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Le Double (Bernard Hoepffner)

Postface du Compagnon secret de Joseph Conrad

Deux ans avant d’écrire Le Compagnon secret, Joseph Conrad, dans une lettre, se plaignait des stéréotypes qu’utilisaient les critiques pour qualifier son œuvre : “J’espère ne pas vous paraître présomptueux si je vous fais remarquer que, après vingt-deux années de travail, je suis rarement bien compris. On a dit que j’étais un écrivain de la mer, des tropiques, un écrivain descriptif, un écrivain romantique — et aussi un réaliste.”

Non qu’il ait réfuté ces catégories — son œuvre les illustre toutes — mais ce dont il se plaignait c’est qu’on lui refuse la qualité de maître du symbole et du “mot juste”, d’explorateur des profondeurs de la psyché, l’honneur d’être compté parmi les plus grands écrivains de ce début de siècle. Pour preuve cette longue nouvelle Le Compagnon secret : le portrait d’un homme saisi au moment où son double ne peut que lui apparaître, le récit des quelques jours de leur vie commune et secrète, le départ du compagnon. Le double et la culpabilité sont deux thèmes récurrents des plus grands livres de Conrad : Lord Jim, Au cœur des ténèbres, Nostromo, L’Agent secret, Le Nègre du ‘Narcisse’.

Pour Le Compagnon secret Conrad s’est inspiré d’un fait véridique, le meurtre d’un marin par le second du Cutty Sark, en 1880. Dans sa transposition de ce fait divers, Conrad minimise la culpabilité du second, Leggatt, car s’il est vrai que ce dernier a manqué à son devoir d’officier et ne peut plus se voir confier de responsabilités, il n’en a pas moins sauvé le navire, et la culpabilité réelle est endossée par le capitaine qui recueille Leggatt, lui permet de s’échapper et, ce faisant, met en danger non seulement son navire mais aussi la vie de son équipage (dans la réalité, le capitaine s’était suicidé après avoir couvert la fuite de son second, qui avait été, plus tard, condamné à sept ans de prison).

Dans Lord Jim, dans Au cœur des ténèbres et dans L’Agent secret, utilisations antérieures du thème du double, Conrad n’avait pas résolu le conflit entre l’homme et son double, c’est-à-dire que l’ambiguïté de la division, de l’opposition de deux personnages restait entière ; en revanche, dans Le Compagnon secret, le capitaine, en permettant à son double de partir “errer sur la terre”, s’en débarrasse et peut enfin se consacrer à sa tâche véritable : “personne au monde ne pourrait maintenant se mettre entre nous [le capitaine et son navire] et jeter une ombre sur le chemin de la connaissance silencieuse et de l’affection muette, la communion parfaite d’un marin avec son premier commandement.” Il se trouve que les livres postérieurs à cette nouvelle sont moins riches, qu’il leur manque ce pessimisme qui hantait les romans cités plus haut. Comme si Conrad avait finalement jeté par-dessus bord la culpabilité, le doute.

Cette nouvelle suit une ligne qui vient de Melville (Benito Cereno, Bartleby, Billy Bud) et qu’on retrouve plus tard dans La Méprise de Nabokov. Les personnages secondaires sont décrits — comme chez Dickens — à l’aide de quelques traits ironiques qui suffisent à faire leur portrait. Un autre parallèle existe aussi entre Conrad et Nabokov : dans Le Compagnon secret le capitaine voit dans Leggatt un double exact de lui-même : “C’était, dans la nuit, comme si je me retrouvais confronté à mon propre reflet dans les profondeurs d’un immense et sombre miroir.” Dans La Méprise, Hermann se dit, en voyant un vagabond : “Il apparut à mes yeux comme mon double, c’est-à-dire comme un être qui m’était physiquement identique”. Les deux doubles, eux, ne se rendent pas compte de cette ressemblance et on apprend plus tard qu’elle n’existe que pour le capitaine et pour Hermann, qu’ils ont tous deux besoin d’habiller leur double de leurs vêtements pour créer cette ressemblance.

La plus grande réussite de Conrad est son utilisation de l’ellipse. Rien n’est dit, c’est à la relecture qu’on s’aperçoit que la nouvelle est — comme chez Melville — d’un très riche symbolisme. Leggatt pénètre dans le navire comme Jonas dans sa baleine, comme Jonas il est recraché. Le capitaine de la Séphora, l’homme de la Loi, c’est l’autorité de la lettre, les tables de la loi, (Séphora, dans la Bible, est l’épouse de Moïse). Et il y a la description du cadre de cette rencontre entre les doubles, cette scène presque nue, le calme plat, la mer de verre du début, au moment où le capitaine se sent étranger au navire — “et s’il faut dire toute la vérité, j’étais quelque peu étranger à moi-même”. C’est au centre de cette horizontalité dénuée de détails, de cette étrangeté, qu’apparaît Leggatt ; en revanche, lorsque ce dernier quitte le navire, “la colline noire au sud de Koh-ring paraissait suspendue directement au-dessus du navire comme un fragment démesuré de la nuit éternelle.”