. Il vous accompagne ?


— Oui, Burroughs, et vous devez le traiter avec gentillesse. Ma’am ne serait pas contente. »


Burroughs nous précéda et nous conduisit à la tente royale pour le thé. Elle était aussi haute que le palais et elle était secouée par le vent de juillet. Je fus pris de vertige en regardant la bâche des jupes de la tente virevolter tout autour de ma tête. Je ne reconnus aucun des royaux, mais je me rappelai alors que Ma’am et son époux avaient leur foule personnelle de barracudas — truands, mannequins et musiciens avec quelques pincées de littéraires londoniens et de parasites célèbres.


Je fus accepté dans ce club une fois que Pete m’eut présenté comme étant le petit-fils d’Archibald Diggers. Les truands londoniens, qui ressemblaient à des financiers avec leurs complets sur mesure de Saville Row, m’assurèrent que mon grand-père était le plus futé des casseurs de tête que Londres eût jamais connus.


« Une légende de son vivant, qu’il était, ça c’était Archie. Capable de fendre un homme en deux d’un seul coup de poing. »


Et alors arriva Son Altesse Royale avec Snowdon, le roturier qui avait été élevé au rang de lord. Pete aurait tellement voulu accomplir le même truc, supplanter Snowdon et même le surpasser en jaillissant de la loge royale comme un prodigieux lord surpassant tous les lords. C’était une quête ridicule. Il aurait fallu l’interner après un ou deux mois à mener la vie de palais avec Margaret.


Il était exubérant sous la tente, l’appelait « Ma’am Darling » et l’embrassait devant Snowdon, qui, tout le monde était au courant, était au beau milieu d’une liaison avec Lady Jacqueline Rufus-Isaacs, une des plus grandes et des plus exquises beautés de Londres ; Peter adorait me faire le récit du soir où il avait accompagné Ma’am (et son détective) dans un restaurant de Soho et où ils avaient trouvé Lord Snowdon et Lady Jacqueline assis à une autre table. Le détective, Burroughs, fut pris d’une rage aveugle mais Ma’am, après s’être assise, s’occupa de son Scotch et dit : « Peter, sois drôle, je t’en prie. Je suis d’humeur à entendre des remarques amusantes. »


Pete conduisit cinq conversations en même temps, jouant Snowdon, Jackie Rufus-Isaacs, Burroughs, Ma’am et Peter Sellers, fustigeant chacun d’eux ainsi que lui-même, tandis que Ma’am tirait sur sa Gauloise dans un fume-cigarette en nacre noire, sans jamais rire. Pour finir, elle se pencha vers lui, dit : « Tu es un adorable garçon », entraîna Pete jusqu’au palais et le laissa lui faire l’amour pour la première fois, avec le détective devant la porte. Et Pete se disait qu’après une cavalcade dans le lit de Margaret, ça sentait le mariage.


Elle n’avait ni les longues jambes de Jacqueline, ni son ossature royale ; Ma’am mesurait à peine plus d’un mètre cinquante, mais elle avait le teint pâle d’un enfant, avec un cou blanc de cygne, une bouche sensuelle et des yeux bleus pétillant d’espièglerie et de gentillesse. J’étais amoureux de Margaret Rose depuis que je l’avais vue aux actualités en 1943 ; elle devait avoir douze ou treize ans et moi six ; elle tenait un casque et un masque à gaz et elle portait un uniforme d’officier britannique ; elle avait des yeux immenses, aguichants ; je crois qu’elle était la mascotte ou le colonel honoraire d’un corps de blindés. Elle saluait les tankistes. Sa voix tremblait un peu. « Mes braves garçons », disait-elle, et ses mots avaient l’air d’une chanson.


Je dus dissimuler mon béguin pour elle tandis que Pete me présentait. Je pliai légèrement les genoux ; on n’était pas supposé serrer la main d’une princesse. Je ne pensais pas qu’elle me sourirait. Mais elle fit la moue dès le premier coup d’œil et ses yeux bleus commencèrent à se durcir. Puis elle chuchota quelque chose pour elle-même et disparut. Et je me rendis compte que Pete m’avait entraîné dans une sorte de piège. Tout ce badinage au sujet de William Blake était une de ses ruses. Je n’étais pas supposé parler de littérature avec Margaret Rose. Je n’étais pas supposé parler du tout.


Son détective ne paraissait pas beaucoup m’apprécier, mais je dus faire appel à son sens du fair-play. Burroughs avait un cou de taureau et des yeux protubérants. Il essayait sans doute de la protéger à l’aide de son perpétuel air renfrogné. Il portait un manteau en plein été — je préfère ne pas penser aux matraques et aux pistolets qu’il avait enfouis dans ses poches.


« Mr. Burroughs, s’il vous plaît. Vous croyez que j’ai blessé la princesse Margaret d’une manière ou d’une autre ? Ce n’était pas mon intention. Je…


— Mais ça va pas la tête, mon gars ? Tu rappelles à Ma’am son amour perdu. »


La moitié de la planète devait se souvenir de sa liaison féerique avec le lieutenant-colonel Peter Townsend, un pilote de chasse qui était devenu écuyer de la couronne à Windsor après la guerre. Il avait seize ans de plus que la princesse adolescente, qui vivait dans sa tour personnelle et se rebellait contre le sérieux de sa sœur. Elle avait dû courtiser Peter Townsend avec ses seuls yeux, et cette cour avait duré des années. Et, quand elle eut enfin l’âge de l’épouser, Lilibet était assise sur le trône. Townsend était à la fois un roturier et un homme divorcé, de sorte que les conseillers de la reine menacèrent d’enlever à Margaret son titre et son allocation royale si elle osait épouser Peter Townsend. Ils la forcèrent à abandonner son amour. Et ils avaient dérobé toute la joie de Margaret, « La Rose Malade ». J’ai pensé à ce chieur de William Blake. Je voulais chuchoter à l’oreille de Margaret Rose la chanson de Blake, « Petite Fille perdue ».




Sache qu’au temps jadis,


L’amour ! le doux amour ! était un crime.




Tandis que je broyais du noir, Margaret Rose arriva vers moi portée par son propre vent silencieux. Elle s’empara de ma main, la garda dans la sienne, dans son autre main, elle tenait une immense flûte de champagne.


« Cher Mr. Diggers, je ne sais comment me faire pardonner. J’ai été terriblement grossière. Mais me pardonnerez-vous jamais ? »


Elle souriait à présent, et cette froideur impériale de princesse avait disparu.


« Il n’y a rien à pardonner, Ma’am. Je vous ai effarouchée. Mais ce n’était pas par méchanceté. On ne m’avait jamais dit que je ressemblais à un de vos anciens écuyers.


— Pas une si grande ressemblance, mon cher, dit-elle en léchant le champagne telle une chatte insolente. Mon Peter était un homme plus mince, presque ascétique — mais c’est votre expression qui est très proche de la sienne, comme un homme qui s’inflige de la douleur à lui-même.


— Je ne me savais pas un tel flagellant, Ma’am.


— Appelez-moi Margaret, s’il vous plaît. Margaret Rose. Ce cher Peter Sellers me dit que vous êtes plus ou moins un spécialiste de Blake. »


Je ris, et Ma’am parut apprécier. « Je suis un acteur-dramaturge raté et un philosophe raté. Mais il n’y a pas beaucoup d’érudition dans mon dossier. Mr. Sellers chantait mes louanges…


— Pour se faire mousser un peu. Mais il existe quelqu’un d’autre impliqué dans toute cette intrigue. Votre grand-père.


— Je suis ébahi. Comment mon grand-père a-t-il jamais pu pénétrer dans vos rêves ? Windsor Castle est à des années-lumière des docks de Londres.


— Ah, fit-elle, mais ils sont plus proches que vous ne le pensez. » Et elle m’invita à boire une gorgée. J’étais encore plus surpris. J’ignorais qu’un roturier et une princesse puissent boire dans le même verre. Et tandis que je sirotais du champagne, Margaret Ma’am récitait William Blake d’une voix aussi douce et solitaire que du velours royal.




Je parcours toutes les rues chartrées,


Là où coule la Tamise chartrée,


Et remarque sur chaque visage que je croise


Marques de faiblesse, marques de malheur.




« Ce n’est pas un si grand mystère, mon cher garçon. Ma nourrice a grandi avec les histoires d’Archibald Diggers que son père lui racontait, et elle m’a répété ces mêmes histoires. Je ne voulais pas m’endormir sans elles. Je ne pouvais pas m’en passer, vous comprenez.


— C’étaient de vraies histoires sur mon grand-père ?


— Des millions et des millions, sur le seigneur des docks de Londres. Mais Nurse était une grande menteuse et elle brodait chaque fois qu’elle le pouvait, et quand elle en parlait il n’était plus du tout un truand, mais un héros national qui combattait les ennemis de l’Angleterre — des gens horribles qui voulaient tout le temps débarquer sur nos côtes et s’emparer de la Tamise. Mais la merveille, dans tout cela, c’est que j’ai raconté les histoires de Nurse à Peter, mon Peter, et nous n’avons jamais autant ri. Et alors quand votre Peter vous a présenté comme le petit-fils d’Archie, je me suis tout à coup rappelé tout ce que j’avais perdu. Et j’ai lâché ma fureur sur vous, cher Diggers. »


Un peu de cette fureur avait dû revenir. Elle me prit violemment la flûte des mains, termina le champagne, se lécha les lèvres et lança la flûte à Burroughs, qui l’attrapa sans même cligner des yeux. Puis, comme seule une princesse peut le faire avec un roturier, Margaret Rose leva une main, frotta ses jointures contre l’étrange papier de verre de ma joue et dit : « Très cher, je mourais d’envie de savoir comment c’était », et me congédia après un dernier regard.