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N° 44, le mystérieux étranger

Mark Twain

Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner

  Sommaire  

 Chapitre 33



Il ne faisait aucun doute que Quarante-Quatre était la créature la plus volage qui eût jamais été ! Rien ne l’intéressait pendant bien longtemps. Il inventait les projets les plus élaborés, y mettait tout son esprit et tout son cœur, puis il les abandonnait tout d’un coup, au milieu de leur accomplissement, et se lançait dans quelque chose de nouveau. Il en fut ainsi avec son assemblée des Morts. Il convoqua ces tristes épaves du monde entier, de toutes les époques et de tous les âges puis, quand tout fut prêt pour le spectacle, il voulut partir à l’époque de Moïse pour voir les égyptiens s’embourber dans la mer Morte et m’emmener avec lui. Il disait qu’il l’avait déjà vu deux fois et que c’était un des plus beaux et des plus excitants spectacles qu’il eût été donné à quiconque de voir. Ce fut à peine si je parvins à le persuader d’attendre un peu.


À mon goût, la Procession était vraiment belle, et fort impressionnante. D’abord, il y eut une terrible obscurité. Toutes les choses visibles s’enténébrèrent progressivement, perdirent peu à peu leurs contours avant de disparaître complètement. Suivirent alors les plus épaisses, les plus solides et les plus noires ténèbres, puis un silence d’une telle profondeur que c’était comme si le monde retenait sa respiration. Ce profond silence se poursuivit, et se poursuivit, minute après minute, et devint tellement oppressant que moi-même je finis par retenir ma respiration – c’est-à-dire que je ne respirais qu’à moitié. Puis une vague d’air froid dériva vers nous, humide, pénétrante, portant une odeur de tombeau, elle était atroce et faisait frissonner. Au bout d’environ dix minutes, j’entendis un léger cliquetis qui venait d’une grande distance. Il s’approcha lentement, toujours plus fort et encore un peu plus fort, et grandissait en masse et en volume, jusqu’à ce que tout l’endroit soit rempli de claquements secs et aigus qui passaient devant nous ! Puis un vague crépuscule se répandit partout, dans lequel, car nous en étions inondés, nous aperçûmes les formes floues et arachnéennes de milliers de squelettes qui avançaient ! J’en eus le souffle coupé. C’était épouvantable, macabre et horrible, à un point que vous ne pouvez imaginer.


Bientôt la pénombre pâlit en une sorte d’aube et nous pûmes assez bien distinguer les détails. Quarante-Quatre avait élargi le grand hall du château pour faire de l’effet. C’était devenu un vaste corridor très haut qui s’étendait sur des kilomètres et des kilomètres, et la Procession y avançait lentement en grande pompe, cliquetant tristement, perdant peu à peu sa définition pour finir par s’effacer dans le lointain et disparaître.


Quarante-Quatre nomma quantité de ces pauvres squelettes pendant qu’ils passaient devant nous et il m’expliqua que la plupart d’entre eux avaient été des personnes distinguées à leur époque et qu’elles avaient laissé leur impression sur le monde. Certains noms m’étaient familiers, mais la plupart m’étaient inconnus. Ce qui était normal car ils appartenaient à des nations qui avaient disparu de la terre dix, vingt, cinquante, cent, trois cents et six cent mille années plus tôt et je n’avais naturellement jamais entendu parler d’eux.


Grâce à la magie de 44, chaque squelette était muni d’une étiquette qui donnait son nom, ses dates et une brève biographie. C’était une bonne idée et qui évitait trop de questions. Pharaon était là, ainsi que David et Goliath et plusieurs autres personnages sacrés ; Adam et Ève, quelques César, Cléopâtre, Charlemagne et Dagobert, des rois et des rois et des rois, si nombreux qu’on ne pouvait pas les compter – la plupart d’entre eux venant de milliers et de milliers de siècles avant l’époque d’Adam. Quelques-uns d’entre eux avaient emporté leur couronne, et un ou deux morceaux de velours pourri sur leurs ossements, un spectacle assez pathétique.


Et il y avait des squelettes que moi-même j’avais connus, j’avais assisté à leur enterrement, à peine trois ou quatre ans plus tôt – des hommes et des femmes, des garçons et des filles ; et ils tendaient leurs pauvres mains osseuses et me serraient la main, et avaient l’air si triste. Quelques squelettes tiraient derrière eux les ruines pourries de leur cercueil avec une corde, et ils paraissaient très inquiets de ne pas abîmer ces pauvres biens.


Mais imaginez combien de temps le pathos d’une chose peut durer tout en continuant à avoir le même effet touchant, le même effet que si ça s’était passé la veille ! Il y avait là le fin squelette d’une jeune femme, et elle avançait la tête courbée, ses mains osseuses posées sur ses yeux, elle pleurait, apparemment. Eh bien, c’était une jeune mère dont le petit enfant avait disparu un jour et dont elle n’avait plus jamais entendu parler, de sorte qu’elle en avait eu le cœur brisé, et avait passé sa vie en pleurs. Cela me fit venir les larmes aux yeux et mon cœur me faisait mal de voir le chagrin de la pauvre créature. Lorsque je regardai son étiquette, je vis que cela s’était passé cinq cent mille ans plus tôt ! Il était étrange que j’en sois encore affecté, mais je suppose que ces choses-là ne vieillissent jamais et restent toujours neuves.


Peu après arriva le roi Arthur, accompagné de tous ses chevaliers. Cela m’intéressa, parce que je venais d’imprimer son histoire en la copiant d’après le livre de Caxton. Ils étaient montés sur des caisses osseuses qui avaient autrefois été des chevaux, et ils avaient l’air très majestueux dans leurs armures anciennes, même si elles étaient rouillées et qu’il manquait une pièce ici et là, et qu’à travers les trous on pouvait voir les os à l’intérieur. Ils bavardaient, tout squelettes qu’ils étaient, et on voyait leurs maxillaires monter et descendre à travers les fentes de leur casque. Grâce à la magie de Quarante-Quatre, je pouvais les comprendre. Ils parlaient de la dernière bataille du roi Arthur et paraissaient croire qu’elle s’était déroulée la veille, ce qui montre bien que mille années dans la tombe ne sont qu’une nuit de sommeil, pour les morts, et comptent pour rien.


C’était la même chose avec Noé, ses fils et leurs épouses. Naturellement ils avaient oublié qu’ils avaient quitté l’arche et ne comprenaient pas comment ils se trouvaient à se balader sur la terre ferme. Ils parlaient du temps qu’il faisait ; rien d’autre ne semblait les intéresser.


Les squelettes des prédécesseurs d’Adam surpassaient en nombre les représentants plus tardifs de notre race par myriades, et ils chevauchaient des monstres qui dépassaient toute imagination, de dimensions et d’aspect extraordinaires. Ils avançaient à dix mille de front, nos murs reculaient et s’effaçaient afin de leur laisser la place et la terre en était couverte aussi loin que la vue portait. Parmi eux se trouvait le Chaînon Manquant. C’est le nom que lui donnait 44. C’était un squelette de très petite taille, et il était perché sur le dos d’une créature à longue queue et long cou qui mesurait trente mètres en longueur et onze mètres en hauteur ; une créature qui avait disparu huit millions d’années plus tôt, dit 44.


Pendant des heures et des heures, les morts passèrent en masses continentales, et les claquements des os étaient tellement assourdissants qu’on s’entendait à peine penser. Et puis, tout d’un coup, 44 fit un geste de la main et nous nous retrouvâmes dans un monde vide et sans bruit.


 Chapitre 34



« Tu t’en vas, et tu ne reviendras plus. »


« Oui, dit-il. Nous avons longtemps compagnonné tous les deux, et cela a été bien agréable – agréable pour nous deux ; mais je dois partir maintenant, et nous ne nous reverrons plus. »


« Dans cette vie, 44, mais dans une autre ? Nous nous reverrons dans une autre, quand même, 44 ? »


Alors, tranquillement et avec pondération, il fit cette réponse étrange :


« Il n’y en a pas d’autre. »


Une influence subtile souffla de son esprit au mien, transportant le sentiment vague, imprécis mais bienheureux et encourageant que ces mots incroyables pouvaient être vrais – et même qu’ils devaient être vrais.


« Tu ne t’en es jamais douté, August ? »


« Non, comment aurais-je pu ? Mais si ça ne peut être que vrai… »


« C’est vrai. »


Les remerciements se gonflèrent dans ma poitrine, mais un doute les arrêta avant qu’ils puissent jaillir sous forme de mots, et je lui dis :


« Mais – mais – nous avons vu la vie future – l’avons vue dans toute sa réalité, et donc… »


« C’était une vision – elle n’avait aucune existence. »


Je pouvais à peine respirer du fait du grand espoir qui luttait en moi…


« Une vision ? – une vi… »


« La vie elle-même n’est qu’une vision, un rêve. »


C’était électrique. Mon Dieu, j’avais nourri cette même pensée des milliers de fois au cours de mes songeries !


« Rien n’existe ; tout est un rêve. Dieu – l’homme – le monde – le soleil, la lune, le désert des étoiles : un rêve, tout n’est qu’un rêve, ils n’ont aucune existence. Rien n’existe sinon l’espace vide – et toi ! »


« Moi ! »


« Et tu n’es pas toi – tu n’as pas de corps, pas de sang, pas d’os, tu n’es qu’une pensée. Moi-même, je n’ai pas d’existence, je ne suis qu’un rêve – ton rêve, une créature de ton imagination. Dans un instant tu l’auras compris, tu vas alors me bannir de tes visions et je me dissoudrai dans le rien à partir duquel tu m’as créé . . . . .


« Je péris déjà – je m’affaiblis, je m’éteins. Dans un petit moment tu seras seul dans l’espace sans rives, pour errer à jamais dans ces solitudes sans limites, sans ami ni compagnon – car tu resteras une Pensée, la seule Pensée existante, et par nature inextinguible, indestructible. Mais moi, ton pauvre serviteur, je t’ai révélé à toi-même et t’ai libéré. Rêve d’autres rêves, des rêves meilleurs ! . . . .


« Étrange que tu ne t’en sois pas douté, il y a des années, des siècles, des éternités ! Car tu as existé, sans compagnon, de toute éternité. étrange, même, que tu ne te sois pas douté que ton univers et son contenu n’étaient que rêves, visions, fictions ! étrange, parce qu’ils sont si ouvertement et hystériquement insensés – comme tous les rêves : un Dieu qui pouvait créer de bons enfants aussi bien que de mauvais enfants et qui a néanmoins préféré en créer de mauvais ; qui aurait pu accorder le bonheur à chacun d’eux et qui néanmoins n’a rendu personne heureux ; qui leur a fait apprécier leur vie et qui néanmoins l’a écourtée ; qui a donné à ses anges un bonheur éternel immérité et qui néanmoins a demandé à ses autres enfants de le mériter ; qui a donné à ses anges des vies sans souffrance et qui a néanmoins affligé ses autres enfants de misères criantes et de maladies du corps et de l’esprit ; qui parle justice et a inventé l’enfer – qui parle miséricorde et a inventé l’enfer – qui parle règles d’Or, qui parle clémence multipliée par soixante-dix fois sept, et a inventé l’enfer ; qui parle morale pour les autres et n’en a lui-même aucune ; qui désapprouve les crimes mais qui les commet tous ; qui a créé l’homme sans invitation, puis tente de faire passer la responsabilité des actions de l’homme à l’homme au lieu de la placer honorablement là où elle devrait être, à savoir sur lui-même ; et qui enfin, avec une stupidité tout à fait divine, invite ce pauvre esclave malmené à l’adorer ! . . . .


« Tu comprends, maintenant, que toutes ces choses sont impossibles ailleurs que dans un rêve. Tu comprends qu’il s’agit de démence pure et puérile, des créations idiotes d’une imagination qui n’est pas consciente de ses monstres – en un mot que ce n’est qu’un rêve et que tu en es le créateur. Les marques du rêve sont partout présentes – tu aurais dû les reconnaître plus tôt . . . . .


« Tout ce que je t’ai révélé est vrai : il n’y a pas de Dieu, pas d’univers, pas de race humaine, pas de vie terrestre, pas de paradis, pas d’enfer. Tout cela n’est qu’un rêve, un rêve grotesque et imbécile. Rien n’existe à part Toi. Et Tu n’es qu’une Pensée – une Pensée vagabonde, une Pensée inutile, une Pensée sans attache, errant tristement dans les éternités vides ! »


Il disparut et me laissa consterné ; car je savais et j’avais compris que tout ce qu’il avait dit était vrai.