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La lune dans son envol (Gilbert Sorrentino)

Traduction : Bernard Hoepffner

Cela se passait en 1948. Un groupe de jeunes gens assis sous le porche sombre d’une villa estivale au bord d’un lac dans le New Jersey. L’hôte, un certain Bernie portant un polo d’Upsala College. Une nuit de fin juin si douce que l’on peut, rétrospectivement, tout pardonner à l’Amérique. Il y avait là peut-être huit ou neuf personnes, deux d’entre elles sont celles que cette histoire tente d’esquisser.

Bernie parlait de l’alto de Sonny Stitt dans « That’s Earl, Brother ». Aussi bon que Bird, dit-il. Arnie répliqua, conneries : c’était un jeune homme de Washington Heights tout à fait dans le vent, avec des lunettes de soleil miroirs. Un batteur bop dans sa dernière année à la High School for Performing Arts. Notre jeune homme, dix-neuf ans à l’époque, n’écoutait que Rebecca, une jeune fille de quinze ans, étonnante dans sa tenue New Look. Une longue jupe évasée, noire, un chemisier bien ajusté à rayures bleues et blanches avec un grand col blanc et une mince cravate en velours noir, des Capezios en chevreau noir. Il n’est pas surprenant que les lesbiennes aiment les femmes.

À un moment de la soirée il raccompagna Rebecca chez elle. Elle habitait Lake Shore Drive, une route large qui longeait la plage et suivait la petite rivière qui se jetait dans le Lac Minnehaha. Lac Ramapo ? Lac Tomahawk ? Lac O-shi-wa-noh ? Lac Sunburst. Adossés à la Buick décapotable bleu pastel de son père, perdus dans la nuit indigo, les étoiles laiteuses, le chant des criquets, ils s’embrassèrent. Ils tombèrent amoureux.

Une des chansons de cet été-là était « For Heaven’s Sake ». Une autre, « It’s Magic ». Qui se souvient de la luminosité de Claude Thornhill et Sarah Vaughan, de leur exquise inconséquence. Ils sont partis là où sont allés les inutiles beignets chromés sur le capot de la Buick. Ce Walhalla où l’on retrouve les comédiens d’Amos ’n’ Andy et les ritals à boucle d’oreille dorée vendant des fruits dans la rue. « Prego interdictione toucher bananas. » En 1948, le monde entier paraissait magnifique pour les jeunes gens d’un certain milieu, ou, dirais-je, possible. Oui, cela paraissait un monde possible. Cette idée a duré jusqu’en 1950, c’est alors qu’elle est morte, en même temps que beaucoup de ceux qui y croyaient. En Corée, les haut-parleurs chinois diffusaient « Scrapple from the Apple » en direction des lignes américaines. Cet alto bleu-clair sauvage et viril par une nuit en dessous de zéro. Cela, naturellement, est de l’histoire ancienne.

Rebecca était blonde. Elle était blonde. Une belle jeune fille juive du Bronx lointain et exotique. Pour lui, cet immense quartier, c’était Cythère — que puissent y vivre des créatures aussi extraordinaires qu’elle ! Il voulait être juif. Mais il était catholique, inondé de péché et de rédemption. Quel dégoût il ressentait pour les filles irlandaises qui se rendaient à la messe de onze heures en légions de timides manteaux printaniers rose et lavande, grands canotiers blancs, voilettes chiffonnées sur des visages francs. Vêtements pour l’église, sous lesquels leur entrejambes inviolé se nichait confortablement dans leur douce toison.

Elle avait des dents blanches et parfaites. Une grande bouche. Étoiles laiteuses, nuits pâles. Routes noires et poussiéreuses derrière la plage. Le soleil sur le radeau, la lune sur le lac. Poudre de taches de rousseur sur ses épaules. Brise aromatique.

Naturellement c’était un amour d’été, mais attendez un peu et vous verrez comme tout cela finit avec une banale ironie littéraire— ou ne finit pas du tout. Le pays jouait au bowling et parlait du cran et du culot de Truman. Avec quelle douceur nous avions glissé hors de la civilisation.

Le clair de lune liquide inondant le petit parking derrière le portail de la plage. Perches clapotant doucement dans les eaux sombres. Quelle était l’odeur du parfum qu’elle portait ? Le son d’une radio dans une voiture dans la fraîcheur des nuits, mémoire collective américaine. Son corps bruni, délicat duvet devenu or pâle sur ses cuisses. Dans le pavillon sur la plage, ils dansaient et buvaient des Cocas. Mel Tormé et les Mell-Tones. Dizzy Gillespie. « Too Soon To Know. » Le matin, la lucidité cristalline du soleil paraissait être l’haleine même du ciel, il nageait seul jusqu’au radeau et s’étendait là, devant la plage vide, la radio du gardien lui envoyait des bribes de musique depuis le pavillon. Dans ces moments-là il s’enivrait en se racontant qu’il n’avait pas encore rencontré Rebecca et qu’il la verrait cette après-midi pour la première fois.

La première fois qu’il toucha ses seins, sa honte et son plaisir le firent pleurer. Tout cela peut-il vraiment s’être déroulé en Amérique ? Les arbres bruissaient pour lui, de même que tombait la pluie. Un jour, à New York, il acheta pour elle une bague d’amitié en argent, un bas-relief de cœurs minuscules et parfaits tout autour de l’anneau, la pointe de chaque cœur nichée dans le creux du suivant. Symbole innocent qui lui torturait le sang. Elle se tenait devant lui dans la pâle lumière en culotte et soutien-gorge blancs, son short et son chemisier accrochés sur la palissade anti-tempête du court de tennis abandonné couvert de mauvaises herbes et il l’étreignait, caressant ses flancs et ses fesses, embrassant ses épaules. L’odeur de sa chair, vague mélange de transpiration et de parfum. Naturellement il était fou. Elle le caressait autant qu’elle savait le faire à travers son short en jeans délavé. Ainsi s’éreintaient-ils, brûlants. Que pouvaient-ils faire ? Où devaient-ils aller ? Rien que l’idée du préservatif dans sa poche faisait chavirer son cœur de désespoir. En fin de compte, rien n’était comme ce qu’on disait que c’était. Il l’adorait.

À l’automne elle devait commencer sa deuxième année à Evander Childs. Il détestait cet endroit qu’il n’avait jamais vu, et détestait tous ses camarades d’études. Il aurait tant voulu être juif, sombre et mystérieux et exempt de péché. Il caressait ses cheveux et agaçait ses tétons, se masturbait violemment sur les routes sombres après l’avoir raccompagnée chez elle. Pourquoi ne pouvait-il pas au moins vivre dans le Bronx ?

N’importe quel idiot peut se rendre compte qu’une légère torsion dans un sens ou dans l’autre suffirait à faire de tout cela un matériau parfait pour un sketch comique sophistiqué. Disons pour David Steinberg. On peut entendre sa voix précise transformant en plaisanteries ces désastres insignifiants. Pourtant tous ces clairs de lune étaient réels. Il embrassa ses ongles lumineux et mourut encore et encore. Les mutilations de l’amour sont infiniment drôles, tout comme les minuscules images d’animaux parlants qui explosent, dans les dessins animés.

C’est ce même jeune homme qui, trois ans plus tard, s’envoyait des putes à la frontière mexicaine avec une sorte d’hilarité alcoolique, tombait de tout son long dans les rues poussiéreuses de Nuevo Laredo, Villa Acuña et Piedras Negras, l’arôme du parfum trop fort collé à son pantalon froissé, à sa chemise à fleurs, ses chaussures éraflées et tachées de bière raclant le seuil du Blue Room, d’Ofelia’s, du 1-2-3 Club, du Felicia’s, du Cadillac, du Tres Hermanas. Ce serait avec un grand plaisir que je lui permettrais de la rencontrer là-bas, en robe de cocktail de mousseline jaune et talons hauts, ayant sombré dans la prostitution.

Un soir, une énorme pute indienne souriante lava son membre dans le gin, un tribut à l’hygiène stricte qu’elle prétendait pratiquer et il pensa absurdement à Rebecca, au fait de ne jamais l’avoir vue nue, ni elle lui, comme il l’était à présent dans la lumière rose d’Hollywood qui baignait la chambre de la pute, Jésus accroché en perpétuelle torture sur le mur au-dessus du petit lit. La femme était douce, la lumière brillait sur son incisive dorée et sur la petite croix qu’elle portait au cou. Toi bonne baise, Jack, dit-elle en lui souriant avec ses façons mensongères de pute. Il sentit de nouveau sa chair tiède dans le soleil depuis longtemps mort du New Jersey. Faites-en donc une plaisanterie.

Ils se trouvaient dans le parc d’attractions du Lac Hopatcong en compagnie de deux autres couples. Une nuit chaude et oppressante vers la fin du mois d’août, l’odeur patriotique des hot dogs et des frites dans l’air immobile. Musique mécanique et grêle du manège s’insinuant sous les quelques arbres qui descendaient vers la rive. Elle était pâle et transpirait, malade, et il la ramena jusqu’à la voiture pour fumer une cigarette. Ils avancèrent jusqu’au bord du lac noir qui s’étendait devant eux, les néons rouges et bleus de la rive opposée très nets dans les chaudes ténèbres.

Il lui essuya le front et caressa ses épaules, adorant sa douleur. Il alla lui chercher un Coca et le lui apporta, mais elle y toucha à peine, puis dit, Ô mon Dieu ! et se pencha en avant pour vomir. Il lui tint la taille pendant qu’elle vomissait, aimant son vomi et son odeur. Elle s’étendit sur le sol et il se coucha près d’elle, caressant ses seins jusqu’à ce que ses tétons soient tout durs sous son chemisier en coton. Mes règles, dit-elle. Bon Dieu, ça me fout en l’air au début. Toi, cette chose incroyable qui saigne, qui vomit, pensa-t-il. Tu aurais dû rester chez toi, dit-il. Le clair de lune de ses dents. Je ne voulais pas rater une soirée avec toi, dit-elle. C’est le mois d’août. Des étoiles, mon ami, d’immenses étoiles étincelantes tombaient sur l’Alabama.

Ils étaient dans le noir sous la pluie battante protégés par son parapluie. Où était-ce donc ? Nokomis Road ? Bliss Lane ? S’embrassant avec cette fureur piégée et pourtant tout à fait innocente de la jeunesse américaine de cette époque-là. Sa famille à elle rentrait en ville le lendemain matin et la sienne partirait en fin de semaine. Ils s’embrassaient, s’embrassaient. Les anges chantaient. Où pouvaient-ils aller, pour échapper à cette pluie battante ?

N’y a-t-il personne là-bas, écrivain de revue ou cinéaste d’avant-garde, amant de la vie ou optimiste à tout crin, qui dirigera leurs pas vers une villa, fermée avant la fin de la saison estivale, vers une porte non verrouillée dans la façade en rondins ? À l’intérieur, il y aura un lit, du whiskey, un radiateur électrique. Ou mieux, une cheminée. Des lampes blanches, une lumière tamisée. Musique douce. Une radio où ils entendront Cooky’s Caravan ou Symphony Sid. Billy Eckstine chantera « My Deep Blue Dream ». Qui peut les mener l’un à l’autre et lui permettre de la pénétrer ? Larmes de gratitude et délivrance, la configuration d’ombre sublime et élégante que dessinera l’entrelacement de leurs membres halés. C’était l’Amérique, en 1948. Même l’art de seconde zone ou les clichés abrutissants du cinéma ne peuvent rien pour eux.

Elle titubait, tenant le parapluie de travers tandis qu’il s’agenouillait et l’étreignait, trempé par la pluie, qu’il mettait sa tête sous sa jupe et embrassait son ventre, la léchait avec furie à travers ses sous-vêtements.

Vous tous, amants modernes, libérés par Mick Jagger et l’orgasme, pour l’amour de Dieu, laissez-leur votre petit appartement vraiment formidable pour une heure. Ils ne fumeront pas votre marijuana et ne toucheront pas à vos dessins de l’Indiana. Ils n’emprunteront pas vos Fanon, ou Cleaver, ou Barthelme, ou Vonnegut. Ils referont le lit avant de partir. Ils chuchotent bonne nuit et dansent dans le noir.

Elle pleurait et lui caressait les cheveux. Ah mon Dieu, les feuilles en cascade à l’automne, te souviens-tu ? Il la regarda entrer chez elle et vit la porte se refermer. Un peu de sa vie fut lavé par la pluie qui ruisselait sur son menton.

Une fille du nom de Sheila dont le père était propriétaire d’une compagnie de taxis organisa une soirée de retrouvailles dans l’appartement de ses parents à Forest Hills. Ce n’aurait pas pu être ailleurs. Je veillerai toujours à ce que l’élégance soit bon teint, rien d’autre n’irait. Dans cette histoire je ne veux pas de ces appartements chauds et encombrés, chats sur des piles de livres, et ainsi de suite. C’était la première fois qu’il voyait un salon en fosse et cela détermina à jamais l’idée qu’il se faisait de la bonne vie. Rebecca parlait avec Marv et Robin, qui devaient se marier un mois plus tard. Ils étaient juifs, incroyablement et merveilleusement juifs, leurs parents leur souriaient et leur prêtaient de l’argent et des voitures. Il boudait dans son coin avec ses vêtements criards de Brooklyn.

Je mettrai sa chair vierge dans un tailleur de lin noir, un seul rang de perles autour de son cou. Ai-je dit qu’elle avait une chevelure couleur de miel ? Croyez-moi quand je dis qu’il aurait voulu embrasser ses chaussures.

Tout le monde buvait du Cutty Sark. Cela vous donne une idée, pas de qui ils étaient, mais de qui ils pensaient être. Ils faisaient des efforts désespérés pour être au mois d’août mais les complets en peau d’ange et les bas en nylon dissimulaient leurs membres halés. Sheila mit « In the Still of the Night » et les six couples se levèrent pour danser. Lorsqu’il la prit dans ses bras il crut qu’il allait pleurer.

Il ne voulait entendre parler ni d’Evander Childs, ni de Gun Hill Road ni du YMCA de la quatre-vingt-douzième rue. Il ne voulait pas savoir ce que disait le garçon en prépa de médecine avec qui elle sortait. Dont la main avait touché ses cuisses secrètes. C’était presque insupportable puisque ce spectre les connaissait d’une manière spécifiquement érotique, ce qui n’était pas son cas. Il les avait touchées ornées de jarretières et de bas. Des cuisses différentes. Elle était allée au Copa, au Royal Roost, au Lewisohn Stadium pour le concert Gershwin. Elle parlait du New Yorker et de Vogue, d’e.e. cummings. Elle volait devant lui, flottant dans ses souliers vernis I. Miller à talons hauts.

Assis tous les deux sur le lit dans la chambre des parents de Sheila, elle lui dit qu’elle l’aimait encore, qu’elle l’aimerait toujours, mais c’était dur de ne pas sortir avec beaucoup d’autres garçons, elle devait faire plaisir à ses parents. Ils s’inquiétaient pour lui. Ils ne le connaissaient pas vraiment. Il n’était pas juif. C’est bon. C’est bon. Mais fallait-il qu’elle laisse Shelley ? Fallait-il qu’elle aille au Museum of Modern Art ? au Met ? Où étaient ces endroits ? Qu’est-ce que l’Université de Miami ? Qui est Brooklyn Law ? Quelle espèce de dieu emprunte une Chrysler et se rend au Quartier latin ? Qu’est-ce qu’un restaurant dansant ? Que coûte la Bénédictine ? Elle et ses gestes épiques, lui et ses chaussures Flagg Brothers.

Un seul garçon se l’était presque faite. Elle l’avait autorisé à lui enlever son chemisier et sa jupe, rien d’autre, à une soirée d’étudiants du City College de New York. Elle avait un peu bu et il avait — sali — sur toute sa combinaison. C’était terrible et elle avait honte. Écrasant son cœur dans sa candeur. Eh bien, je me suis presque laissé aller, moi aussi, lui dit-il en mentant, et il fut terrifié qu’elle parût soulagée. Il se leva et ferma la porte, puis se coucha sur le lit auprès d’elle et lui enleva sa veste et son soutien-gorge. Elle ouvrit sa braguette. Trop long ! fit Sheila, en frappant à la porte, puis elle l’ouvrit et vit sa tête entre les deux seins. Oh, oh, dit-elle en refermant la porte. Naturellement, c’était raté. Nous nous sommes débarrassés d’un bon nombre de ces gens refoulés au cours de la dernière décennie, et maintenant nous sommes tous heureux et libres.

À trois heures, il lui dit au revoir en l’embrassant sous une fine bruine dans Yellowstone Boulevard. Appelle-moi, lui dit-il, et je t’appellerai. À très bientôt, dit-elle en montant dans la voiture de Marv. Je t’aime. Elle rejoignit sa vie juive de luxe, se dirigeant vers les mambos et le Blue Angel.

Laisse-moi venir dormir avec toi. Laisse-moi me coucher dans ton lit et te regarder dans ton magnifique pyjama. Je ferai tout ce que tu veux. J’honorerai ton père et ta mère, qui sont si beaux. Je me cacherai dans le placard et je ne dérangerai personne. Je travaillerai comme manutentionnaire chez ton père, dans son bel atelier de confection de pull-overs. Ce n’est pas de ma faute si je ne suis pas Marvin ou Shelley. Je ne sais même pas où se trouve le CCNY ! Qui est Conrad Aiken ? Qu’est-ce que Bronx Science ? Qui est Berlioz ? C’est quoi, un Stravinsky ? Comment joue-t-on au Mah-Jong ? Que veulent dire schmooz, schlepp, Purim, Moo Goo Gai Pan ? Aide-moi.

Quand il descendit du métro à Brooklyn une heure plus tard, il aperçut ses amis à travers la vitrine du restaurant de nuit, versant du café dans le puits profond de leur cuite à la bière. Il les méprisait comme il se méprisait lui-même ainsi que le quartier. Il s’empêcha de penser à elle pour ne pas avoir à commettre son subtil raffinement avec l’enfer vulgaire, les bénédictions et l’encens de ces rues.

La veille de Noël, il quitta la fête du bureau à deux heures, bien que dans la réserve une des filles des archives, son catholicisme temporairement mis à distance par le Four Roses accompagné de bière au gingembre, ait enfoncé sa langue dans sa bouche.

Rebecca était dehors, elle attendait au coin de Broadway et de la 46e rue et ils se serrèrent les mains, oh brièvement, brièvement. Ils marchèrent sans but dans le froid gris et perçant, restèrent un moment devant la patinoire du Rockefeller Center pour regarder les propriétaires de Manhattan. Il commençait à faire trop froid, ils marchèrent encore un peu et échouèrent à l’Automat en face de Bryant Park. Lorsqu’elle quitta son manteau, ses seins bougèrent sous le pull-over en crochet qu’elle portait. Ils commandèrent du café et des doughnuts, entourés par les fêtards sortis des bureaux qui dessoûlaient avant de rentrer chez eux.

Puis cela se passa ainsi : Nous pouvons aller nous marier dans le Maryland, dit-elle. Tu sais que j’ai eu seize ans le mois dernier. Je veux t’épouser, je ne tiens plus comme ça. Il était excité et effrayé, et il eut une érection. Comment pouvait-il supporter cette image ? Ses seins, son parfum familier, immenses images de reines de l’écran resplendissantes de soie et de dentelle dans les vieux hôtels confortables du Vermont — les volets qui claquent, la pluie tombant à verse, entrelacés, mariés ! Comment se rend-on dans le Maryland ? demanda-t-il.

Contre la surface de la table sa main, ses doigts longs et délicats, les lunes parfaites, lunes de Caroline, de ses ongles. Je lui donnerai toutes les merveilles : pousser doucement la senteur de magnolia et de jasmin entre ses jambes et lui permettre de pisser du champagne.

Contre la surface de la table, sa main, lumineux croissants de lune sur des lacs de bleu de Prusse dans des crépuscules d’éternelle verdure. Ses yeux gris, mouchetés de bronze. Entre ses doigts une chaîne dorée et sur la chaîne une clé de voiture. La voiture de mon père, dit-elle. Nous pouvons la prendre et y être ce soir. Nous pouvons nous marier à Noël alors, dit-il, mais tu es juive. Il vit un ivrogne sortir dans la Sixième Avenue, emportant leurs vies dans un sac en papier. Je le veux vraiment, dit-elle. Je n’en peux plus, je t’aime. Je t’aime, toi, dit-il, mais je ne sais pas conduire. Il sourit. Je le veux vraiment, dit-elle. Elle posa la clé dans sa main. La voiture est au centre-ville là-bas, près de la Neuvième Avenue. Je ne sais vraiment pas conduire, dit-il. Il savait jouer au billard et boire de la bière avec du whiskey, suivre le score pendant les matchs de base-ball et deviner le handicap des chevaux, mais il ne savait pas conduire.

La clé dans sa main, fascinant pli de son pull-over à la taille. Naturellement, la vie est un complot menant à la défaite, une plaisanterie sophistiquée, sans fin, sans fin. Je trouverai de l’argent et nous partirons pendant la semaine de vacances, dit-il, nous prendrons le train, O.K. ? O.K., dit-elle. Elle sourit et demanda un second café, reprenant la clé pour la ranger dans son sac. C’était une plaisanterie après tout. Ils marchèrent jusqu’au métro et il dit Je t’appellerai juste après Noël. Ciel gris et amer. Ce dont il se rappelait était son manteau gris en cachemire virevoltant autour de ses chevilles lorsqu’elle se retourna en bas des marches pour lui sourire, mimant le geste de composer un numéro de téléphone et se montrant du doigt puis le montrant du doigt.

Donnez à ces enfants une Rolls-Royce Silver Phantom et un chauffeur. Un chauffeur noir pour parachever cette Amérique à laquelle ils appartenaient complètement.

J’arrive maintenant à la partie littéraire de cette histoire, et le lecteur peut très bien préférer laisser tomber et contempler son profil contre la faïence brillante de l’escalier du IRT, puisqu’elle est sortie de la réalité du récit, même s’il était en fragments. Ce post-scriptum offre quelque chose de différent, quelque chose d’admirablement artificiel et discret, un de ces pull-overs de couturier que son père fabrique aujourd’hui, blanc et aussi stylé que des pattes d’éléphant estivales de marin. J’avoue que ce sera incroyable.

Je situe le jeune homme en 1958. Il avait fait son service militaire, et un jour il raconta l’histoire de l’Automat à un groupe d’amis comme preuve de ses prouesses sexuelles. Ils le crurent : que pouvaient-ils faire d’autre que de le croire ? Cette utilisation mesquine d’une fragile occurrence avait été provoquée par l’odeur du chèvrefeuille et du magnolia dans le pays du tabac près de Winston-Salem. Cette odeur l’avait fait revenir dans sa mémoire de sorte qu’elle le possédait. Il sentit une fois de plus la clé magique dans sa main. Afin de maîtriser cette irrésistible vague de nostalgie il la déprécia. Il ne fait aucun doute que le lecteur se souviendra d’incidents aussi minables survenus dans sa propre vie.

À la fin de son service il épousa une fille et elle lui fit trois enfants. Il lui permettait de cultiver divers passe-temps et elle tolérait ses quelques stupides infidélités. Il avait un bon boulot dans la publicité et ils vivaient à Kew Gardens dans une maison jumelle en briques. Permettez-moi de leur attribuer un salon en fosse pour conférer à tout cela un semblant de réalisme. Sa mère mourut en 1958 et lui légua la maison près du lac. Comme il n’y était pas allé depuis dix ans, il décida de la vendre, contre le désir de sa femme. La population avait augmenté et la propriété valait deux fois son prix originel.

Ceci est une ruse pour qu’il aille là-bas un doux matin printanier de mai. Il conduit une Pontiac de l’année passée. Les bureaux de l’agent immobilier, les documents, etc. Certainement, un frisson de nostalgie au sujet de tout cela, bien qu’il se sente tout à fait étranger. Il laissa la voiture sur la route principale, ayant décidé de marcher jusqu’au lac, en partie visible à travers les nouvelles feuilles des arbres. Très bien, allons-y. Un break Cadillac passa et s’arrêta à quelque quinze mètres devant lui et elle en descendit. Elle portait un short blanc, des tennis et un polo bleu. Sa chevelure était la même, plus courte sans doute, retenue par un ruban en velours bleu marine.

Il est par trop impossible d’inventer leur conversation. Il monta dans la Cadillac. Son parfum n’était plus le même. Elle l’emmena boire un café dans la maison de ses parents — en souvenir du passé. Autrement, comment auraient-ils pu être ensemble et seuls ? Elle était venue ouvrir la maison pour la saison. Son mari diffusait des livres dans les universités pour un éditeur et il était sur les routes, son fils et sa fille passaient la journée chez leurs grands-parents. Les airs populaires, les paroles à moitié oubliées. Vous n’en serez pas très loin si vous pensez à l’ambiance de toute cette scène comme proche de celle du roman policier où le privé se rend dans la résidence estivale de l’homme assassiné. C’est toujours un peu avant ou après la saison parce que c’est magique à ce moment-là, on se voit comme existant un peu en dehors du temps, les résidents sont dessinés sur une surface plane.

Quand ils pénétrèrent dans la maison glaciale elle tendit le bras devant lui pour refermer la porte et il toucha sa main sur le verrou, puis son bras, son épaule. Déshabille-toi, dit-il, avec douceur. Oh, tant de douceur. Je t’en prie. Déshabille-toi ? Il défit les boutons de son short. Vous voyez qu’ils ont maintenant le refuge que j’aurais tant voulu qu’ils aient une décennie plus tôt. Quand on a la foi tout peut arriver. Sa chair était fraîche.

Dans la chambre, elle rabattit le couvre-lit et secoua les oreillers avant de s’asseoir et de se déshabiller. Tandis qu’elle défaisait son second tennis, il posa son dernier vêtement sur une chaise. Elle se leva, ses seins frissonnant un peu, et il vit de légères vergetures s’enfoncer dans la symétrie ombreuse de sa toison. Penchée devant lui, elle brancha un petit radiateur électrique, il mit ses mains sous ses fesses et la maintint là. Elle soupira et trembla et se redressa, se tournant vers lui. Permettez-moi de mettre un brouillard de larmes dans ses yeux, l’âcreté de la joie et de la honte, du désespoir. Elle s’étendit sur le lit et ouvrit ses cuisses et ils firent l’amour sans fioritures.

Ces accidents destructeurs et doux-amers ne se produisent pas tous les jours. Il inscrivit son numéro de téléphone dans son carnet d’adresses, mais il ne l’appellerait pas. Peut-être l’appellerait-elle, et si elle le faisait, eh bien, ils verraient, ils verraient. Mais il ne l’appellerait certainement pas. Il n’était pas fou à ce point. Sur le chemin de Queens il eut l’impression qu’il était une fois de plus en elle et la voiture fit une violente embardée. Lorsqu’il rentra chez lui, il était épuisé.

Le soir, il suivit sa voiture pour rentrer en ville. Ils s’étaient promis de se revoir la semaine suivante. Naturellement ce ne serait pas sordide. Et alors, comment serait-ce ? Il avait sans doute pleuré avec amertume cette après-midi-là tandis qu’elle embrassait ses genoux. Elle l’appellerait, il l’appellerait. Ils trouveraient un endroit où aller. Était-elle heureuse ? Vraiment heureuse ? Dieu sait que lui, il n’était pas heureux ! En ville ils s’arrêtèrent pour prendre un verre dans un bar du Village et, assis l’un en face de l’autre dans un box, leurs genoux se touchant, ils se tinrent par les mains. Ils évitèrent soigneusement de parler du passé, ils ne firent pas de plaisanteries. Il sentait son cœur s’agiter dans sa vaste poitrine en d’énormes morceaux coupants. C’était terrible pour tout le monde, c’était terrible mais ils se verraient, d’une certaine façon on le leur devait. Ils trouveraient un endroit avec des draps propres, une radio, du whiskey, ils allaient simplement — continuer. Pourquoi pas ?

Vous avez toutes les raisons de vous moquer de cette outrancière transparence si je vous apprends que sa femme lui dit qu’il était si pâle que l’on aurait pu croire qu’il avait vu un fantôme, mais c’est en fait ce qu’elle lui dit. L’art ne peut sauver personne de quoi que ce soit.