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Le Paradis des célibataires & le Tartare des vierges (Herman Melville)

Traduction : Bernard Hoepffner

 Le Paradis des célibataires

Il n’est pas très éloigné de Temple Bar.

En s’y rendant, par le chemin habituel, on a l’impression de quitter une plaine surchauffée et de se retrouver dans une profonde et fraîche vallée, ombragée par les collines qui l’entourent.

Incommodé par le vacarme et souillé par la boue de Fleet Street — où se pressent ces Bénédict [1] de commerçants, le front ridé des lignes de leurs grands livres, réfléchissant à l’augmentation du pain et à la dépression postnatale — tournez dextrement en arrivant à un carrefour mystique — ce n’est pas une rue — glissez le long d’un passage monastique et peu éclairé flanqué d’édifices sombres, sobres et solennels, puis, sans cesser d’avancer, quittez en tapinois tout ce monde accablé de soucis pour, enfin dépêtré, vous retrouver dans les cloîtres tranquilles du Paradis des Célibataires.

Comme les oasis du Sahara sont rafraîchissantes ; comme les îlots des bosquets dans les prairies d’août sont charmants ; comme la foi authentique est exquise au milieu de mille perfidies ; mais plus rafraîchissant, plus charmant et plus exquis encore est le langoureux Paradis des Célibataires, situé au centre de pierre de la stupéfiante ville de Londres.

Parcourez les cloîtres, en vous laissant aller aux douces méditations ; goûtez votre plaisir, appréciez ce moment de loisir dans ce jardin qui mène à l’eau ; allez traîner dans l’ancienne bibliothèque ; allez vous recueillir parmi les sculptures de la chapelle ; mais vous n’en aurez pas vu grand-chose, vous n’en connaîtrez presque rien, vous n’en aurez pas vraiment apprécié le doux noyau tant que vous n’aurez pas dîné avec le groupe uni des Célibataires et que vous n’aurez pas vu étinceler leurs yeux et leurs verres conviviaux. Pas en dînant à la table houleuse de l’ordinaire, pendant la session judiciaire, au réfectoire ; mais tranquillement, en réponse à une suggestion privée, à une table privée ; hôte cordialement invité par quelque bon Templier.

Templier ? Mais c’est une appellation romantique. Voyons voir. Brian de Bois-Guilbert [2] était Templier, il me semble. Voulez-vous nous donner à entendre que ces célèbres Templiers ont survécu dans le Londres moderne ? Se peut-il que le bruit métallique de leurs talons cuirassés et le fracas de leurs boucliers résonnent encore lorsque les moines chevaliers vont prier en cotte de mailles devant l’Hostie consacrée ? Quel curieux spectacle assurément que de voir un moine chevalier se frayer un chemin le long du Strand, son corselet étincelant et son surcot neigeux éclaboussés par un omnibus ! Pourvu en outre d’une longue barbe, selon la règle de son ordre ; le visage couvert d’une fourrure de léopard ; de quoi aurait l’air ce lugubre fantôme au milieu des citoyens rasés de près et aux cheveux courts ? Nous savons d’ailleurs — la désolante histoire le rapporte — qu’une tache morale avait fini par souiller cette fraternité sacrée. Jamais l’épée d’un ennemi n’aurait pu vaincre les chevaliers en duel, et pourtant le ver de la luxure s’introduisit sous leur garde et rongea le centre de leur foi de chevalier, mordilla leur vœu monastique, jusqu’à ce que l’austérité des moines finît par se relâcher dans les banquets et que ces moines voués au célibat se fussent transformés en hypocrites et en roués.

Toutefois, en dépit de tout cela, quelle surprise pour nous d’apprendre que les moines templiers (s’il en existe encore) étaient sécularisés à un point tel qu’au lieu de se tailler une célébrité immortelle par leur conquête glorieuse de la Terre Sainte, ils en étaient réduits à trancher le rôti de mouton sur une planche à découper. Comme Anacréon, ces Templiers dégénérés pensent-ils désormais que rouler sous la table au cours d’un banquet vaut mieux que tomber à la guerre ? Mais, de toute façon, comment pourrait-il y avoir encore des survivants de cet ordre célèbre ? Des Templiers dans le Londres moderne ! Des Templiers vêtus de la cape frappée d’une croix rouge, fumant le cigare dans les salons ! Des Templiers serrés les uns contre les autres dans un train, à tel point que le train tout entier, rempli de heaumes d’acier, de lances et de boucliers ressemble à une longue locomotive !

Non. Le véritable Templier a disparu depuis longtemps. Allez voir les merveilleux tombeaux de Temple Church ; regardez les silhouettes rigides et hautaines couchées là, leurs bras croisés sur un cœur paisible, dans un repos éternel et sans rêves. Les vaillants chevaliers du Temple n’existent plus, pas plus que les années qui précédèrent le déluge. Cependant, le nom est resté, ainsi que la compagnie portant ce nom, les anciens domaines et certains des anciens édifices. Mais le talon de fer est devenu une botte de cuir verni ; le long espadon à deux mains est devenu une plume pour laquelle une seule main suffit ; le moine qui donnait bénévolement des conseils spirituels gratuits conseille aujourd’hui contre rétribution ; le défenseur du sarcophage (s’il est habile avec son arme) a de nos jours plus d’une cause à défendre ; celui qui s’était voué à ouvrir et à libérer toutes les grands routes du Saint Sépulcre a aujourd’hui pour tâche particulière de gêner, d’obstruer, d’entraver et de détourner toutes les cours et toutes les allées de la loi ; le moine chevalier fléau des Sarrasins, qui affrontait les pointes des lances à Saint-Jean-d’Acre, débat aujourd’hui de points de détail légaux à Westminster Hall. Le heaume est une perruque. Frappé par la baguette enchantée du temps, le Templier est désormais un juriste.

Mais, comme tant d’autres qui sont tombés des sommets altiers de la gloire — comme la pomme, dure sur la branche, moelleuse au sol — la chute du Templier a certainement fait de lui un meilleur compagnon.

Je suppose que ces anciens prêtres soldats n’étaient au mieux que rudes et revêches ; enfermés comme ils l’étaient dans la quincaillerie de Birmingham, comment leur main guindée pourrait-elle serrer affectueusement la mienne ou la vôtre ? Leur âme fière, ambitieuse et monastique était enfermée comme dans un missel à fermoir ; leur visage lui-même était comprimé dans une carapace d’obus ; comment auraient-ils pu être joviaux ? Mais le Templier moderne est le meilleur des compagnons, le plus affable des hôtes, un extraordinaire gourmet. Son esprit et son vin sont tous deux du type pétillant.

L’église et les cloîtres, les cours et les caves, les allées et les passages, les salles de banquet, les réfectoires, les bibliothèques, les terrasses, les jardins, les vastes promenades, les appartements et les salles à manger occupent une très grande superficie, ils sont tous groupés dans un voisinage central et assez bien protégés du vacarme de la vieille ville qui les entoure ; en outre tout y est entretenu avec un soin particulier propre aux célibataires, aucune autre partie de Londres ne peut offrir à un être paisible un refuge aussi agréable.

Le Temple est réellement une ville à lui tout seul. Une ville avec toutes les dépendances indispensables, comme le montre l’énumération que je viens de faire. Une ville qui possède son parc, et des parterres de fleurs, et les berges d’un fleuve — à un endroit la Tamise y coule aussi librement que le tranquille Euphrate dans le jardin d’Éden au commencement du monde. Là où est situé aujourd’hui Temple Garden les anciens Croisés faisaient courir leurs montures et s’activer leurs lances ; les Templiers modernes se reposent aujourd’hui sur les bancs qu’ombragent des arbres et, croisant leurs bottes de cuir verni, font courir leur langue en échangeant de joyeux propos.

Les longues séries de portraits sévères dans les salles de banquet montrent quels grands et illustres hommes — célèbres nobles, juges et chanceliers — ont été en leur temps Templiers. Mais tous les Templiers n’ont pas connu une gloire universelle ; et pourtant, si des cœurs chaleureux et un accueil encore plus chaleureux, des esprits choisis et une cave encore plus choisie, de bons conseils et de fabuleux dîners, épicés de divertissements rares, où la gaieté le dispute à l’imagination, méritent d’être mentionnés pour l’éternité, gravez donc, ô muses, les noms de R. F. C. et de son auguste frère [3].

Pour être Templier, au sens strict et véritable, il faut nécessairement être avocat ou étudiant en droit, et avoir été solennellement inscrit comme membre de l’ordre ; un grand nombre de ces juristes cependant, bien que Templiers, ne logent pas dans l’enceinte du Temple, il leur arrive néanmoins d’y avoir leur cabinet, et c’est ainsi qu’un grand nombre de ceux qui résident dans ces anciens et vénérables appartements n’ont jamais, eux, été admis comme Templiers. S’il se trouve que vous soyez, disons, un gentleman indolent et célibataire, ou un homme de lettres tranquille, non marié, que vous ayez été charmé par la douce retraite qu’est ce lieu et que vous désiriez profondément planter votre tente ombrageuse parmi les autres dans ce campement serein, il faut vous lier d’amitié avec quelqu’un de l’ordre et lui demander de louer pour vous, en son nom mais à vos frais, un appartement vacant qui soit à votre goût.

C’est ainsi, je suppose, que fit le Dr. Johnson, nominalement Bénédict et veuf, mais célibataire virtuel, lorsqu’il y logea quelque temps. C’est ce que fit aussi Charles Lamb, cet incontestable célibataire, cette rare et belle âme. Et des centaines d’autres encore à l’esprit de bon aloi, Frères de l’ordre du Célibat, ont de temps en temps dîné, dormi et planté leur tente sur ces lieux. D’ailleurs c’est une vraie ruche de bureaux et d’appartements. Comme tout fromage, il est presque perforé de part en part par les confortables cellules des célibataires. Cher et délicieux endroit ! Ah ! quand je me remémore les douces heures que j’y ai passées, la géniale hospitalité avec laquelle j’ai été accueilli sous ces toits séculaires, si je veux que mon cœur s’exprime correctement, c’est à la poésie que je dois faire appel ; et, avec un soupir, je chante doucement, Carry me back to old Virginny !

Voilà donc, en gros, ce qu’est le Paradis des Célibataires. Et c’est ainsi que je le trouvai, un agréable après-midi du mois souriant de mai, lorsque, quittant mon hôtel de Trafalgar Square, je m’y rendis pour dîner, invité par cet excellent avocat, célibataire et magistrat des Inns of Court [4], R. F. C. (il possède déjà le premier et le deuxième titre, et devrait posséder le troisième ; par ce texte je le lui décerne), dont je conservais la carte de visite pincée entre mon index et mon pouce gantés, jetant de temps à autre un coup d’œil à la plaisante adresse imprimée en dessous du nom, “N° —, Elm Court, Temple”.

En vérité c’était un gentleman anglais tout à fait chaleureux, insouciant, tout à fait agréable et d’une société fort plaisante. Si, à la première rencontre, il pouvait paraître réservé, d’un accueil plutôt glacial — patience ; ce champagne ne tardera pas à dégeler. Et sinon, mieux vaut un champagne trop froid qu’un vinaigre liquide.

Neuf gentlemen, tous célibataires, étaient présents au dîner. L’un d’eux était de “N° — King’s Beach Walk, Temple” ; un deuxième, un troisième, et un quatrième, et un cinquième, étaient venus de divers cours ou passages affublés de noms aux syllabes tout aussi riches et sonnantes. C’était certainement une sorte de Sénat des Célibataires, convoqués à ce dîner malgré l’éloignement de leurs appartements, dignes représentants du célibat de ce Temple. Encore mieux, c’était, par représentation, un Grand Parlement des meilleurs Célibataires de l’universelle Londres ; certains de ceux qui étaient présents étaient venus de lointains quartiers, de sièges célèbres et séculaires où vivent les avocats et les hommes sans épouse — Lincoln’s Inn, Furnival’s Inn ; et un de ces gentlemen, que je regardais avec une espèce de révérence collatérale, habitait sur le lieu même où Lord Verulam [5], célibataire, avait autrefois logé — Gray’s Inn.

L’appartement était situé haut dans le ciel. Je ne sais combien d’étranges escaliers anciens je dus grimper pour y parvenir. Mais un bon dîner, en excellente compagnie, se mérite. Il ne fait aucun doute que, si notre hôte avait installé sa salle à manger à une telle hauteur, c’était pour permettre l’exercice préalable nécessaire au plaisir et à une bonne digestion.

Le mobilier était merveilleusement dénué de prétention, vieux et douillet. Vous ne trouviez là, dans ce sobre appartement, nul acajou brillant et neuf, tout collant d’un verni qui vient d’être appliqué, ni d’ottomanes aussi inconfortables que luxueuses, ni de sofas trop beaux pour qu’on veuille s’y asseoir, rien qui aurait pu vous gêner. Tous les Américains de bon sens devraient apprendre de tous les Anglais de bon sens, que le brillant et le clinquant, la pacotille et les fanfreluches ne sont pas nécessaires au bien-être domestique. Le Bénédict américain avale, dans le centre-ville, une côtelette trop cuite dans un écrin clinquant ; le célibataire anglais dîne tout tranquillement chez lui, où on lui sert cet incomparable mouton des South Downs, sur une table en sapin sans prétention aucune.

Le plafond de la pièce était bas. Qui veut dîner sous le dôme de Saint-Pierre ? De hauts plafonds ! Si tel est votre souhait, si, plus ils sont hauts plus vous êtes content, et si vous êtes tellement grand, allez donc dîner en plein air avec la gigantesque girafe.

Au bout d’un moment les neuf gentlemen s’assirent devant neuf couverts et se mirent rapidement à l’ouvrage.

Si je m’en souviens bien, l’affaire commença par un potage de queue de bœuf. D’une riche teinte rouille, sa saveur délicieuse dissipa ma méprise, c’est qu’à première vue j’avais confondu son ingrédient principal avec des aiguillons de charretiers ou la peau tannée d’un huissier. (En guise d’interlude, nous bûmes alors un peu de bordeaux.) Le tribut suivant était rendu à Neptune — le turbot venait en deuxième position ; d’un blanc de neige, lamellé et gélatineux comme il convient, d’une onctuosité qui n’était pas trop tortueuse.

(À ce moment-là nous nous rafraîchîmes avec un verre de sherry.) Lorsque cette cavalerie légère eut disparu, l’artillerie lourde du festin s’avança, commandée par ce célèbre généralissime anglais, le roast-beef. Il avait pour aides de camp une selle de mouton, une dinde bien dodue, une tourte au poulet et une suite sans fin d’autres mets délicieux ; tandis que, en guise d’avant-coureurs, nous vîmes arriver neuf pots d’ale mousseuse. Cette artillerie lourde étant repartie sur les talons de la cavalerie légère, une brigade choisie de fantassins à plumes vint s’installer sur la table, son campement éclairé par les plus rougeoyantes des carafes.

Suivirent des tartes et des desserts, ainsi que d’innombrables friandises ; puis des fromages et des biscuits. (En guise de cérémonial, tout simplement, pour ne pas perdre les bonnes habitudes ancestrales, chacun de nous but alors un verre de bon vieux porto.)

La nappe fut ensuite enlevée ; et, comme l’armée de Blucher arrivant sur le champ de Waterloo pour la mise à mort, voilà qu’arriva un détachement frais de bouteilles, rendues poussiéreuses par leur marche forcée.

Tous les mouvements des forces armées étaient orchestrés par un vieux maréchal étonnant (je ne peux pas me résoudre à lui donner ce nom peu glorieux de serveur), à la chevelure et à la serviette de neige, avec une tête ressemblant à celle de Socrate. Au milieu de toute l’hilarité du festin, occupé à ses importantes affaires, il dédaignait de sourire. Homme vénérable !

Dans les lignes qui précèdent j’ai tenté d’ébaucher un programme approximatif du plan d’ensemble des opérations. Mais tout le monde sait qu’un dîner bon et génial se fait en quelque sorte au hasard, pêle-mêle, et qu’il est particulièrement difficile de l’appréhender dans tous ses détails. C’est pourquoi j’ai parlé d’un verre de bordeaux, et d’un verre de sherry, et d’un verre de porto, et d’une chope d’ale — tout cela à des moments-clés lors d’étapes spécifiques. Mais il ne s’agissait là, pour ainsi dire, que de toasts officiels. D’innombrables verres furent bus impromptu, pendant les intervalles entre ces imposantes rasades.

Chacun des neuf célibataires semblait tendrement attentif à la santé des huit autres. Tout au long du dîner, dans des flots de vin, chacun émit avec le plus grand des sérieux des vœux très sincères de bien-être complet et de santé durable aux gentlemen assis à sa droite et à sa gauche. Je m’aperçus que lorsque l’un de ces gentlemen attentionnés désirait boire un peu de vin (seulement pour le bien de son estomac, comme Timothée), il attendait pour ce faire qu’un autre célibataire l’accompagnât. Être vu en train de boire un verre en solitaire sans que personne d’autre ne vous accompagne paraissait être un signe d’indélicatesse, d’égoïsme et de manque d’esprit fraternel. Pendant ce temps, alors que les vins arrivaient en succession rapide, les esprits de la compagnie s’élevaient de plus en plus vers une parfaite génialité sans contrainte. Ils racontaient toutes sortes d’histoires plaisantes. Des épisodes de leur vie privée choisis avec soin apparurent alors, comme des crus choisis de vin de Moselle ou du Rhin, mais qui auraient été mis en réserve pour cette compagnie particulière. L’un d’entre eux nous raconta sa douce vie d’étudiant à Oxford ; avec quelques anecdotes épicées au sujet de nobles lords au grand cœur, ses généreux compagnons. Un autre célibataire, un homme aux cheveux gris et au visage ensoleillé qui, d’après ce qu’il racontait, occupait tous ses loisirs à aller aux Pays-Bas en bateau pour faire des tours d’inspection impromptus de la belle architecture flamande ancienne qu’on y trouvait — ce vieux célibataire érudit, aux mèches blanches, au visage rubicond, excellait dans la description des anciens bâtiments, des guildehuis, des hôtels de ville, des stadhuis, que l’on pouvait voir dans la contrée des anciens Flamands. Un troisième était un visiteur assidu du British Museum, et savait tout sur toutes sortes d’antiquités, de manuscrits orientaux et de livres sans prix, exemplaires uniques. Un quatrième venait de rentrer d’un voyage dans l’ancienne Grenade et ne parlait évidemment que de décors sarrasins. Un cinquième avait une affaire judiciaire amusante à raconter. Un sixième était connaisseur en vins. Un septième nous raconta une anecdote étrange et caractéristique sur le duc de fer [6], jamais imprimée, jamais encore divulguée à personne, ni en public ni en privé. Un huitième s’était récemment amusé, certains soirs, à traduire un poème comique de Pulci. Il nous en récita les passages les plus bouffons.

Et la soirée s’écoulait ainsi, doucement, et les heures étaient annoncées, non par une horloge à eau comme celle du roi Alfred [7], mais par un chronomètre à vin. Pendant ce temps la table avait fini par ressembler un peu au champ de courses d’Epsom ; une véritable enceinte autour de laquelle les carafes galopaient en cercle. De peur qu’une carafe ne parvînt pas à atteindre sa destination suffisamment vite, une autre était envoyée à sa suite par express pour la faire avancer ; puis une troisième pour presser la deuxième ; et ainsi de suite, une quatrième et une cinquième. Et tout ce temps-là, rien de bruyant, rien de grossier, rien de turbulent. Je suis tout à fait certain, d’après la scrupuleuse gravité et l’impassibilité de son visage, que si Socrate, le maréchal, avait perçu la moindre note inconvenante dans la compagnie qu’il servait, il serait parti sur le champ sans donner de préavis. J’appris par la suite que, pendant le repas, un célibataire invalide, couché dans un appartement attenant avait, pour la première fois, dormi d’un bon sommeil reconstituant après trois longues et pénibles semaines.

C’était, en matière d’absorption tranquille de la bonne vie, de bons vins, de bons sentiments et de bonnes conversations, la perfection même. Une réunion de frères. Le confort — confort fraternel, domestique, était la caractéristique principale de cette affaire. En outre, vous pouviez deviner que, de toute évidence, ces hommes au cœur tranquille n’avaient ni femme ni enfants vers lesquels diriger une pensée anxieuse. Et pour la plupart ils étaient aussi des voyageurs ; car seuls des célibataires peuvent voyager librement sans que leur conscience tressaille à la pensée du foyer déserté.

Cette chose qu’on nomme douleur, ces difficultés illusoires — leurs imaginations de célibataires les considéraient comme deux légendes absurdes. Comment des hommes à la mentalité aussi libérale, dont l’érudition s’était nourrie au spectacle du monde et munis d’une intelligence philosophique et conviviale profonde — comment ces hommes auraient-ils pu s’en laisser imposer par des fables, par de telles moineries ? Douleur ! Difficultés ! Pourquoi pas des miracles catholiques ? Rien de la sorte. — Pourriez-vous me passer le sherry, Monsieur. — Pouah, pouah ! Impossible ! — Le porto, Monsieur, s’il vous plaît. Cela n’a pas de sens ; ne me dites pas cela. — La carafe s’arrête chez vous, Monsieur, je crois bien.

Et tout à l’avenant.

Peu de temps après que la nappe eut été enlevée, notre hôte jeta un coup d’œil chargé de sens à Socrate, et ce dernier, s’étant dirigé cérémonieusement vers une crédence, en revint chargé d’une immense corne torsadée, véritable corne de Jéricho, montée sur argent poli et en outre ciselée et curieusement ornementée ; sans oublier deux têtes de chèvres grandeur nature, avec quatre autres cornes en argent massif qui dépassaient de chaque côté de la noble corne centrale.

N’ayant jamais entendu dire de notre hôte qu’il jouait du cor de chasse, je fus surpris de le voir s’emparer de cette corne et la soulever, comme s’il s’apprêtait à nous jouer une vivifiante sonnerie. Mais je fus rassuré à ce sujet et corrigeai mon erreur concernant l’usage de la corne lorsque je le vis glisser son pouce et son index dans l’ouverture ; après quoi un léger arôme s’en éleva et mes narines accueillirent l’odeur d’un tabac râpé de grand choix. C’était une tabatière destinée à ceux qui aimaient priser. Elle fit le tour de la table. Quelle excellente idée, pensai-je, que de priser à ce moment critique. Il faut introduire cette magnifique habitude parmi mes concitoyens d’Amérique, méditai-je encore.

Cette remarquable retenue de la part des neuf célibataires — retenue qu’aucune quantité de vin ne pouvait affecter — retenue qu’aucun degré de gaieté ne pouvait ébranler — m’impressionna une fois de plus lorsque j’eus noté que, bien qu’ils se fussent libéralement servi de tabac à priser, pas un seul homme n’avait jusqu’à présent, par un éternuement, violé la bienséance ni n’avait jusqu’à présent importuné le célibataire invalide dans la chambre attenante. Le tabac fut prisé en silence, comme s’il s’était agi de quelque fine poudre inoffensive recueillie sur les ailes des papillons.

Mais aussi parfaits qu’ils puissent être, les dîners de célibataires, comme les vies de célibataires, ne peuvent durer éternellement. Vint le moment de se séparer. Les uns après les autres les célibataires saisirent leurs chapeaux, et deux par deux, bras dessus bras dessous, ils descendirent, sans cesser de converser, jusqu’à la cour pavée ; certains se dirigèrent vers leurs appartements voisins pour tourner quelques pages du Décaméron avant de se retirer pour la nuit ; d’autres fumèrent un cigare en arpentant le jardin dans l’air frais de la berge de la rivière ; d’autres, dans la rue, hélèrent un fiacre et se firent conduire douillettement jusqu’à leur lointain logement.

J’étais le dernier à partir.

“Eh bien, me dit mon hôte souriant, que pensez-vous donc de ce Temple et du type de vie que nous y menons, nous autres célibataires ?”

“Monsieur, lui dis-je dans un accès de candeur admirative — Monsieur, c’est ici le véritable Paradis des Célibataires !”

 Le Tartare des Vierges

 [8]

Il est situé non loin de Woedolor Mountain, en Nouvelle-Angleterre. En vous dirigeant vers l’est, dès que vous avez quitté les fermes étincelantes et les pâturages ensoleillés, assoupis sous l’herbe odorante des premiers jours de juin, vous pénétrez sur les pentes de lugubres collines. Celles-ci se referment progressivement sur un défilé ténébreux, lequel, à cause du violent Gulf Stream d’air qui ne cesse de s’engouffrer entre ces murailles fendues de roc décharné, à cause aussi d’une rumeur qui court, selon laquelle la chaumière d’une vieille fille folle se serait dressée par ici il y a bien longtemps, s’appelle Soufflet de la Vierge Folle.

Une étroite et dangereuse route carrossable serpente tout au fond de la gorge et occupe le lit d’un ancien torrent. En suivant cette route jusqu’à son point le plus élevé, vous êtes pour ainsi dire dans un vestibule dantesque. Du fait de l’à-pic des murs à cet endroit, de leur étrange teinte d’ébène et de la soudaine contraction de la gorge, cet endroit particulier s’appelle l’Entaille Noire. Le ravin s’abaisse alors et s’ouvre en un grand trou pourpre ayant la forme d’une trémie qui s’enfonce profondément entre de nombreuses montagnes plutoniennes couvertes de forêts touffues. Les gens de la campagne appellent cet endroit le Donjon du Diable. De toute part la rumeur des torrents vient frapper l’oreille. Ces eaux rapides finissent par s’unir en un cours d’eau bourbeux de couleur brique qui glisse en bouillonnant dans une reillère entre d’énormes rochers. Les gens nomment cet étrange torrent la Rivière de Sang. Ayant atteint un sombre précipice le cours d’eau tourne brusquement vers l’ouest et après un bond furieux de soixante pieds jusque dans les bras d’une forêt chétive de sapins grisâtres il continue sa course tourbillonnante vers de basses terres invisibles.

Sur un des côtés, bien en évidence au sommet d’une falaise rocheuse, au bord même de la cascade, on aperçoit les ruines d’une vieille scierie construite en ces temps reculés où de gigantesques conifères, les sapins du Canada, couvraient toute la région avoisinante. La masse de ces troncs immenses grossièrement équarris, hérissés de nœuds et ensevelis sous une mousse noire, entassés en désordre ici et là, abandonnés depuis longtemps à la pourriture ou restés en équilibre périlleux et solitaire à deux doigts d’une chute dans les ténèbres, non seulement donne aux madriers de cette ruine un aspect de pierres de taille mal dégrossies, mais fait aussi penser à une Rhénanie féodale ou à un Thurmberg du fait des pinacles sauvages qui se dressent dans le paysage.

Non loin de la base du Donjon, un vaste bâtiment peint en blanc se détache, tel quelque grand sépulcre blanchi, sur un arrière-plan maussade de pins rouges accrochés aux flancs des montagnes, tandis que d’autres conifères intrépides s’élèvent en sinistres et inaccessibles terrasses jusqu’à plus de deux mille pieds de hauteur.

Ce bâtiment est un moulin à papier.

M’étant lancé sur une grande échelle dans la graineterie (mes affaires s’étaient développées et avaient essaimé à un point tel que mes graines étaient maintenant distribuées dans tous les États de l’Est et du Nord et tombaient même dans les sols lointains du Missouri et des Carolines), mes besoins en papier s’étaient tellement accrus que ce poste comptable avait fini par devenir important. Il est à peine nécessaire d’expliquer comment le grainetier en vient à utiliser du papier — sous forme d’enveloppes. Celles-ci sont en général fabriquées avec du papier jaunâtre, plié en carrés ; remplies, elles sont presque plates de sorte que, une fois timbrées et portant la mention des graines qu’elles contiennent, elles finissent par ressembler étonnamment à des lettres d’affaires prêtes à être postées. J’avais besoin de ces petites enveloppes en quantité incroyable — plusieurs centaines de milliers par an. Pendant quelque temps j’avais acheté mon papier aux grossistes d’une ville voisine. Pour faire des économies et parce qu’un tel voyage était en partie une aventure, je venais de décider de traverser les montagnes, plus de soixante miles, et de commander dorénavant mon papier au moulin à papier du Donjon du Diable.

La neige étant particulièrement bonne en cette fin de janvier et paraissant vouloir tenir encore un bon moment, malgré le froid perçant, je pris la route en fin de matinée, un vendredi gris, dans mon traîneau que tirait un cheval ; j’étais bien enveloppé de peaux de buffalos et de fourrures de loup et, ayant passé une nuit en route, j’arrivai en vue de Woedolor Mountain à midi le lendemain.

Le gel faisait fumer la montagne la plus lointaine ; des vapeurs blanches s’élevaient en spirales des forêts blanches qui en marquaient le sommet, comme d’une cheminée. Le gel intense donnait l’impression que tout le pays n’était que pétrification. Les patins d’acier de mon traîneau crissaient et grinçaient sur la neige vitreuse et sèche, pareille à du verre pilé. Les forêts qui ici et là bordaient la route ressentaient la même influence rigidifiante, leurs fibres les plus secrètes étaient pénétrées par le froid et elles gémissaient étrangement — pas seulement dans le balancement de leurs branches, mais aussi dans les troncs verticaux — lorsque les bourrasques capricieuses les traversaient. Rendus cassants par ce gel excessif, quelques érables colossaux aux fibres solides, brisés en deux comme des tuyaux de pipe, jonchaient la terre insensible.

Entièrement couvert de sueur gelée, aussi blanc qu’un bélier laiteux, ses naseaux projetant à chaque respiration les deux cornes de son haleine chaude, Black, mon bon cheval, qui avait à peine six ans, se cabra dans un brusque virage où un vieux sapin du Canada tordu gisait en travers du chemin, sombre et sinueux comme un anaconda — tombé depuis moins de dix minutes.

En poursuivant notre route vers le Soufflet, les violentes bourrasques qui surgissaient directement de l’endroit d’où nous venions poussaient presque mon traîneau, qui se relevait à l’arrière, et l’aidaient à gravir la pente. Les coups de vent hurlaient dans le passage fissuré, comme chargés d’esprits perdus enchaînés à ce monde malheureux. Avant d’atteindre le sommet, Black, mon cheval, comme exaspéré par le vent coupant, s’élança d’une poussée de ses puissantes pattes arrière, arracha le léger traîneau pour lui faire gravir la côte et, glissant en effleurant à peine l’étroite gorge, prit une vitesse folle en passant devant la scierie en ruines. Cheval et cascade se précipitaient ensemble dans le Donjon du Diable.

Avec toute la force dont je disposais, abandonnant mon siège et mes couvertures, debout, courbé en arrière, un pied appuyé sur le garde-boue, je sciai et secouai le mors, et parvins à arrêter mon cheval juste à temps pour ne pas nous écraser, dans un virage, contre la sinistre pointe d’un rocher, comme un lion couchant nous barrant la voie — un rocher sur le bord de la route.

Dans un premier temps je n’arrivai pas à apercevoir le moulin à papier.

Le creux tout entier étincelait de blanc, à l’exception, ici et là, de quelques endroits où des pinacles de granit montraient un de leurs angles, dénudé par le vent. Les montagnes étaient figées dans un linceul — un col parmi les cadavres alpins. Où est donc le moulin ? Tout à coup un ronronnement, un bourdonnement vint frapper mon oreille. Je regardai, et là, telle une avalanche figée, s’étendait la grande usine blanchie. Elle était entourée par quelques bâtiments secondaires plus petits, dont certains, d’après leur air vacant et bon marché, leur longueur considérable, leurs fenêtres grégaires et l’impression d’inconfort qui s’en dégageait, devaient être les logements des employés. Un hameau d’un blanc de neige perdu dans les neiges. Divers cours et dégagements irréguliers résultaient du groupement plutôt pittoresque de ces bâtiments, lesquels suivaient la nature accidentée et rocheuse d’un terrain qui interdisait toute méthode dans leur disposition. Plusieurs allées et sentiers étroits, partiellement bloqués par la neige tombée des toits, divisaient aussi le hameau dans tous les sens.

Quand, après avoir quitté la grand-route fréquentée où tintaient les clochettes d’un grand nombre de fermiers — profitant des magnifiques possibilités offertes par la neige, ils tiraient leur bois jusqu’au marché — et qu’égayaient les rapides traîneaux qui filaient d’un village solitaire à un autre, d’auberge en auberge — quand, dis-je, j’eus quitté cette trépidante grand-route pour me glisser petit à petit dans le Soufflet de la Vierge Folle et quand j’eus aperçu la sinistre Entaille Noire au-delà, ce fut alors que quelque chose de secret mais aussi d’évident appartenant à ce moment et à la scène que j’avais devant les yeux me rappela bizarrement la première fois où j’avais eu devant moi l’édifice noir et sale de Temple Bar. Et quand Black, mon cheval, se précipita dans l’Entaille en effleurant dangereusement la muraille rocheuse, je me souvins du moment où, dans un omnibus londonien, les chevaux avaient pris le mors aux dents et, plus ou moins dans le même style, mais pas du tout à la même vitesse, m’avaient fait pénétrer à bonne allure sous l’arc ancien construit par Wren. Bien que la correspondance entre les deux objets n’eût pas vraiment été parfaite, cette absence d’adéquation ne faisait que renforcer la similitude et lui donnait l’éclat et surtout le désordre d’un rêve. De sorte que, après être parvenu à retenir mon cheval devant le rocher saillant j’aperçus finalement l’étrange groupe des bâtiments de l’usine et que, ayant laissé derrière moi la grand-route fréquentée et l’Entaille, je m’étais retrouvé seul à descendre lentement, secrètement et silencieusement par des passages fendus dans la roche vers ce lieu retiré et que j’avais vu le long bâtiment principal de l’usine avec ses hauts pignons, et une tour rudimentaire — pour soulever les lourdes caisses — à une extrémité, dissimulé au milieu de ses annexes et ses logements, comme Temple Church au milieu de ses bureaux et de ses dortoirs, et quand la merveilleuse réclusion de ce lieu niché dans les montagnes eut fini par m’envoûter, les affluents de mon imagination suppléèrent à ma mémoire défaillante et je me dis à moi-même, “Voici l’exacte contrepartie du Paradis des Célibataires, mais couverte de neige et transformée en sépulcre par le gel”.

Après être descendu du traîneau pour m’avancer avec précaution sur la dangereuse déclivité — cheval et homme glissant parfois tous deux sur la saillie glacée — je parvins enfin à conduire le traîneau, mais c’étaient peut-être les bourrasques qui nous poussaient, jusqu’à la première cour, devant un des côtés du bâtiment principal. Avec des hurlements perçants la bourrasque y pénétrait depuis un coin de l’édifice ; tandis que la Rivière de Sang bouillonnait, rouge et démoniaque, sur un autre côté. En longue masse, une vingtaine de cordes de bois étaient entassées en travers de la cour et étincelaient sous une épaisse carapace de glace. Une rangée de poteaux pour attacher les chevaux, leur face nord enduite de neige collante, longeait le mur de l’usine. Le terrible gel durcissait et pavait le sol de la cour comme s’il l’avait recouverte d’un métal sonore.

La similitude inversée réapparut — “Le doux et tranquille jardin du Temple, et la Tamise qui longe ses berges vertes” occupa étrangement mon esprit.

Mais où sont les gais célibataires ?

Alors, tandis que mon cheval et moi étions là, tremblants de froid sous les coups du vent, une jeune fille apparut à la porte d’un dortoir proche et, couvrant sa tête nue d’un mince tablier, courut vers le bâtiment d’en face.

“Un instant, ma fille ; n’y a-t-il pas d’appentis par ici où mettre mon traîneau ?”

S’arrêtant, elle tourna vers moi un visage pâle à force de travail et bleui par le froid ; un regard surnaturel de misère tue.

“Mais non, dis-je en hésitant, je t’ai prise pour quelqu’un d’autre. Continue ; je n’ai besoin de rien.”

Tirant mon cheval près de la porte par laquelle la jeune fille était sortie, je frappai. Une autre jeune fille pâle et bleue apparut en tremblant dans l’encadrement de la porte que, pour empêcher les bourrasques d’entrer, elle maintenait entrouverte.

“Mais non, je me trompe une fois de plus. Au nom de Dieu referme la porte. Mais attends, n’y a-t-il aucun homme par ici ?”

À cet instant un personnage bien emmitouflé, au teint sombre, traversa la cour, s’avançant en direction de la porte de l’usine ; lorsque la jeune fille le vit elle s’empressa de refermer l’autre porte.

“N’y a-t-il pas ici d’étable pour les chevaux, Monsieur ?”

“Là-bas, dans la grange à bois”, me répondit-il, et il disparut à l’intérieur de l’usine.

Au prix de longs efforts je parvins à introduire cheval et traîneau entre des tas épars de bois scié et fendu. Alors, recouvrant le cheval d’une couverture, puis posant la peau de buffalo sur la couverture en faisant bien attention d’en rentrer les bords sous le tablier et l’avaloir pour que le vent ne le dénudât pas entièrement, je l’attachai solidement et traversai maladroitement la cour pour atteindre la porte de l’usine ; j’étais couvert de givre et engoncé dans mon lourd paletot de cocher.

Je me trouvai immédiatement dans un vaste espace, intolérablement éclairé par de longues rangées de fenêtres qui dirigeaient vers l’intérieur le spectacle de neige du dehors.

Devant des rangées de comptoirs blanchâtres étaient assises des rangées de jeunes filles blanchâtres, avec des cartons blancs dans leurs mains blanches, toutes occupées à plier du papier blanc.

Dans un coin se dressait un immense cadre de lourde fonte, où un objet vertical pareil à un piston s’élevait et retombait périodiquement sur un lourd bloc de bois. Devant lui — serviteur soumis de la machine — se tenait une jeune fille de grande taille, occupée à nourrir l’animal de fer avec des demi-mains de papier à lettres de teinte rose dont chaque feuille, à chaque coup de tampon de la machine-piston, était marquée dans un coin d’une guirlande de roses. Mon regard passa du papier rosâtre à la joue blafarde, mais sans rien dire.

Assise devant un appareil imposant, tendu de cordes longues et minces comme celles d’une harpe, une autre jeune fille le nourrissait de feuilles de papier ministre qu’une seconde jeune fille retirait à l’autre extrémité de la machine après qu’elles se fussent curieusement éloignées sur les cordes de la première. Elles arrivaient blanches à la première jeune fille ; elles étaient réglées en arrivant à la seconde jeune fille.

Je regardai le front de la première jeune fille et vis qu’il était jeune et lisse ; je regardai le front de la seconde jeune fille et vis qu’il était réglé et ridé. Alors, toujours pendant que je les observais, les deux — pour donner quelque variété à la monotonie — changèrent de place ; et là où s’était tenue le jeune front lisse, se tenait à présent le front réglé et ridé.

Perchée sur une étroite plateforme, et plus encore grâce à un haut tabouret posé dessus, une autre personne était assise, au service d’un autre animal de fer ; tandis que sa compagne était assise au pied de la plateforme pour une sorte d’assistance mutuelle.

Pas la moindre syllabe n’était prononcée. On n’entendait rien d’autre que, couvrant le tout, le bourdonnement sourd et régulier des animaux en fer. La voix humaine était bannie de ce lieu. Les machines — ces esclaves dont se vante l’humanité — étaient ici servies avec humilité par des êtres humains, qui les servaient sans mot dire et aussi obséquieusement qu’un esclave sert le Sultan. Les jeunes filles n’étaient même pas les rouages secondaires de l’ensemble des machines mais paraissaient plutôt être les dents de ces rouages.

J’avais saisi instantanément d’un seul coup d’œil circulaire toute la scène qui m’entourait — avant même que j’eusse le temps de me défaire de la lourde écharpe de fourrure qui me serrait le cou. Mais dès que celle-ci se déroula, l’homme au teint sombre, qui était tout près de moi, agrippa mon bras, m’entraîna dehors et sans même prendre le temps de dire un mot saisit un morceau de neige congelée avec lequel il se mit à me frotter les joues.

“Deux taches blanches comme le blanc de vos yeux, dit-il, dites donc, vos joues sont gelées.”

“C’est ma foi fort possible, murmurai-je ; il est d’ailleurs surprenant que le givre du Donjon du Diable n’ait pas frappé plus profondément. Frottez donc.”

Une horrible et déchirante douleur s’empara immédiatement de mes joues, qui reprenaient vie. Deux faméliques limiers, un de chaque côté, paraissaient les mordiller. Je me crus transformé en Actéon.

Peu après, quand tout fut terminé, je rentrai de nouveau dans l’usine, fis connaître la raison de ma venue, conclus mes affaires de manière satisfaisante et priai alors qu’on me fit visiter le lieu.

“Cupidon est la personne qu’il vous faut”, me dit l’homme au teint sombre. “Cupidon !” et appelant par ce nom bizarre et fantaisiste un petit bonhomme effronté et plein de verve, aux joues rouges creusées de fossettes, qui se glissait, selon moi avec beaucoup d’impudence, parmi les jeunes filles à l’air passif — comme un poisson rouge à travers des vagues transparentes — et qui pourtant ne me donnait pas l’impression de faire quoi que ce soit en particulier, l’homme lui demanda de faire visiter les lieux à l’étranger que j’étais.

“Venez d’abord voir la roue à eau”, me dit le garçon enjoué avec cet air d’importance que se donnent les gamins.

Après avoir quitté la salle de pliage, nous marchâmes sur des planches humides et froides et entrâmes dans un grand appentis mouillé, sans cesse aspergé d’écume, comme la proue couverte de bernaches de quelque navire des Indes orientales en pleine tempête. La sombre et colossale roue à eau y faisait tourner et tourner ses énormes révolutions, son objectif unique et immuable était sinistre.

“C’est elle qui donne le mouvement à toutes nos machines, Monsieur ; dans chaque partie de tous ces bâtiments ; là où les filles travaillent et tout ça.”

Je regardai et constatai que les eaux troubles de la Rivière de Sang n’avaient pas changé de teinte après avoir été aménagées pour l’homme.

“Vous ne fabriquez que du papier blanc ; vous n’imprimez pas, je suppose ? Rien que du papier blanc, n’est-ce pas ?”

“Certainement ; que pourrait-on faire d’autre dans une usine à papier ?”

Le bonhomme me regarda à cet instant comme s’il doutait de mon bon sens.

“Oh, évidemment ! dis-je, confus et bégayant ; j’ai simplement trouvé très étrange que des eaux rouges produisent d’aussi pâles jou… un aussi pâle papier, je veux dire.”

Il me fit monter un escalier branlant et mouillé jusqu’à une grande pièce lumineuse qui n’avait visiblement pour tout mobilier sur les quatre côtés que des réceptacles grossiers semblables à des auges : et devant ces auges, pareilles à autant de juments attachées à des râteliers, se tenaient des jeunes filles en rang. Devant chacune d’elles se dressait une longue et étincelante lame de faux verticale, fixée à sa base au bord de l’auge. La courbe des faux et le fait qu’elles n’eussent pas de manche, les faisaient ressembler exactement à des épées. De haut en bas, sur le fil acéré, les jeunes filles tendaient de longues bandes de torchon parfaitement blanchi qu’elles prenaient dans un panier à leurs pieds ; elles déchiraient ainsi toutes les coutures et transformaient presque les haillons en charpie. L’air était envahi de fines particules toxiques, qui de tous côtés pénétraient, insidieusement, comme la poussière dans un rayon de soleil, dans les poumons.

“Nous sommes dans la pièce aux torchons”, éternua le garçon.

“Cela paraît étouffant ici, éternuai-je en réponse ; mais les jeunes filles ne toussent pas.”

“Oh, elles ont l’habitude.”

“Où vous procurez-vous d’aussi grandes quantités de torchons ?” — en prenant une poignée dans un des paniers.

“Certains viennent de la campagne avoisinante ; d’autres de très loin, d’outre-mer — de Leghorn et de Londres.”

“Il n’est pas impossible, alors, murmurai-je, que dans ces tas de torchons il puisse y avoir quelques vieilles chemises ramassées dans les dortoirs du Paradis des Célibataires. Mais les boutons sont tous tombés. Dis-moi donc, mon garçon, trouve-t-on parfois des boutons d’or de célibataires par ici ?”

“Il n’en pousse pas dans cette partie du pays. Le Donjon du Diable n’est pas un endroit pour les fleurs.”

“Oh ! Tu veux dire les fleurs qui portent ce nom — les boutons d’or ?”

“N’était-ce pas là la question que vous m’aviez posée ? Ou bien vouliez-vous parler des boutons d’or du plastron de notre patron, le vieux Celly, comme l’appellent nos chuchoteuses de filles ?”

“L’homme, donc, que j’ai vu là en bas est un célibataire, c’est bien ça ?”

“Oh oui, c’est un Celly.”

“Le fil de ces épées — il est tourné vers l’extérieur et non vers les jeunes filles, si je vois bien ; mais leurs torchons et leurs doigts volettent si vite que je n’arrive pas bien à distinguer.”

“Vers l’extérieur.”

Oui, murmurai-je dans mon for intérieur ; je le vois bien à présent ; tourné vers l’extérieur ; et chaque épée érigée est fixée ainsi, fil vers l’extérieur, devant chaque jeune fille. Si je veux en croire mes lectures, c’était ainsi qu’autrefois les prisonniers d’État condamnés à mort parcouraient le chemin depuis la salle du jugement jusqu’au lieu de leur exécution : un officier marchait devant eux, portant une épée, le fil vers l’extérieur, signe de la sentence fatale. De même, à travers les pâleurs poitrinaires de cette vie blanche et déchirée, ces jeunes filles vont à la mort.

“Ces faux m’ont l’air très aiguisées”, dis-je encore en me tournant vers le garçon.

“Oui ; elles doivent les maintenir affûtées. Regardez !”

À cet instant deux des jeunes filles, laissant tomber leurs torchons, firent glisser chacune une pierre à faux de haut en bas le long de la lame. Mon sang inhabitué frissonna en entendant le grincement aigu de l’acier torturé.

Elles sont leur propre bourreau ; elles affûtent elles-mêmes l’épée qui va les abattre ; méditai-je.

“Pourquoi ces jeunes filles sont-elles blanches comme un linge, mon garçon ?”

“Eh bien — avec une étincelle polissonne dans l’œil, pure plaisanterie naïve, et non le sourire entendu d’un cœur dur — je suppose qu’en manipulant sans arrêt des lambeaux de linge aussi blancs elles deviennent un peu lingeuses.”

“Quittons donc la salle aux torchons, mon garçon.”

Plus tragique et plus impénétrablement mystérieuse que toute vision mystique, être humain ou machine, d’un bout à l’autre de l’usine, était l’étrange innocence cruelle de ce garçon endurci par l’habitude.

“À présent, dit-il d’un ton guilleret, je suppose que vous aimeriez voir notre grande machine, celle qui nous a coûté douze mille dollars l’automne dernier. C’est la machine qui fait le papier, d’ailleurs. Par ici, Monsieur.”

À sa suite, je traversai un endroit très vaste et souillé où se trouvaient deux immenses cuves rondes pleines d’une pâte blanche, mouillée, laineuse, assez semblable à la partie albumineuse d’un œuf, cuit mollet.

“Voilà, dit Cupidon en tapotant familièrement les cuves, où commence vraiment le papier, cette pulpe blanche que vous voyez là. Regardez comme elle tourne et tourne en bouillonnant, animée par cette pale là-bas. Depuis ces cuves elle se déverse dans ces canaux que vous voyez se rejoindre là-bas, et de là elle s’en va, brassée et sans se presser, jusqu’à la grande machine. Et maintenant allons la voir.”

Il me fit entrer dans une pièce, étouffante d’une étrange chaleur abdominale pareille à celle du sang, comme si c’était ici, en vérité, que les particules germinantes que nous avions vues d’abord finissaient de se développer.

Devant moi, déroulé comme quelque long manuscrit oriental, s’étendait un long cadre de fer d’une seule pièce — multiple et mystique, avec toutes sortes de rouleaux, de roues et de cylindres animés d’un mouvement rythmé, lent et incessant.

“Voilà d’abord par où arrive la pulpe, me dit Cupidon en m’indiquant la partie la plus haute de la machine. Regardez ; d’abord elle se déverse et vient s’étaler sur cette large surface inclinée ; et là — regardez — elle glisse, mince et tremblante, sous le premier rouleau là-bas. Suivez-la à présent et regardez comme elle glisse de sous ce rouleau-ci jusqu’au cylindre suivant. Là ; regardez maintenant comme elle est devenue un tout petit peu moins pâteuse. Encore une étape, et elle commence à acquérir une légère consistance. Encore un autre cylindre, et elle est déjà unie — bien qu’il ne s’agisse encore que d’une aile de libellule — et elle forme ici un pont sur l’air, comme une toile d’araignée suspendue, entre deux rouleaux légèrement séparés ; et elle coule au-dessus de ce dernier, et par-dessous une fois de plus, et là elle revient sur elle-même, hors de vue pendant une minute au milieu de tous ces cylindres imbriqués que vous apercevez confusément, et la voici qui réapparaît, ressemblant maintenant un peu moins à de la pulpe et davantage à du papier, mais toujours assez délicate et encore imparfaite pour quelque temps. Mais — avançons un peu, si vous le voulez bien, Monsieur — regardez ici à présent, en cet endroit plus éloigné, elle prend l’allure de quelque chose de réel, comme si elle était sur le point de se transformer en quelque chose que vous allez enfin pouvoir utiliser. Mais ce n’est pas encore terminé, Monsieur. Encore un bon bout de chemin à faire, et de nombreux cylindres doivent encore la rouler.”

“Que Dieu me bénisse ! dis-je, émerveillé de cette élongation, de ces interminables circonvolutions et de la lenteur délibérée de la machine ; il doit falloir un long moment pour que la pulpe passe d’une extrémité à l’autre et qu’elle devienne du papier.”

“Oh ! pas si long que ça, dit le garçon précoce en souriant d’un air supérieur et condescendant ; neuf minutes seulement. Mais regardez ; vous allez pouvoir faire l’expérience vous-même. Avez-vous un morceau de papier ? Ah ! en voilà un bout par terre. Bon, inscrivez-y un mot, celui que vous voulez, et laissez-moi le coller là, et nous verrons bien combien de temps il mettra pour ressortir de l’autre côté.”

“Eh bien, voyons voir, dis-je en prenant mon crayon ; allons, je vais y inscrire ton nom.”

Après m’avoir demandé de sortir ma montre de mon gousset, Cupidon fit habilement tomber le message sur une partie exposée de la masse naissante.

Immédiatement mon œil nota la position de la longue aiguille sur mon cadran.

Je suivis le bout de papier qui allait lentement, pouce après pouce ; m’arrêtant parfois pendant au moins une demi-minute lorsqu’il disparaissait sous les groupes indéchiffrables de cylindres inférieurs avant de réapparaître progressivement ; et encore, plus loin, et plus loin, et plus loin — pouce après pouce ; maintenant bien visible, s’avançant en glissant comme une tache de rousseur sur la feuille tremblante ; et puis de nouveau il disparaissait complètement ; et encore, plus loin, et plus loin, et plus loin — pouce après pouce ; tout ce temps-là la feuille principale acquérait de plus en plus sa fermeté finale — quand tout à coup, je vis une sorte de chute de papier, pas vraiment très différente d’une chute d’eau ; un bruit pareil à un sifflement de ciseaux frappa mon oreille, comme une corde qui se serait brisée sous la tension ; et voilà qu’une feuille parfaite non pliée, de format ministre, encore humide et chaude, tomba, mon “Cupidon” avait presque complètement disparu.

Mon voyage était achevé, car nous étions à l’extrémité de la machine.

“Eh bien, combien de temps ?” demanda Cupidon.

“Neuf minutes à la seconde près”, répondis-je, montre en main.

“Je vous l’avais dit.”

Pendant un instant je fus rempli d’une curieuse émotion, pas vraiment bien différente de ce que l’on pourrait ressentir devant l’accomplissement d’une mystérieuse prophétie. Mais comme c’est absurde, pensai-je encore ; la chose n’est qu’une machine, dont l’essence est une ponctualité et une précision invariables.

Jusqu’à présent absorbée par les roues et les cylindres, mon attention se dirigea ensuite vers une femme à l’air triste qui se tenait là.

“Cette personne tellement silencieuse là-bas qui s’occupe de l’extrémité de la machine est plutôt âgée. En outre elle ne donne pas l’impression non plus d’y être bien habituée.”

“Oh, me chuchota Cupidon d’un air entendu au milieu du vacarme, elle n’est ici que depuis une semaine. Elle était nourrice auparavant. Mais cette activité-là se porte mal dans la région et elle a décidé d’arrêter. Mais regardez le papier qu’elle empile là-bas.”

“Ah, du papier ministre, dis-je en manipulant les piles de feuilles humides et moites qui ne cessaient de tomber dans les mains tendues de la femme. Vous ne produisez donc jamais d’autres formats que le format ministre sur cette machine ?”

“Oh, il nous arrive, mais assez peu souvent, de produire du meilleur papier, du papier couché et du grand raisin, comme nous les appelons. Mais la demande portant majoritairement sur le ministre, nous produisons surtout du ministre.”

C’était fort curieux. En regardant ce papier blanc qui n’arrêtait pas de tomber, de tomber, de tomber, mon esprit se laissa aller à se demander à quels usages étranges ces milliers de feuilles seraient finalement destinés. Toutes sortes d’écrits seraient portés sur ces choses pour l’instant vacantes — des sermons, des dossiers d’avocats, des ordonnances de médecins, des lettres d’amour, des certificats de mariage, des actes de divorce, des registres de naissance, des constats de décès, et ainsi de suite, sans fin. Puis, revenant à ces feuilles qui gisaient là toutes blanches, je ne pus m’empêcher de penser à la célèbre comparaison de John Locke, lequel, lorsqu’il voulut démontrer que l’homme ne possédait pas d’idées innées, compara l’esprit humain à la naissance à une feuille de papier blanc ; une chose dont le destin était de porter des écritures, mais quels types de caractères, nul ne pouvait le prédire.

Marchant lentement d’une extrémité à l’autre de la machine compliquée qui continuait à fonctionner en bourdonnant, je fus frappé tout à la fois par l’inéluctabilité comme par la possibilité d’évolution de tous ces rouages.

“Cette mince toile d’araignée là, dis-je en indiquant un endroit où la feuille était encore dans un état particulièrement imparfait, arrive-t-il qu’elle se déchire ou qu’elle se rompe ? Elle est merveilleusement fragile, et pourtant elle traverse une machine d’une immense puissance.”

“Jamais on ne l’a vue briser même la pointe d’un cheveu.”

“La pulpe ne s’arrête-t-elle jamais — ne se bloque-t-elle jamais ?”

“Non. Elle doit avancer. Le mécanisme la fait avancer exactement ainsi ; exactement de cette façon, et à cet endroit précis vous la voyez à l’évidence avancer. La pulpe ne peut pas s’empêcher d’avancer.”

Un certain effroi vint alors m’envahir, alors que j’observais cet inflexible animal de fer. Les mécanismes de ce type, pesants et complexes, provoquent toujours plus ou moins, dans certains états d’esprit, d’étranges craintes que ressent le cœur humain, comme pourrait le faire quelque Béhémoth vivant et pantelant. Mais ce qui rendait la chose que je voyais aussi terrible était sa métallique nécessité, la fatalité inébranlable qui la régissait. Bien qu’il me fût impossible, ici et là, de suivre le mince voile diaphane de la pulpe pendant les passages plus mystérieux ou entièrement invisibles de son parcours, il était cependant indubitable qu’aux endroits où elle échappait à mon regard, la pulpe continuait à avancer en obéissant avec une invariable docilité à la ruse autocratique de la machine. La fascination continuait à me dominer. J’étais là, figé sur place, errant dans mon âme. Devant mes yeux — là, passant en lente procession sur les cylindres qui tournaient, j’avais l’impression de voir, collés là où, blafarde, naissait la pulpe, les visages encore plus blafards de toutes les jeunes filles blafardes que j’avais observées en ce jour pesant. Lentement, mélancoliquement, comme pour me supplier, et pourtant sans résister aucunement, leur vague lueur passait, et leur agonie se détachait indistinctement sur le papier imparfait, semblable au visage tourmenté imprimé sur le linge de sainte Véronique.

“Holà ! la chaleur de la pièce est trop élevée pour vous”, s’écria Cupidon en me regardant fixement.

“Non — j’ai plutôt l’impression d’avoir froid, au contraire.”

“Venez dehors, Monsieur — dehors — dehors”, et avec l’expression protectrice d’un père attentionné, le garçon précoce me poussa dehors.

Au bout de quelques instants, me sentant revivre un peu, j’entrai dans la salle de pliage — la première salle dans laquelle j’avais pénétré, là où se trouvait le bureau autour duquel se réglaient les affaires, entouré par les comptoirs blancs et les jeunes filles blanches qui y travaillaient.

“Votre Cupidon m’a fait faire un étrange voyage”, dis-je à l’homme au teint sombre dont j’ai déjà parlé et qui, je venais de l’apprendre, était non seulement un vieux célibataire mais aussi le propriétaire majoritaire. “Votre usine est vraiment extraordinaire. Votre grande machine est un miracle de complexité indéchiffrable.”

“Oui, c’est ce que pensent tous nos visiteurs. Mais il n’en vient pas beaucoup. Nous sommes ici dans un endroit fort reculé. Très peu d’habitants, en outre. La plupart de nos jeunes filles viennent de villages éloignés.”

“Les jeunes filles, répétai-je en écho tout en jetant un coup d’œil à leurs silhouettes silencieuses. Comment se fait-il, Monsieur, que dans la plupart des usines, les employées féminines, quel que soit leur âge, soient appelées jeunes filles, jamais femmes ?”

“Oh ! quant à cela — eh bien, je suppose, le fait qu’elles ne soient en général pas mariées — voilà la raison, je crois bien. Mais cela ne m’avait pas frappé auparavant. Pour notre usine, ici, nous ne voulons pas de femmes mariées ; elles ont tendance à s’absenter trop souvent. Nous ne voulons que des ouvrières assidues : douze heures par jour, jour après jour, pendant les trois cent soixante-cinq jours, exception faite du dimanche, de Thanksgiving et des jours de jeûne. Telle est notre règle. Et c’est pourquoi, nos employées n’étant pas mariées, nous appelons à juste titre jeunes filles les femmes que nous employons.”

“Alors, elles sont toutes vierges”, dis-je, tandis que, rendant un hommage douloureux à leur virginité, j’inclinai involontairement la tête.

“Toutes vierges.”

Une fois de plus je fus envahi d’une étrange émotion.

“Vos joues sont encore un peu blanches, Monsieur, me dit l’homme en me regardant attentivement. Prenez des précautions en rentrant. Sont-elles douloureuses en ce moment ? C’est un mauvais présage si c’est le cas.”

“Monsieur, répondis-je, je ne doute pas qu’une fois que je serai sorti du Donjon du Diable, je les sentirai reprendre vie.”

“Ah oui ; l’air hivernal dans les vallées, ou dans les gorges, ou dans tout autre endroit encaissé, est bien plus froid et plus acéré qu’ailleurs. Vous aurez sans doute du mal à le croire, mais il fait plus froid ici qu’au sommet de Woedolor Mountain.”

“Je n’en doute pas, Monsieur. Mais le temps presse ; je dois repartir.”

Ayant dit cela, m’engonçant de nouveau dans mon écharpe et mon paletot de cocher, enfonçant mes mains dans mes énormes mitaines en peau de phoque, je sortis dans l’air coupant et retrouvai ce pauvre Black, mon cheval, tapi et transi de froid.

Peu de temps après, enveloppé de fourrures et de méditations, je repris la pente et quittai le Donjon du Diable.

À l’Entaille Noire, je m’arrêtai un instant et une fois de plus je repensai à Temple Bar. Puis, passant le col, complètement seul dans la nature indéchiffrable, je m’exclamai — Oh ! Paradis des Célibataires ! et oh ! Tartare des Vierges !

Bénédict, personnage de Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare, est devenu le prototype du célibataire endurci qui finit par se marier.
Personnage d’Ivanhoé de Walter Scott.
Le 20 décembre 1849, Herman Melville, en voyage à Londres, écrivit dans son journal qu’invité par Robert Francis Cooke (R. F. C.) il avait dîné la veille au 4, Elm Court, Temple. Le journal porte déjà la mention du Paradis des Célibataires.
Quatre groupes de bâtiments de Londres (Inner Temple, Middle Temple, Lincoln’s Inn et Gray’s Inn) appartenant aux quatre associations légales décernant l’autorisation de plaider.
Francis Bacon.
Le duc de Wellington.
Melville se trompe, l’horloge du roi Alfred fonctionnait avec des bougies de douze pouces qui mettaient quatre heures à se consumer.
Pendant l’hiver 1851, Melville partit en traîneau jusqu’à l’usine de papier de Carson, près de Dalton, dans le Massachusetts. Woedolor Mountain (littéralement “montagne affliction-douleur”) est en fait Mount Greylock, dont Melville fit l’ascension en 1851 et en 1853. Les noms de lieux ont été traduits pour le texte français, les noms anglais sont Mad Maid’s Bellows-pipe, Black Notch, Devil’s Dungeon et Blood River.


[1Bénédict, personnage de Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare, est devenu le prototype du célibataire endurci qui finit par se marier.

[2Personnage d’Ivanhoé de Walter Scott.

[3Le 20 décembre 1849, Herman Melville, en voyage à Londres, écrivit dans son journal qu’invité par Robert Francis Cooke (R. F. C.) il avait dîné la veille au 4, Elm Court, Temple. Le journal porte déjà la mention du Paradis des Célibataires.

[4Quatre groupes de bâtiments de Londres (Inner Temple, Middle Temple, Lincoln’s Inn et Gray’s Inn) appartenant aux quatre associations légales décernant l’autorisation de plaider.

[5Francis Bacon.

[6Le duc de Wellington.

[7Melville se trompe, l’horloge du roi Alfred fonctionnait avec des bougies de douze pouces qui mettaient quatre heures à se consumer.

[8Pendant l’hiver 1851, Melville partit en traîneau jusqu’à l’usine de papier de Carson, près de Dalton, dans le Massachusetts. Woedolor Mountain (littéralement “montagne affliction-douleur”) est en fait Mount Greylock, dont Melville fit l’ascension en 1851 et en 1853. Les noms de lieux ont été traduits pour le texte français, les noms anglais sont Mad Maid’s Bellows-pipe, Black Notch, Devil’s Dungeon et Blood River.