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Le Futur Proche

Joe Ashby Porter

Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner

Manatee


L’histoire s’ouvre fin janvier, avant l’aube, à Manatee, Floride, un village de retraités de la Côte du Golfe. La brume avait glissé dans l’herbe et sur les trottoirs et s’était déversée dans la piscine. La plupart des mobile homes reposent, sombres et tranquilles, sur des parpaings décoratifs. Près de la caravane bleue dans Dockside Lane, cependant, Vincent Margiotta, soixante-dix-neuf ans, un mètre quatre-vingt-cinq, soixante-dix kilos, muni d’une torche électrique allumée, tripote des pièces détachées de tondeuse à gazon derrière son appentis. Si le bruit devait réveiller les Runkle à côté, pas de quoi fouetter un chat, pense Vince. Lillian et lui vivait déjà ici depuis cinq ans, ensemble à l’époque, avant que les Runkle emménagent dans leur double mobile home blanc.


Tel un héron, Vince déchiffre le fouillis et repêche une lame qui pourrait convenir pour la tondeuse de Lillian. On peut lire sur la porte de son pick-up « Homme à tout faire » avec son nom et son numéro de téléphone, et il avait fait imprimer cette légende sur des cartes de visite le mois précédent. Surtout du bricolage et des réparations, et c’est volontiers qu’il donnerait aujourd’hui ce genre de coup de main à Lillian, qui a déménagé et l’a laissé en plan. Peu importe si elle n’a pas envie de l’assistance que Vince fournit aux veuves, aux épouses et aux vieilles filles de Manatee. Peu importe, pense-t-il, la vieille Lil reviendra peut-être à la raison. Vince installe la torche entre ses cuisses, avance un doigt dans le faisceau et pose la lame en équilibre dessus.


Des lignes de force traversent les ténèbres de Vince jusqu’à une fenêtre dans le mamelon blanchâtre qui commence à surgir au-dessus de sa palissade. Les lignes passent à travers un treillis métallique et du verre puis tout près d’un doigt parfumé qui a soulevé une lamelle en vinyle crème.


« Eh ben. » Gwendolyn Runkle laisse la lamelle retomber en claquant et entrelace ses doigts sous son menton. « Mr. Margiotta, bien sûr. » Dans le noir faiblissant, Gwen pivote et glisse sur la peluche en direction du grand lit double où Brent Runkle est assis. Une fragrance de silence lubrifie les ourlets et les pantoufles de Gwen, toutes deux en lourd satin ivoire. « Il te faudra sans doute lui parler, ou bien on peut aborder le sujet devant le conseil du village. Il manque encore plus de considération depuis que Lillian l’a quitté. »


Au moment où Gwen passe devant la petite horloge de parquet en cerisier qu’elle et Brent ont remise en état, une mélodie Westminster sonne six sur le carillon à trois notes de celle-ci, puis d’autres carillons et coucous résonnent dans le double mobile home. « Et si nous l’avions pris pour un rôdeur. Hier, à Hair Now, j’ai entendu dire qu’il y avait eu deux cambriolages en décembre, dans des Deluxe. Aucun espoir de retrouver quelque chose. Les policiers ont dit que les virtuels et les jeux étaient sans doute déjà branchés en Micronésie. Oh, Dieu du ciel, je n’aime pas me plaindre, mais… » Gwen s’arrête devant son coffret de maquillage pour une giclée de lotion.


Brent parvient presque à voir sa femme glisser vers le lit. « Je comprends, ma chère. J’ai une bonne idée de ce que tu veux dire, dans plusieurs sens. Mais quand même, tu sais ? » Les avant-bras de Brent dans les manches du pyjama rayé sont posés sur le drap.


Gwen continue à s’enduire les coudes : « Quelquefois je me demande si nous n’aurions pas dû rester à Memphis. Même après… » Les yeux de Gwen et de Brent se tournent vers le mur d’en face où, dans un cadre en cyprès, est accrochée la photographie voilée de leur fille à la remise des diplômes d’Austin Peay, avant la brouille.


Brent hausse les épaules. « Jamais nous n’appréhenderons ça. »


« C’est seulement que… »


Brent hoche la tête. « Nous avons toujours rêvé de belles années crépusculaires en récompense de nos bons services, moi dans les magasins de chaussures Charlie Brown, toi pour les Mères en Guerre contre la Drogue, toute ton infatigable dévotion et ton intuition. » Quatre yeux se tournent une fois de plus vers le mur opposé. Brent se racle la gorge. « Pourtant, ce qui est fait est fait, il ne faut pas que nous laissions la nostalgie s’emparer de nous. On pourrait aussi bien pleurer l’effondrement de l’Internet. Je glisserai deux mots dans l’oreille de Margiotta. Sois gentille et dis-moi quel jour nous sommes. »


Gwen se glisse à côté de Brent. « Aujourd’hui, chuchote-t-elle, c’est le premier jour du reste de notre vie. » Dans les toilettes trille une dernière note tyrolienne et forestière. Silencieux dans leur grand lit, mains serrées sous les draps, les Runkle reprennent courage. De l’autre côté du profond tapis écru, le canapé blond et pastel sous sa housse en polyéthylène, le panneau de contrôle capitonné, l’antique téléphone cellulaire sur son coussin à glands et, de l’autre côté des Runkle, la lumière croît par degrés insensibles, implacablement.


Tandis que l’ex de Lillian Margiotta aiguise une lame, l’emmaillote dans la couverture militaire à l’arrière de son pick-up, monte et fait marche arrière dans les flaques rosâtres, à deux miles de là Lillian s’éveille. Après un arrêt mécanique au cours duquel elle enroule ses cheveux argent et noir en un chignon et noircit ses paupières, elle se rend dans sa minuscule cuisine, sa plus petite depuis leur première, à Vince et à elle, Lower East Side, en cinquante-deux, plus petite encore que celle qu’elle a laissée à Vince trois mois plus tôt.


La nouvelle caravane de Lillian est en fait une version miniature de celle de Vince, et Lillian en est tout à fait contente. Moins à balayer et à dépoussiérer. En outre, à soixante-douze ans, il paraît juste que chaque nouvelle habitation soit plus petite que la précédente, en progression ordonnée jusqu’à la plus petite. Coudes sur le formica ringard, Lillian sirote du café Medaglia d’Oro comme de l’absinthe et entend le pick-up de Vince crisser en tournant avant de s’arrêter.


Lillian aime Manatee, pas de raison que le fait de quitter Vince lui fasse aussi quitter le village. Elle avait l’œil sur cette caravane dès le début et, quand son propriétaire était parti rejoindre son créateur, Lillian avait foncé. De retour de l’agent immobilier avec le contrat dans sa serre d’autruche, améthystes mises pour célébrer, Lillian a fait ses adieux à Vince et n’a jamais perdu une seconde de sommeil à ce sujet depuis.


Cogne cogne à la porte. Dis donc, c’est pas un de ces immeubles de Brooklyn comme celui où Vince a grandi avant l’invention des sonnettes, ordures dans la rue et buanderie à l’arrière, maillots de corps de Ritals. Il peut poireauter un peu s’il peut pas se montrer civilisé. Lillian ouvre le bébé réfrigérateur. La sonnette, c’est pas si important, pourrait-on dire, sauf qu’on peut passer des décennies à essayer sans aucun succès d’apprendre au bonhomme à s’en servir — et si quelqu’un devait savoir comment appeler quelqu’un correctement, c’était bien un taxi, et il sait presser un bouton d’ascenseur, pas vrai ?


Ou bien ces cornichons doux en boîte. Lillian soulève le gros pot de marque Vlasic et referme la porte du réfrigérateur avec le coude. Elle pose le pot sur la table devant elle et essaye le couvercle. Rien à faire, mais Vince n’est pas ce qu’il lui faut. Il n’est plus vraiment Monsieur Muscle.


Lillian ouvre le tiroir de la table et en sort un instrument conçu pour ces éventualités. Elle serre le pot entre ses genoux, fixe l’Ouvbocal et rompt le sceau sans aucun effort. Elle commence à saliver. Elle tend la langue et y installe une hostie douce et acidulée. Vince les veut amers et pendant cinquante ans Lillian n’a mangé des cornichons doux qu’aux mariages et aux enterrements. À présent elle peut se les acheter. Une autre petite chose, mais à soixante-douze ans c’est pas pour les gros trucs qu’on retient sa respiration.


Cogne cogne. « C’est moi, Lil, ouvre donc. T’es toujours parmi nous ? »


« Te ronge pas les sangs », crie Lillian. Cornichons rebouchés et remis au frigo, elle se dirige vers la porte.


Au bout de quelque temps, Vince dit : « J’ai trouvé une lame pour ta tondeuse. » Il la fait sauter sur sa paume.


« Très bien. » Le ciel paraît immense, avec la brise fraîche du golfe et les caravanes voisines à l’écart de celle de Lillian. Pas d’avion, pas de bateau, l’autoroute à peine audible. « D’accord, merci, Vince. J’avais oublié. » L’herbe se courbe en vagues depuis le bougainvillier lilas jusqu’à la rue. « Tu veux un café ? »


« Ça oui. Ensuite j’installerai la lame, et la pelouse devrait être assez sèche pour que je puisse la tondre. »


« Alors, entre. Te cogne pas la tête. Je vais en refaire un pot. »


« Tu n’as plus de ces anise biscotti ? demande Vince depuis la cuisine, les jambes étendues jusque dans la partie salle à manger. Tu sais, Lil, je me disais. Et si tu revenais pour une période d’essai ? Une journée à la fois, pas de gros engagement. Tu sais quoi ? »


« Quoi ? »


« Et si que tu préparais un sac de nuit pendant que je tonds ta pelouse. Tu le regretteras pas. J’ai prévu une belle surprise pour toi aujourd’hui. Un peu de pitié, Lil. » Quelque part au dehors un chien ouafe. Les Margiotta sirotent leur café dans les tasses de tous les jours et se regardent. Vince se racle la gorge. « Pendant toutes ces années, Lil, je ne crois pas que je t’aie jamais parlé de la première image dont je suis tombé amoureux. Qui sait pourquoi elle se trouvait sur le mur de tante Cecilia, mais elle était là, yeux noirs et sourcils noirs, en peignoir blanc, se tordant les mains, les cheveux défaits. »


« Pourquoi t’as perdu la boule ? »


« J’en sais fichtre rien ? Les sourcils de tante Cecilia étaient plus sombres, en tout cas plus épais, et ses seins avaient bien plus de caractère chaque fois que j’ai pu les entrevoir. »


« Peut-être les mains ? »


« Nan. Mais est-ce que je t’ai jamais dit, Lil, quand je t’ai vue pour la première fois à ce bal je me suis dis : “Une tragédienne ?” Parce que tu avais les mêmes yeux de Duse que sur cette photo. Encore aujourd’hui. »


« D’accord, Vinnie. Toi aussi, t’étais bien balancé, mais arrête ton baratin. »


« Du calme. Une fille d’un certain âge devrait pas faire la mijaurée devant les compliments. » Vince avale les dernières gouttes de son café.


Lillian vide sa tasse. « Tu peux crever. T’es allé à ton contrôle chez le dentiste ? »


« Et toi au tien ? »


Lillian hoche la tête : ordinaire, pas d’horreurs spécifiques cette fois-ci.


« Pareil pour moi, dit Vince. Il savait pas qu’on s’était séparés. Alors, c’est d’accord ? Je vais te donner les clés du pick-up au cas où tu changerais d’avis. Petit à petit l’oiseau fait son nid. Dis donc, dit-il en ouvrant toute grande la porte du petit réfrigérateur, quel genre de cornichons tu achètes ces jours-ci ? »


Lillian secoue la tête. « J’ai toujours convoité ceux-là dans les supermarchés. J’avais accepté les réalités de la vie, toutes ces années. »


« Ils sont embaumés dans le sucre. C’est comme si tu mangeais des bonbons. »


« Tu vois ? C’est ce que je veux dire. Si je préférais les bonbons j’irais en acheter de ce pas, et comment ! Ce sont nos années de déclin. J’y ai réfléchi et j’ai l’intention d’apprécier certaines choses. Quand même, je m’étais pas rendu compte à quel point ils étaient chers, les cornichons, pour ce que c’est. »


« Alors, fais-toi plaisir, mais il y a des questions plus importantes. Et puis, tu te fais plaisir trop longtemps et t’es morte. »


Lillian secoue de nouveau la tête. « Qu’est-ce que ça fait, si je suis morte. Je le serai, de toute façon. »


Vince soupire. « Lil, une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue. »
vElle grogne. « Encore une de tes citations. Sainte Mère de Dieu, et en plus c’est plutôt bête. Manzoni, Shakespeare, je me fiche bien de savoir qui a dit ça. Pas la peine d’être vécue ? Tire-toi d’ici. »


Vince change de tactique. « T’as eu des nouvelles de l’une ou l’autre de nos filles récemment ? Écoute, amène ton popotin là où il devrait être, et elles n’apprendront pas comment leur mère a égaré le sens du mot “épouse”. » Il se lève. « Je vais m’occuper de la pelouse maintenant. Mais rends-toi service, Lil. Aujourd’hui est plutôt propice. Reviens donc, sinon tu le regretteras. »


Lillian regarde ses mains nues qu’elle a posées sur le formica. « “Regret”, c’est mon second prénom. »