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La pendaison de Myles Joyce (James Joyce)

Traduction : Bernard Hoepffner

Il se commet moins de crimes en Irlande que dans tout autre pays d’Europe. Il n’y a pas en Irlande de criminalité organisée et lorsqu’a lieu un de ces événements que les journalistes, avec une ironie atroce, nomment « idylle sanglante », le pays tout entier en est secoué.

Il y a cinq ans, un homme innocent, aujourd’hui libre, fut condamné aux travaux forcés, sentence destinée à apaiser l’indignation du public. Mais les crimes continuèrent pendant son séjour en prison.

Quelques années auparavant un procès sensationnel s’était déroulé en Irlande, il concernait une famille qui porte le même nom que moi. L’affaire avait commencé à Maamtrasna, dans une région isolée des provinces de l’ouest, où un crime terrible avait été perpétré.

Voici les faits. Un homme du nom de Joyce, sa femme et trois de leurs quatre enfants avaient été assassinés dans le Comté de Galway par un groupe d’hommes qui pensaient qu’ils étaient des mouchards. Quatre ou cinq hommes de la ville, appartenant tous à l’ancienne tribu des Joyce, furent arrêtés pour ce crime et comparurent devant le tribunal.

Le plus âgé d’entre eux, un homme de soixante-dix ans qui s’appelait Myles Joyce, était le suspect principal. Cependant, à l’époque, tout le monde pensait qu’il était innocent, et il est aujourd’hui considéré comme un martyr.

Ni le vieillard ni aucun des autres accusés ne parlait anglais. Le tribunal dut faire appel aux services d’un interprète pour entendre leurs témoignages. L’interrogatoire, par le truchement de l’interprète, fut tantôt comique, tantôt tragique.

L’interprète, exagérément cérémonieux, se tenait à un bout de la salle du tribunal, tandis qu’à l’autre bout, apparemment stupéfait par tout le cérémonial de la justice, se tenait le patriarche d’une ancienne tribu peu habituée aux raffinements de la civilisation.

À un moment, le magistrat dit à l’interprète, « Demandez à l’accusé s’il a vu la dame ce soir-là. »

La question fut posée au vieillard en irlandais et il se lança dans une explication compliquée, gesticulant, interpellant les autres accusés et invoquant les cieux. Puis il se calma, épuisé par ses efforts.

Alors l’interprète se tourna vers le magistrat et dit, « Il dit, “Non, votre Honneur”. »

« Demandez-lui s’il était dans le voisinage à l’heure dite », poursuivit le magistrat.

Le vieillard recommença à parler, à se justifier, à crier, presque hors de lui faute de pouvoir comprendre ou se faire comprendre, sanglotant de colère et de terreur. Puis, une fois de plus il se réfugia dans le silence.

Et une fois de plus l’interprète dit, « Il dit, “Non, votre Honneur”. »

Lorsque l’interrogatoire fut terminé, le tribunal déclara prouvée la culpabilité du pauvre vieillard. Le jugement fut confié à une instance supérieure, qui le condamna, lui et deux autres, à être pendus.

Le jour de l’exécution de la sentence, une foule de gens à genoux criant en irlandais des prières pour le repos de l’âme de Myles Joyce remplissait la place devant la prison de Galway.

On raconte que le bourreau, lui aussi incapable de se faire comprendre par la victime, se mit en colère et frappa le vieil homme à la tête afin qu’elle entre dans le nœud coulant.