Traduction & Translation
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Blanc sur Noir sur Blanc (Coleman Dowell) : Extrait

Traduction : Bernard Hoepffner

La maison du serpent

Novembre

Cela fait un mois aujourd’hui que je serais retourné en ville. J’avais imaginé qu’il y aurait de la neige en ce jour de décembre, et de la mélancolie, et ces perturbations plus importantes qu’apporte l’indécision : allais-je quitter Berthold et tenter de vivre dans un taudis de Harlem ou d’East Village avec Calvin ? Lorsque Berthold me conduisit dans une voiture de location à Partridge House, Cutchogue, Long Island, j’étais amoureux ; c’est-à-dire que j’étais branché par un homme et que je le branchais ; je le connaissais depuis cinq mois, avec plus ou moins une semaine de répit, car c’était ainsi que je considérais ses absences. Pendant les deux dernières semaines avant que n’apparaisse la solution de la campagne, je m’étais abandonné à mon destin et j’avais accepté que j’aimais Calvin, bien que « Tu me branches, mec » ait été tout ce qu’il était possible de dire ou d’espérer entendre. Une journée sans Calvin avait fini par signifier une journée à faire les cent pas, à ressentir une angoisse souvent maladive : que pouvait-il lui être arrivé ? car il dépendait de moi financièrement et émotionnellement. Un homme comme lui — avec un passé criminel (huit années en prison) et, comme il ne cessait de le répéter avec force, des ennemis et des obligations dans la masse amorphe du milieu — courait perpétuellement le risque de disparaître à tout jamais. Souvent, lorsque nous nous quittions pour le week-end, il me disait, « Ce coup-ci, c’est sûr que j’y arriverai pas », et il m’abandonnait à deux jours et trois nuits de haine envers moi-même. Comment avais-je pu le laisser retourner à tout ça ? Une fois, après un de ces week-ends, il m’appela tôt le lundi matin, sa voix pleine de la joie d’avoir survécu, et il me demanda si j’étais toujours branché, comme si un week-end d’idées noires avait pu me faire lâcher prise ! — le soulagement implicite dans la frivolité de mon propos. C’est ce jour-là qu’il me dit qu’il était dans la 110e rue et qu’il venait me rejoindre, vingt minutes au plus en marchant sans se presser ; c’est ce jour-là qu’il arriva planant, insolent, menteur — « Dis donc, j’ai un boulot ! » (il n’avait pas de boulot, dis donc) — à 16 h 10. Mais qui, préoccupé par les branchements, irait lire les graffiti sur le mur au-dessus ?

C’est ainsi qu’il commença son séjour dans la Chambre aux Boiseries, Berthold de plus en plus calme et moi de plus en plus véhément : étais-je du genre à tourner le dos à un frère dans le besoin ? Berthold était-il en fin de compte raciste ?

Cette situation : la désapprobation calme de Berthold, mon besoin d’être avec Calvin, son désir rusé et insistant que nous soyons ensemble, me poussèrent à chercher un endroit à la campagne. J’appelai ma vieille amie Maria, une de ces grandes dames en voie de disparition — elle était allée à l’école avec Eleanor Roosevelt et, bien que Maria soit fort belle, elle lui ressemblait beaucoup — et je lui demandai de m’aider. À midi le lendemain, elle nous avait déniché Partridge House. La propriétaire habitait dans mon quartier, ce qui était fort pratique, du « Maria » tout craché, et le soir même, à onze heures, les conditions avaient été définies, un bail verbal conclu par une poignée de main et l’échange d’un chèque. Le mercredi soir, vers 7 h 10, nous étions en route, Berthold au volant de la voiture de location. Il devait rester la nuit et partir le lendemain matin à l’aube. L’accommodant, l’extraordinaire Berthold. Le jour de notre départ il avait admis que nous avions besoin d’être un peu séparés et m’avait annoncé qu’il ne regrettait pas de me voir partir. Il l’avait dit gentiment.

L’après-midi de notre départ, je rasai la tête de Calvin, faisant apparaître un crâne triangulaire, et il rasa le mien. Pendant les opérations, hautement symboliques, j’avais senti un peu de tension sexuelle : car nous avions littéralement rejeté ce qui en nous appartenait à la ville et à ses illusions, principalement le fait que nous étions différents, car, avec nos crânes rasés, l’ancien signe distinctif du condamné, Calvin et moi occupions la même cellule.

Nous arrivâmes à Cutchogue, une ville résidentielle, à 9 h 20 et appelâmes Serena Westlake, l’agent qui s’occupait de la maison ; elle vint nous rejoindre dans la rue principale, au volant d’une Jeep, et nous montra le chemin.

La maison : dessinée par un Grand Nom, décrite dans les revues et photographiée, une sorte de Mecque pour gens différents. Nous étions soi-disant dans une atmosphère zen. Ma première réaction fut de panique, j’en avais la gorge serrée et je ne pouvais plus respirer. Lorsque j’y parvins de nouveau, je me dis que c’était l’excitation et la fatigue. Les hauts plafonds, à vingt-sept pieds de hauteur dans le salon, les angles absurdes — selon moi — étaient loin d’engager à la sérénité, et les espaces répartis dans une sorte de confusion m’évoquaient la schizophrénie. La chambre où j’allais dormir, malgré ses lucarnes et ses grandes fenêtres donnant à l’est et au nord, renfermait un merveilleux cauchemar lorsque je pensais à Xan, ma chienne aveugle : le lit était posé sur une plateforme et, pour l’atteindre, il fallait négocier plusieurs hautes marches ; « négocier » parce que les marches étaient remplies d’objets, dont beaucoup avaient l’apparence d’offrandes votives posées devant un bouddha. Comme je m’en aperçus plus tard, la plateforme était fort pratique, avec un espace de rangement en dessous, accessible par une trappe. De cette chambre, au sud, une porte donnait sur un balcon sans balustrade où il était possible de se dorer au soleil. Je pouvais imaginer la porte entrouverte, Xan sortant, tombant du second étage sur les planches de la grande terrasse. De sorte qu’une de mes premières images fut celle du sang et de la mort.

Cette chambre était au sommet d’un escalier en spirale, ouvert, qui démarrait sur un palier dans la cuisine, où une cheminée avait été construite ; une autre cheminée, adossée à la première, donnait dans le salon. De l’autre côté de la maison, au bout de la terrasse aussi vaste qu’une mer, il y avait une maisonnette destinée aux invités. Toutes les portes et toutes les fenêtres de la maison et de la maisonnette étaient protégées par des volets intérieurs à jalousie.

Mrs Westlake, « la merveilleuse Serena » comme l’appelait la propriétaire, était une jeune femme sans doute jolie, à coup sûr brusque et gentille. Sa salopette sale dissimulait son corps. Elle nous fit faire un tour rapide de la maison, but un cognac avec nous et s’en alla. Je réchauffai un mauvais repas acheté chez le traiteur et chacun se retira pour la nuit. Berthold, Xan et moi dans l’effrayante chambre du haut et Calvin dans la maisonnette face à la maison et à la terrasse, avec ses portes-fenêtres donnant sur cette dernière. Berthold et Xan, épuisés, s’endormirent aussitôt. Moi, excité par plusieurs nuits d’insomnie et par cette étrange maison, je rôdai.

Je finis par me mettre au lit mais sans parvenir à trouver le sommeil, pensant à Calvin et à ce qui serait bientôt notre isolement de ce monde qui, grâce aux services qu’il proposait, nous avait permis d’ « aimer » sans nous réclamer réciproquement quoi que ce soit de physique. Je me demandai lequel de nous deux sentirait le premier l’absence de ces services. Les images qui surgissaient dans ma tête contenaient un danger implicite, l’un de nous cédant, images que mon cerveau surexcité ne pouvait pas contrôler. Je cherchai la lumière de Calvin, espérant, je crois, l’utiliser pour imprimer mes désirs sur la table rase de son esprit récalcitrant. Désirs ou appréhensions ; je n’aurais pas pu définir s’il s’agissait des uns ou des autres, bien que rester maître de moi-même ait toujours été ma « trique », comme disait Calvin, voulant dire par là, ai-je toujours pensé, mon « truc ». Mais le contrôle de soi peut être un terrible gourdin, parlez-en donc à celui qui en possède un, et mon incapacité à diriger mes pensées fit surgir comme une menace, comme l’arrière-goût d’amande dans la soupe à l’arsenic.

Je sortis et remarquai que les jalousies des portes-fenêtres de Calvin n’avaient pas été fermées. Intensément concentré, je m’avançai et l’épiai, tandis qu’il faisait le tour du propriétaire. Je le vis ouvrir des tiroirs, tâter des piles de vêtements. Il resta longtemps immobile, avalé par les rideaux qui dissimulaient un cagibi. Lorsque je frappai à la porte, il m’ouvrit, l’air honteux, ayant ramassé en chemin une petite assiette. Il me dit que l’assiette remplie de petits galets était le seul cendrier qu’il avait trouvé. J’allai lui en chercher un dans la maison, me demandant ce qu’il avait pu faire pendant au moins une heure, depuis qu’il était là, car il était encore tout habillé. Avec plaisir, il me montra quelques revues qu’il avait trouvées, Penthouse, etc., ces revues de cul chères au cœur de certains hommes. Après nous être dit bonne nuit une fois de plus, je remontai à l’étage, dans la minuscule salle de bains qui donnait sur le palier d’en haut et je me rendis compte que je pouvais voir dans sa chambre et l’observer pendant qu’il défaisait ses bagages. Je pouvais voir une des revues de cul ouverte sur le lit, et il y revenait de temps en temps comme quelqu’un qui fait des recherches consulte un dictionnaire ouvert. Ce qui me fit comprendre que je n’allais pas dormir, que j’allais venir l’épier régulièrement. Je ne me suis pas appesanti sur cette découverte.

Lorsque je sortis une fois de plus sur les planches de la terrasse, je me rendis compte qu’il avait trouvé une radio, avait trouvé WBLS : « Laisse venir… n’arrête surtout pas ». Calvin était au lit, une cigarette se consumait dans le cendrier posé près de lui sur le dessus-de-lit. Il était couché sous la couverture, une main tenant la revue ouverte à hauteur de ses yeux, l’autre sous la couverture, bougeait. En tapinois, j’entrai dans la maisonnette et ouvris sa porte. Avais-je imaginé qu’un homme endurci par la prison serait gêné qu’on le voie se masturber ? Il me sourit, ses yeux dilatés par une excitation contrôlée. Sans dire un mot, il me montra une photographie : une femme dont les genoux étaient remontés jusqu’à son cou, une pose ridicule. Lorsque je me mis à rire, d’homme à homme, il me dit qu’une chatte grande ouverte, quel que soit le moyen utilisé, était la plus belle chose au monde à contempler. En connaisseur, il m’apprit que cette chatte-là était un spécimen particulièrement réussi. Je perdis tout intérêt à la chose quand il retira sa main de sous la couverture pour m’indiquer ce que cet organe-là avait de particulièrement beau. Je compris que sa dissection clinique avait été faite pour se moquer de moi, ou pour m’aguicher : qu’il savait que je m’étais concentré et excité sur sa main sous la couverture. Je parvins à prendre un air dégagé pour déjouer son intuition et remontai à l’étage où je me glissai aux côtés de Berthold et de Xan sur le matelas plat et dur et m’endormis.

Lorsque le réveil sonna, il n’était que 4 h 45. Tandis que Berthold se rasait et s’habillait, je m’avançai une fois de plus sur la terrasse, poussé par une sensation d’épaisseur dans l’air qui tenait de la peur, et vis que la lampe de Calvin était allumée. J’entendis Berthold descendre l’escalier. Que s’était-il passé pendant ce temps ? Le sentiment de perdre du temps, la première apparition de ce symptôme à Partridge House, était comme une grotte dans laquelle j’avais pénétré. J’imaginai les événements, les pensées comme les actions, suspendus comme des chauves-souris au-dessus de moi. Je me déplaçai jusqu’à ce que je puisse observer Calvin. Il était là, exactement comme je l’avais laissé, revue maintenue à hauteur des yeux, main s’activant. Comme obéissant à un signal il repoussa la couverture et se laissa aller à tout l’élan athlétique de la branlette. M’avait-il réservé son orgasme ou était-ce un orgasme parmi d’autres ? Si ma première supposition était vraie, cela voulait dire qu’il était conscient que je l’épiais. Cette information me noua l’estomac. Lorsque Berthold sortit sur la terrasse, mon soupçon fut confirmé par Calvin, qui sauta du lit et, traversant le petit corridor, entra dans la salle de bains. Berthold, devant la porte d’entrée, ne pouvait pas voir Calvin, moi si. Il était à califourchon sur le siège, il bâillait et s’étirait et secouait sa queue et riait. Le rire, à moins qu’il soit pour moi, était idiot, dirigé vers quelque galerie invisible. Sa position et la tension produite par les étirements dessinaient sur ses jambes le labyrinthe affolant et logique d’une musculature de coureur.

Ce cher Berthold, somnolent, un peu courbé, avança lentement jusqu’à la voiture tandis que je regardais, troublé, que je lui faisais un geste de la main, me demandant s’il allait jamais mettre le moteur en marche et partir. Lorsqu’il finit par s’éloigner après une éternité d’essais infructueux, je me retournai et m’aperçus que Calvin me regardait à travers la porte en verre. Je me rappelle son regard, excité par une excitation inhabituelle. Je sentis qu’il avait appris quelque chose sur moi tandis que ce que j’avais appris sur lui n’était ni ce que j’aurais voulu savoir, ni une chose que j’aurais pu utiliser. Mais j’étais persuadé, en ce moment sombre et froid, que la main du pouvoir avait changé de propriétaire. Mes propres mains, qui avaient tenu le fil de son destin pendant cinq mois étaient molles, inefficaces.

Je lui lançai un de mes regards, le plus vague possible (« Tu as encore ton regard vague », une de ses expressions) et remontai à l’étage, où Xan dormait, trop fatiguée pour vouloir petit-déjeuner. Je la pris dans mes bras et dormis un peu, je crois. En tout cas il n’y eut pas de contemplation du premier lever de soleil comme nous l’avions décidé, Calvin et moi, et, quand je me levai, le jour était déjà clair et chaud et la maison, toute de murs blancs et de bois chaleureux, paraissait accueillante. Lorsque je portai Xan jusqu’en bas, je retrouvai Calvin, sans chemise, sur la terrasse, et nous parvînmes à partager une sorte d’anticipation paisible : six semaines comme ça ! avec la mer léchant le rivage à quatre-vingts pas et une largeur de plage de là où nous nous trouvions.

Au petit déjeuner, en observant Calvin en train de nourrir Xan de toasts beurrés, avec sa tendresse habituelle, je me persuadai que rien n’avait changé.

Vers dix heures Maria arriva pour nous emmener faire des courses. Cela faisait deux ans que je ne l’avais pas vue, une période de grandes difficultés pour elle, et les changements intervenus en elle étaient difficiles à accepter. L’âge avait pris de la vitesse et l’avait doublée ; j’avais l’impression qu’elle marchait derrière son âge comme une enfant ; et sa surdité constituait une barrière. Calvin, vêtu de ma combinaison rouge de jogging, coiffé d’un bonnet en laine, était pour moi comme un fétiche. Je ne comprenais pas pourquoi Maria ne tendait pas la main pour le saisir. Cette pensée me conduisit à me méfier de moi-même.

À l’épicerie, tout le monde nous regardait, l’impériale Maria et ses deux compagnons, l’un chauve, l’autre portant un bonnet rouge et une combinaison rouge de clown, avec dans ses bras un vieux dachshund au visage blanc et aux yeux aveugles. Nous avancions de concert dans les allées, pareils à une peinture exotique, seul le caddy était un élément anachronique, contenu dans le cadre de notre étrangeté.

Plus tard, Maria et moi eûmes une visite pendant que Calvin était parti faire du jogging. Pendant des heures. Il rentra après le départ de Maria et me parla de salutations affables, de questions aimables, de rencontres avec des enfants et des mamans, même d’un geste amical venant d’une voiture de police. Ce matin-là, Xan s’était mise à marcher de long en large, sans s’arrêter.

J’étais en train de préparer le dîner et la maison devint très froide à la tombée de la nuit. Nous nous rendîmes compte que le chauffage central était en panne. Une demi-heure avant le dîner, Calvin annonça qu’il voulait ressortir se promener. Je lui indiquai l’heure exacte du dîner et il rentra précisément à l’heure dite. Lorsqu’il arriva dans la cuisine, l’expression de son regard était la même qu’au petit matin, excitée, secrète, sollicitant un commentaire. Il sortit la langue et se lécha les lèvres comme s’il venait de manger. Je me demandai si la métamorphose était liée à la nuit et quel rôle y jouait la maison, car je me sentais différent moi aussi. C’était comme si la nuit à Partridge House était une potion que buvait la peau, étiquetée appréhension, à l’odeur de rut. En m’en défendant, je mettais en cage ma forte réaction sexuelle avant qu’elle ne brise ses barrières et ne détruise quelqu’un.

Nous avions allumé un feu et placé un matelas devant la cheminée pour Xan et moi, cet endroit devait être notre chambre à coucher permanente. Il me fallut produire ce qui me parut être un effort débilitant pour éviter que la conversation ne prenne un tour dangereux, quoique par moments j’eusse l’impression de m’avancer en rampant sous ses allusions, lesquelles, comme du fil de fer barbelé, m’égratignèrent ici et là malgré mes précautions. Mais sa voix était douce, la musique forte, et peut-être étais-je responsable des égratignures. Lorsqu’il finit par se lever pour aller se coucher après avoir déclaré qu’il se sentait fatigué, je lui demandai, mon soulagement transformant la question en une sorte de supplication, si « ceci » était ce qu’il voulait. « Plus, dit-il, bien plus. » Une assertion d’une magistrale ambiguïté.

Je lui laissai le temps de commencer ce qu’il avait décidé de faire et me mis à l’épier. Il avait baissé toutes les jalousies, se coupant de moi.

La présence dans la maison principale d’une très bonne chaîne stéréo est un élément dont l’importance ne cesse de croître dans ce récit. Chaque fois que Calvin arrivait, il allumait la radio, invariablement de la musique soul, invariablement trop fort même s’il s’agissait de quelque chose que j’aurais eu envie d’écouter. Il y avait aussi une petite télé couleur à l’image brouillée sur la table de la salle à manger ; souvent la télé et la chaîne fonctionnaient en même temps. Lorsque j’étais allé à Jamaïca, Long Island, le dimanche précédant notre départ à la campagne, pour rencontrer la femme et les filles de Calvin, j’avais été stupéfait de m’apercevoir que WBLS marchait toujours à plein tube et qu’ils arrivaient quand même à parler par-dessus, mais je ne possédais pas la technique nécessaire pour écouter de cette façon et une grande partie de la conversation m’était restée mystérieuse.

Notre deuxième jour à la campagne fut semblable au premier : Calvin faisant du jogging, se promenant, sorti, et quand il était là, le bruit. J’avais l’impression d’avoir en permanence la tête légèrement penchée, comme un oiseau, essayant de comprendre ce qu’il me disait et son indifférence à mon égard, car j’étais parfois devant ma machine à écrire quand il allumait la chaîne. Un des objectifs qu’il nous avait impétueusement fixés était que j’aurais écrit mon roman avant de repartir d’ici, une histoire dans laquelle, il en était certain, il jouerait un rôle. Ce fut au cours du deuxième jour qu’il inaugura son plan dictatorial concernant Xan.

Xan n’avait pas dormi la deuxième nuit, ce qui signifiait que moi non plus je n’avais pas dormi. Dès quatre heures du matin, nous étions tous deux debout et arpentions le jardin et la rue. Comme j’en parlai à Calvin, il me dit ce qu’il fallait faire : je devais la laisser vagabonder, seule, à sa guise. Elle se débrouillerait très bien, toute seule, dehors. Mes hésitations — sa cécité, sa surdité partielle — étaient contrées par la logique calvinistique. Il sentait, il croyait, il savait. Je ne comptais pas. Il insista pour l’emmener jusqu’à la plage rocheuse et froide où elle resta assise, toute tremblante, incapable de se situer. Il m’ordonna de la laisser seule, m’assurant qu’elle était heureuse ainsi. Comme pour me provoquer, il me fit part des plans qu’il avait établis pour eux deux, lesquels comprenaient de longues promenades sur la route, jusqu’à un phare éloigné, jusqu’à la plage où il irait s’asseoir sur un rocher pour lire mon nouveau livre, lorsqu’il aurait été publié ; tandis qu’elle, eh bien, elle serait heureuse avec lui et libre (l’insistance sur le mot renvoyait à la prison de ma trop grande sollicitude), tout comme j’aurais l’esprit libre et disponible pour dévider mon texte.

Je ne me rappelle plus ce que nous mangeâmes. Je me rappelle avoir passé beaucoup de temps dans la cuisine à préparer le repas et à laver la vaisselle en écoutant WBLS pendant que Xan marchait de long en large et que Calvin buvait. À un moment de la soirée je lui avouai que je ne pouvais pas travailler avec le vacarme de la radio. Le ton soumis et plein d’excuses de ma voix me hante encore aujourd’hui. Pour contrer ce ton je restai ferme au sujet de Xan : elle m’appartenait, lui dis-je, mes droits avaient été établis par plus de quinze années de constante dévotion ; et je lui demandai avec fermeté de me laisser prendre seul toutes les décisions la concernant. Quelques détails de cette soirée ont disparu à tout jamais parce que j’avais bu du cognac, en grande quantité, sans laisser Calvin et son gin me rattraper. Je nous vois encore sur la terrasse, lui dans sa combinaison rouge, sur le point de partir faire du jogging jusqu’à la ville la plus proche, à huit miles de là. La nuit qui nous entoure est épaisse et brumeuse, cette alliance de chaleur et de froid que l’on définit comme « collante ». Quelque chose est dit ; il va jusqu’à la maisonnette et lance sa main de toutes ses forces contre le mur. Un peu plus tôt il avait cassé un verre en le jetant par terre, bien que les événements paraissent simultanés. Ce qui suit revient en éclairs discontinus : Calvin dans la cour, plié en deux par la douleur. Calvin debout, sa main pendante enflant énormément tandis que je le regarde, plein d’excitation. Calvin habillé pour aller en ville, s’en allant, parti. Je vois la silhouette sur les marches, puis à la limite de la lumière, puis dans les ténèbres, mais il n’y a pas d’étapes intermédiaires. Il ne fait aucun doute que ces positions de la silhouette supposent aussi des mots, peut-être hurlés, et peut-être aussi une imprécation surgit-elle des ténèbres vides, comme un projectile. S’il en a été ainsi, leur disparition de mon souvenir indique sans doute le contrôle que j’exerçais sur moi-même. Ou, évidemment, quelque chose d’autre. Et en y réfléchissant plus tard je soupçonne quelque chose d’autre.

Il était tard quand il arriva à Babylon et il n’y avait aucun moyen de transport pour New York avant sept heures du matin. Il me téléphona, me sortit d’un sommeil alcoolisé, demandant que Maria vienne le chercher. Sinon, cela signifiait que j’acceptais de payer quarante-cinq dollars au chauffeur de taxi qui le ramènerait ici. Je refusai de faire quoi que ce soit de ce genre. Il me dit, « Quelqu’un va mourir pour ça ». J’espérai que ce serait lui mais les mots haineux vinrent après le déclic du combiné, qu’il avait reposé.

Je dormis alors paisiblement, près de Xan à qui j’avais donné du Valium. J’étais levé, avec la gueule de bois, et assis à la machine à écrire, quand j’entendis ses pas sur la terrasse à 9 h 15. J’ai agi instinctivement. Je le serrai dans mes bras et versai des larmes sur sa main, qui avait été soignée à Babylon, bandée et qu’il portait en écharpe. Plus tard, il me dit que les larmes que j’avais versées sur lui l’avaient touché d’une manière qu’il ne parvenait pas à décrire. Il me dit que quand il était allé faire du jogging ensuite il « avait fait quelque chose » qui était la conséquence des larmes versées pour lui, mais qu’il ne pouvait pas m’en parler. L’impression de mystérieuse nervosité que contenaient ses paroles, que contenait l’infinité qui s’étend sous les contraintes de quelque chose, lui était, je m’en souviens, aussi personnelle que le cri d’un oiseau ; j’aurais pu lui citer une centaine d’autres phrases semblables pour accompagner celle-là. Au lieu de le faire, je lui servis un petit déjeuner et tentai de le calmer en m’activant, ou bien lui préparai à déjeuner et renonçai à mon travail pour le reste de la journée ; quoi qu’il en soit, c’étaient des gestes familiers.

Pourtant, en dépit de la réconciliation matutinale, nous nous disputions de nouveau au coucher du soleil. Tout apparaît encore une fois à travers un voile d’alcool. La cheminée, Calvin, une fois de plus vêtu de la combinaison rouge. Je le vois partir après avoir dit plus ou moins ceci : Toute sa vie les gens avaient exploité Calvin Hartshorne et maintenant il en avait assez. La prochaine fois qu’il me quitterait, il ne s’arrêterait pas de courir. Si je désirais sa présence, je devais suivre ses règles à lui ou alors rien du tout. Et celles-ci comprenaient également les règles au sujet de Xan et les plus petits détails de ma propre vie auxquels il voudrait bien appliquer sa sagesse — encore que, étant donné la colère que je ressens actuellement, il se peut que je déforme un passé incapable de se défendre.

Après son discours, il s’en alla mais revint aussitôt me dire qu’en fin de compte il ne me quitterait pas. Silencieux, près du feu, nous buvions, je me levais parfois en titubant pour sortir Xan de quelque objet familier devenu pour elle un piège. Mais lorsque j’expliquai cela à Calvin — qu’elle transformait en pièges qui la retenaient et l’effrayaient des choses connues telles que chaises et sofas — il me dit, « Y’a pas de choses connues, mon vieux, rien que des inconnues. Prends-en de la graine ». L’angle de sa mâchoire était un appel au coup de poing. Nous écoutâmes cependant ses mots, tous les deux, et moi je me demandai précisément ce qu’ils signifiaient et c’était comme s’il avait trouvé une signification qui, à la manière des pièges de Xan, provoqua chez lui une frayeur intense, car il se leva, le visage tordu, et annonça que désormais il n’y aurait plus que de la haine. Se peut-il vraiment que ce soit dans le silence qu’il se soit levé, aussi tordu et violent ? Je le vois courbé devant le feu et ses larmes éclaboussant l’âtre sous le coup d’un chagrin passionné dont je n’avais encore jamais été témoin. Ses yeux me défiaient de lui offrir le réconfort que j’aurais bêtement pu lui apporter. Il disparut en courant dans la nuit, une figure terrifiante.

Il devait être 1 h 15 quand je l’entendis dans la cuisine ; j’allai le rejoindre et le trouvai debout devant un grand verre qu’il remplissait de gin, et sa silhouette était encore tordue car il versait courbé en deux, tentant de calmer un spasme dans sa jambe en la massant avec son autre main. Sur le comptoir de la cuisine était posé un morceau de corde. Lorsque je touchai la corde, il me dit qu’il l’avait trouvée sur la route. Une voix intérieure me conseilla, « Attaque ». Je lui demandai s’il avait l’intention de me pendre à une des poutres. Après avoir posé ma question, je compris qu’il était fou, ou qu’il n’en était pas loin, et que les mots que j’avais prononcés sans le moindre calcul avaient pour mission de l’arrêter ou de l’obliger à agir. Agir. Mais j’étais incapable d’imaginer quelle action ce serait. Il alla se coucher, emportant avec lui la grosse bouteille de gin de deux litres. Je ne parvins pas à me rendormir. À 5 h 45, je téléphonai à Berthold, le réveillant, et lui demandai de venir me chercher le dimanche. Je savais qu’il était pris toute la journée du samedi. Le fait que Xan arpentait les pièces de long en large légitimait l’urgence de ma requête.

Je crois bien que ce fut une erreur de lancer la nouvelle de notre retour en ville devant Maria. Le visage de Calvin se ferma. Maria, surprise, chercha à me convaincre de rester.

Je ne parviens tout simplement pas à me souvenir du samedi soir. Il y eut certainement de la nourriture, de la musique forte et la télé qui marchait. Il y eut certainement des récriminations et des menaces. Isolée comme un panneau de signalisation dans la lumière des phares, il y a sa question : As-tu peur de moi ? Pour quelque raison bien au-delà de la stupidité je n’étais toujours pas effrayé et le lui dis. Comme pour le prouver, je dormis très bien. Le dimanche matin nous étions assis devant un bon petit déjeuner ; nous sommes assis, parce que c’est là que ma mémoire reprend le fil ; je ne me rappelle pas avoir préparé ce petit déjeuner ni avoir préparé une table festive sur la terrasse, bien que quelque calcul provocateur ait certainement participé à l’atmosphère de célébration créée par la nappe, les fleurs et la plus belle des porcelaines. Comme si un rideau venait de se lever sur une pièce de théâtre, nous voilà au soleil, Xan sur mes genoux, en train de manger des œufs, des flocons d’avoine et des biscuits de maïs chauds avec de la confiture de figues. Le lait de Calvin, car il ne boit pas de café, ne mange pas de porc, ce qui explique l’absence de bacon, est de couleur ambre à cause du cognac ; je bois du café dont la vapeur s’élève, sans doute pleine de fragrance.

Berthold arriva. Moi, dans la douceur d’une journée qui suit un long sommeil, je lui expliquai que s’il s’était agi du premier jour, je ne l’aurais pas dérangé pour qu’il vienne me chercher mais serais resté là avec un immense bonheur. Il me demanda, sans le moindre sous-entendu critique, « Tu veux rester ? » (Il m’a expliqué plus tard qu’il avait peur de me voir rentrer.) Après avoir entendu cela, Calvin me demanda de venir faire un tour avec lui. Au bout de l’allée il me parla avec passion. Il m’expliqua qu’il était capable d’apprendre, qu’en fait il avait appris, et que si nous décidions de rester il serait ce que je voulais qu’il soit. S’il savait ce que c’était, il en savait plus que moi. Tout ce que je savais, c’était que mon désir de rester là dans la chaleur du soleil l’englobait encore, ou l’englobait tel qu’il était quand il eut terminé de parler. Il semblait que son désir de rester était en partie fondé sur l’horrible idée que je l’aurais renvoyé à son taudis, à l’humiliation de ne pas être capable de faire vivre sa famille, au danger d’essayer d’arriver à survivre dans la rue, ouais. Son besoin d’un sanctuaire me calma et me remplit de joie. Mais les mots décisifs furent ceux qui mirent en parallèle nos mauvais moments avec les premiers jours tumultueux d’un mariage, ainsi que la façon vaguement embarrassée, donc parfaitement consciente, dont ils furent prononcés.

Calvin et moi passâmes la journée à parler, à nous promener avec Xan, courant d’un bout à l’autre de la plage pour délier, et comme je l’exprimai, astiquer, nos muscles noués. Ce devait être la première des sessions d’athlétisme qui me remettraient en forme. On parla aussi de diminuer le tabac et l’alcool. Lorsque nous nous touchions en jouant, et ce n’était pas toujours avec douceur, nos contacts ressemblaient à ceux de gens qui n’ont pas encore été amants mais qui le seront bientôt. Je me demandai : si cela faisait partie du nouvel arrangement, en prendrais-je le risque ? Car au-delà de l’acte imaginé j’avais l’impression qu’il n’y avait rien. Je n’arrivais pas à nous voir au lever, nous inquiétant des choses de la vie quotidienne. J’avais naturellement déjà réfléchi à cela : à cette époque et dans cette ville particulière, où le pansexualisme n’avait pas plus d’importance qu’une bouffée du joint qu’on faisait passer, l’idée de faire l’amour avec Calvin était lourde d’une étrange charge d’irréversibilité, comme s’il s’agissait en fait d’un pont réellement coupé, interdisant tout retour en arrière. Mais un retour à quoi ? Et là, comme toujours, comme aujourd’hui, je m’arrêtai.

Au milieu même de la surface transparente et placide de la fin d’après-midi se dissimulait une potentialité semblable à l’effervescence d’une bouteille d’eau de Seltz : un effleurement accidentel du levier et la coupe déborde.

Au crépuscule, nous allumâmes un feu, je fis la cuisine, nous mangeâmes. La vaisselle fut faite, par moi, car sa main patraque avec l’os mobile lui permettait à présent de couper aux tâches domestiques. Le chauffage central était toujours en panne et, mystérieusement, car je ne lui en avais pas parlé, Serena Westlake annonça au téléphone qu’elle nous apportait « le » chauffage. Calvin et elle s’étaient donc parlé, quelque part, à un moment ou à un autre. Mais pas ce jour-là. Il avait été à moi toute la journée. Lorsqu’elle arriva à 21 heures, ma consternation devant sa beauté blonde devait se lire sur mon visage. Elle me jaugea, me trouva sans grand intérêt et me laissa tomber. Elle s’assit par terre à côté du matelas. Calvin était dans un profond fauteuil près du feu, nous étions tous les deux en peignoir, pour avoir chaud, et en jean. Le regard qu’elle posa sur Calvin resta fixé sur lui, sans hésitation, tout le temps qu’elle resta là, une heure et demie. Lorsque je m’adressai à elle, sa fébrilité, qui n’était dirigée que vers Calvin et qu’elle dissimulait à mon regard derrière l’aile de sa longue chevelure, m’était flagrante : je ne pouvais pas la voir mais je pouvais la sentir, cette odeur brûlante de mépris qu’exsude une femme en chasse devant un mâle qu’elle ne peut pas se faire. Ses vêtements — le chemisier sinueux, la jupe courte et luisante, les longues jambes dans des collants en laine de couleur vive — proclamaient ce qu’elle était. Si je l’aiguillonnais (et je le faisais) en insistant pour vérifier quelque chose qu’elle avait dit, ou affirmé, elle interrogeait Calvin : elle avait besoin d’un interprète, vous comprenez.

Calvin était magnifique, assis dans la lumière du feu, son peignoir entrouvert révélant une peau chocolat et des muscles qui paraissaient constamment en activité. Je me rendis compte qu’il jouait avec elle. J’observai les réactions de Serena avec moins de bienveillance. À chaque ondulation du corps de Calvin elle lissait son chemisier de soie et tendait les seins. J’ai appelé ce jeu À chaque Ondulation, un Téton. Ils étaient gros et durs. La langue de Calvin apparut. J’étais fasciné, particulièrement par la femme et la conversation qu’elle menait exclusivement avec Calvin : s’il voulait de la cocaïne, il fallait aller là, mais pas là-bas et ne pas oublier que la flicaille était particulièrement flicailleuse par ici. S’il voulait de l’herbe, il pouvait faire confiance à tel ou tel dealer. Elle exprima combien sa pauvre main la préoccupait. Elle s’était dit, « Il est là depuis à peine deux ou trois jours et il s’est déjà castagné avec quelqu’un ! » D’un air polisson elle s’était demandé si c’était à cause d’une chienne. Au crédit de Calvin, bien qu’elle n’ait pas pu le comprendre, il faut dire qu’il acquiesça ; en montrant Xan.

Mrs Westlake utilisait beaucoup le mot dynamite, et elle admit qu’elle en avait souvent plein le cul. Elle avait, dit-elle, passé son enfance à Washington, D.C., en robe noire et perles (là je murmurai, « Idéal pour le jardin d’enfants », sans réaction de sa part). Elle pensait que si elle en avait plein le cul tout le temps (« Constipation ? » susurrai-je), c’était parce qu’à l’époque elle était entourée de noirs funky et excitants qu’il lui était interdit de baiser. Je me demandais si elle savait vraiment ce qu’elle disait. Son regard, glissant sur lui, avait l’air chargé, ayant déjà besoin, comme les miens, d’une dose visuelle de Calvin. Ou alors l’œil que je pouvais voir était troublé par les rêves ; l’autre était peut-être merveilleusement alerte et même sarcastique, mais le côté caché de son visage, comme Mrs Westlake elle-même, me restera toujours aussi secret que la face cachée de Pluton ; pour moi elle sera toujours, éternellement, un profil.

Interdit de baiser ? Vraiment, Serena !

J’en avais assez d’elle et j’emmenai Xan se promener dans la cour. Quand je revins, ils n’étaient plus là, puis je les entendis à la cave. Je restai là à écouter. Il y avait des silences que mon imagination remplissait. Lorsqu’ils remontèrent, ils me dirent qu’ils étaient allés chercher quelque chose que la propriétaire voulait qu’on lui apporte en ville mardi. Et une autre révélation : Quelle coïncidence, que Serena et Calvin aillent justement tous les deux en ville mardi ! Naturellement qu’elle viendrait le prendre, elle partirait suffisamment tôt pour qu’il puisse aller à son rendez-vous, celui dont je n’avais pas entendu parler.

Lorsqu’elle fut partie nous reprîmes nos places, Calvin dans le fauteuil, moi par terre à côté de lui, là où il m’avait demandé de m’asseoir, Xan parcourant la pièce. J’étais lancé contre Mrs Westlake, et pourtant je ne cherchais qu’à faire rire. Il la défendait. Au moins, dit-il, elle n’avait pas utilisé de mots grecs comme l’avait fait Maria. Après un silence cruel, il murmura d’une voix endormie que la chienne était dans son camp. Quelque chose derrière les mots contredisait le ton ensommeillé. Je bougeai légèrement et vis la lumière faible du feu jouer sur la main active et pleine dans la braguette partiellement ouverte. J’imaginai ma main sur la sienne et puis ma main toute seule, pleine et active. Et alors ? l’éternelle question. Xan cria et je partis à sa recherche. Lorsque nous revînmes, Calvin était debout devant le feu et refermait sa braguette. Il marmonna au sujet du gin, qu’il en avait plein le cul et, très endormi, alla se coucher à l’étage, dans la maison principale, désormais, car il avait pris possession de la plateforme.

Une fois couché, pour me calmer, je me mis à réfléchir à la règle que je me suis donnée, quand j’écris, de faire la chronique du temps qu’il fait. Ceci en grande partie parce que le temps qu’il fait est pour moi le fil d’une suture qui rapproche ou sépare nos vies. Dans mon État, à la limite des États du Sud, je priais souvent, dans mon adolescence, pour qu’il fasse un temps particulier : une tempête de neige si le centre de la famille paraissait prêt à se désagréger car, dans l’isolement, nous pourrions redonner vie à nos intérêts mutuels, comme la musique ou la lecture à voix haute, et le feu dans la cheminée deviendrait un point de convergence, même pour ceux qui s’étaient éloignés ; dans la douce lumière, même les visages habités par la haine seraient empreints de la lueur du souvenir ; le contraste avec la tempête qui rageait au dehors ramènerait nos tempêtes intérieures à leur dimension mesquine. La grande chaleur de l’été avait tendance à nous séparer, j’allais m’étendre dans l’eau froide des cours d’eau, la tête appuyée sur un rocher, pour lire ; certains parmi nous rejoignaient des retraites que personne d’autre n’était supposé connaître — vallons ou sommets des arbres. Ainsi, malgré la bêtise de l’expression, « la suture du temps nous séparait ».

Cette nuit-là, devant le feu qui s’éteignait, je tentai de réactiver la magie de mon enfance. Une inondation suffirait-elle à empêcher que Calvin parte avec Serena ? Un ouragan ? La solution serait peut-être une terrible vague de chaleur, l’horrible décompte des victimes d’insolation, particulièrement à Harlem, cet aimant (ou ce réservoir de nounous) pour le dernier Weatherman en colère. En dépit de Serena et de la grossièreté du comportement final de Calvin, la douceur de la journée et notre bonne entente n’avaient pas encore disparu de mon esprit. Nos promesses du matin, de changements, d’apprentissage, me paraissaient sacrées. Quelque chose en moi œuvrait à renverser les rôles traditionnels des noirs et des blancs. J’étais la nounou et lui l’enfant souvent amer, parce que trop souvent délaissé. Quand je le considérais sous cet angle, j’en arrivais à ressentir de la sympathie pour Serena, qui avait fait un effort particulier pour l’attirer à elle. Oubliant volontairement l’atmosphère sexuelle de la soirée, amusé, je me dis avec répugnance que je courais le danger de devenir ce que Serena avait dit d’elle-même, ce qui l’avait poussée à rester si longtemps avec nous : onctueuse. « Je me suis sentie tellement onctueuse que j’ai perdu toute notion du temps. » J’avais raconté à Calvin ce qu’un comédien avait dit à ce sujet : à force d’onctuosité il avait eu peur de pourrir. Il avait ri, je m’en souviens, et j’avais considéré cela comme de bon augure. Je donnai à Xan la moitié d’un Valium et avalai l’autre moitié. Nous dérivâmes ensemble vers le sommeil, ma main serrée sur sa patte arrière pour l’immobiliser au cas où elle aurait voulu errer sur un sentier plus ténébreux.

J’avais déjà parcouru les trois-quarts de ce chemin, qui est toujours pour moi une route très étrange, dont je définissais pour moi-même le parcours, le paysage. Cela se passait plus ou moins ainsi : Ayant peur de manquer de protection entre un monde et un autre, j’érige, lorsque je me prépare à m’endormir, une série de petites maisons familières au bord de la route pour soutenir les étapes de ma désincarnation. À chaque maison je compte les fenêtres, puis les carreaux des fenêtres dont le nombre diminue à mesure que je me rapproche du sommeil. C’est plus ou moins comme cela, mais je me souviens parfaitement d’une pensée et d’un bruit qui survinrent exactement au même moment : le bruit d’une échelle qu’on soulève très haut à grand fracas et la pensée qui sert de conclusion à ce qui a précédé. Et c’est alors que vous arrivez et cassez la vitre.

Je fus instantanément éveillé, rendis grâce pour une fois à la surdité de Xan, car elle aurait aboyé des heures à un bruit bien moins fort. Je sortis par la porte de la cuisine, située sous le balcon de la chambre de Calvin, et descendis précautionneusement les marches, puis marchai dans l’herbe jusqu’à apercevoir, en levant le regard, le balcon de Calvin, et je vis alors l’échelle qu’on avait tirée jusque là-haut et appuyée contre la porte.

Lorsque je rentrai de nouveau dans la maison, WBLS hurlait avec suffisamment de puissance pour que je l’entende ; je n’avais pas, dans ma longue période de demi-sommeil tranquille, entendu plus qu’un murmure, comme ce qu’on entend en pressant l’oreille contre un poteau télégraphique. Le bruit était à la fois une vengeance et un écran. Je montai à l’étage sans aucune précaution et m’arrêtai sur le palier. La station me demanda d’un ton plaintif de lui écrire une chanson d’amour, me dit de prendre un avion pour la Floride, se moqua de moi en m’annonçant que si, lundi, je n’étais pas tombé amoureux, je me retrouverais tout seul. Calvin, esseulé, plein de regrets mais respectant ma fatigue, était-il descendu par l’échelle pour chercher quelque chose dans la maisonnette avant de remonter ? Mais pourquoi tirer l’échelle après lui ? Et pourquoi aurait-il pensé à la poser là ? Depuis la chambre, des gémissements me répondirent, ainsi que des exhortations : Vas-y, vas-y, Attends, non, attends, je te dis. Tu vas voir ça. Reste immobile. Tu vas voir ce que tu vas voir. Moins vite, ma cocotte.

La porte était devant moi avec sa poignée qui brillait. Faire tourner la poignée. Ma main était incapable de le faire. Derrière la porte : le paradis pour certains, l’enfer pour d’autres. D’un côté de la porte, des chansons, des publicités, la météo, les spots d’information, le sexe. De l’autre côté, des veines, des artères, une poitrine pleine de vomi.

Il arrive que l’imagination soit exaucée au-delà de toute imagination et qu’une rupture se produise, un vrai schisme dû à l’impossibilité des mots à se définir eux-mêmes ou à définir d’autres choses. Lorsque je revins à moi j’étais assis sur la terrasse de la maisonnette, pelotonné dans mon peignoir, mon regard fixé sur le balcon et sur la lumière derrière la porte là-haut. Une autre lumière attira mon regard et je vis que c’étaient des étincelles réfléchies sur le dôme d’une lucarne dans la pente du toit. Le chasseur de l’Est a pris la tourelle du sultan dans un nœud de lumière . Le soleil ? Le soleil. L’échelle était toujours au même endroit. Serena était endormie dans le lit de Calvin.

J’entrai dans la maisonnette et emportai le téléphone avec son long fil jusqu’à la porte d’où je pouvais observer le balcon. Je composai le numéro de Serena. Son mari répondit. Je m’excusai de téléphoner si tôt et demandai si je pouvais parler à Serena. Pendant la longue attente, j’imaginai Martin cherchant dans toute la maison, ne s’étant pas encore rendu compte qu’elle n’était pas là. Lorsque j’entendis sa voix ensommeillée, je n’arrivai pas à le croire, mais j’y fus obligé et je raccrochai. Martin avait-il reconnu ma voix ? M’étais-je présenté ? Je ne le sais toujours pas.

De retour dans la maison je montai l’escalier avec grand bruit et essayai la poignée. La porte n’était pas verrouillée. Sur la plateforme, un unique corps était emmailloté jusqu’au sommet du crâne chauve, pas seulement dans la couverture mais aussi dans le tapis épais du plancher. La nuit avait été très froide. Je sentais le gel dans mes os, huit heures dehors par temps de gel.

Parce qu’il me l’avait demandé, je réveillai Calvin un peu plus tard et, depuis le bord venteux de la falaise, nous admirâmes la fin du lever de soleil, muets mais, je crois, avec plaisir.

Je me mis à la machine à écrire et commençai à taper une fausse entrée de journal, il pourrait la lire quand je la laisserai traîner à dessein. Il n’y était pas fait mention des événements de la nuit. Enfin je m’étais remis à écrire de la fiction. Et j’avais identifié quelque chose de petit et de fugitif, une minuscule taupe dans l’immense tunnel des ténèbres qui venaient de se lever.

Calvin était assis près de l’âtre et me regardait écrire, une vieille ambition enfin réalisée. Il m’apporta une tasse de café, une autre fois un muffin beurré, mais je n’y fis pas attention. Je jouai un rôle pour lui, me retranchai profondément ; je lui avais un jour expliqué ma théorie : l’esprit qui s’enterre au cours du processus de création. Il avait dit que la même chose était vraie en athlétisme et un lien supplémentaire s’était ainsi forgé entre nous. Lorsque je fis une pause pour allumer une cigarette, surpris de retrouver le monde, peut-être étonné de retomber sur terre, il hocha la tête d’un air admiratif, ses yeux un tout petit peu trop éblouis et me dit, « Eh ben, tu me fais un sacré cinéma ». Il alluma WBLS. Son sarcasme augmenta mon désir de revanche.

Maria nous apporta un journal, but un café avec moi et partit. Nous lisions le journal, Calvin dans le fauteuil, moi couché par terre dans une flaque de soleil, lui tournant le dos. Je pensais que le rôle que lui-même avait joué la nuit précédente contenait sans doute une bonne part de frustration. Suivant le rythme de quelqu’un à la radio qui gémissait avec extase, je remuai les fesses. L’air était long avec un rythme rauque et martelé, pareil aux bruits que j’avais entendus derrière sa porte. Me souvenant des exhortations à aller moins vite, ma cocotte, je restais immobile, comme épuisé. Lorsque je me relevai, m’étirai et me dirigeai vers la machine à écrire, il me demanda si je devais vraiment y aller tout de suite. Je vois ce moment, à présent, comme le carrefour proverbial. Je pris l’autre route, ce qui fit toute la différence. Je lui dis que oui, il le fallait.

Serena téléphona, se prétendant inquiète au sujet du chauffage, lequel avait été réparé pendant que Calvin et moi prenions notre petit déjeuner. Une fois cette formalité accomplie elle demanda si Calvin pouvait l’appeler plus tard. Je lui dis qu’elle pouvait lui parler maintenant, et la pause dans sa voix indiqua qu’elle ne le souhaitait pas si j’étais là à écouter. Je l’appelai. Il alluma la radio, emporta l’appareil dans l’escalier, écouta, descendit et remonta le son, un geste délibéré, une revanche. Comme si cela ne suffisait pas, il ferma la porte de la pièce où se trouvait le téléphone, en haut. Une longue, longue conversation. Lorsqu’il redescendit il avait un air artificiellement dégagé. Il y eut beaucoup de tintouin au sujet des horaires, beaucoup d’interrogations, la salope partirait-elle suffisamment tôt pour qu’il puisse profiter de sa voiture, de nombreux doutes sur ce dernier point. Il dit qu’il ne pourrait pas rentrer avec elle parce que son mari voulait quitter New York assez tard. Une autre explication se présenta : la voiture de Serena était une deux-places. Je ne pensais pas qu’elle prendrait la Jeep pour aller à New York. J’annonçai, vraiment innocent, « Ah, Martin sera déjà à New York ? » Le visage de Calvin m’apprit qu’il le savait mais il répéta la question, « Ah, Martin y sera déjà ? »

La journée devint ouvertement désagréable. Je lui conseillai de vérifier auprès de Serena si elle partait suffisamment tôt : ce qu’il allait faire, m’expliqua-t-il, était s’inscrire, pour la première fois, au chômage pour payer sa part de nos dépenses à la campagne. J’émis des doutes sur le fait qu’on puisse s’inscrire et être payé « la première fois » mais je le fis silencieusement. En tout cas, il ne l’appela pas, bien qu’il y eut de nombreux coups de téléphone au sujet des horaires de bus ; il me dit que l’horaire imprimé qu’il avait trouvé dans la maison n’était plus valable depuis septembre. « Compulsifs » est la seule façon de décrire ses coups de téléphone, la plupart à Penn Station . Babylon, à notre extrémité de l’île, ne répondait pas, me dit-il. Dans ses actions répétitives je discernai une sorte de magie, comme de la sorcellerie : il essayait à distance d’imprimer sa présence sur la ville, d’y être avant d’y être. Quand la ligne était branchée et qu’il parlait, je l’imaginais en train de flotter au-dessus de la ville, en reconnaissance.

Pendant les préparatifs du dîner, je me mis à lui parler de mes ancêtres écossais, une lignée familiale qui comprenait un bon nombre de sorcières en activité. Je lui dis que ce don, quelle que soit sa nature, passait aux descendants. Ses yeux voilés dissimulaient en partie son étonnement et une certaine dose de crédulité. Je lui racontai une histoire au sujet d’une arrière-arrière-arrière-grand-mère, d’une graine de bardane et d’une pelote de fil rouge. Elle avait persuadé une voisine qui lui causait des problèmes que la graine de bardane la représentait, qu’elle lui avait donné son nom et que, quand elle le désirerait, elle pourrait, en l’entortillant avec le fil rouge, prévoir ce qui arriverait à la voisine peu de temps après. Comme, par exemple, en jetant la bardane dans le feu, faire tomber la voisine dans sa cheminée et l’y laisser brûler.

J’expliquai à Calvin qu’il s’agissait de pure psychologie, rien de plus, et que, puisque nous étions au courant de ce genre de choses, elles ne pouvaient pas nous atteindre. J’illustrai mon propos. Si je lui disais que ce crayon était lui et que, si je brisais le crayon, il se briserait, me croirait-il, ne serait-ce qu’une seconde ? Il resta silencieux. Je revois sa tête rejetée en arrière, ses yeux mi-clos, son corps tendu sur le haut tabouret de la cuisine. « Bon, dis-je en arrachant la ficelle qui attachait le crayon au bloc, je te nomme Calvin Hartshorne et tu es en mon pouvoir. » Et je glissai le crayon dans une des poches de mon jean.

Lorsque je me penchai lourdement contre le comptoir de la cuisine, je vis ses yeux fixés sur la poche contenant le crayon. M’étant assis pour dîner, une main sous la table, je cassai une brindille que j’avais prise dans la pile de petit bois et que j’avais posée à ma place sur le banc rembourré. Il se raidit ; sa cigarette tomba et laissa une trace sur le poli parfait de la table. À bon chat bon rat, dis-je, lui montrant les morceaux de bois, les posant à côté de mon assiette. Sa main abîmée se serra jusqu’à ce que j’en ressente l’agonie rien qu’à voir son visage. S’il savait quel chat correspondait à quel rat, cela n’entraîna aucune discussion.

Plus tard, dans la purée de WBLS et de la télé, je lui rappelai qu’il était supposé téléphoner à Serena. Il composa alors le numéro ou fit semblant de le composer et obtint une agence pour abonnés absents. Il demanda qu’on le rappelle. Je lui dis que je ne supportais pas d’être réveillé par le téléphone et il m’expliqua — une solution tellement simple — qu’il mettrait le téléphone, avec son long fil, dans sa chambre. Il le fit et l’appareil resta là-haut. Le téléphone de la maisonnette était désormais mon seul lien avec le monde.

Pris à mon propre jeu, je cachai le crayon mais pliai mon jean sur une chaise au pied de l’escalier, à un endroit où il était parfaitement visible. Plus tard, je crois bien l’avoir vu fouiller les poches. S’il l’avait fait il avait très bien replié le jean et l’avait laissé comme il l’avait trouvé.

Nous avions mis le réveil pour 5 h 15, le bus partait à six heures. Lorsque je montai à 5 h 20, il était toujours au lit. Il était si peu pressé de se préparer qu’un léger soupçon fit avancer une vrille hésitante. Mes rappels du temps qui passait ne touchaient qu’à peine sa conscience et une seconde vrille poilue, plus tenace, se mit à grandir. Je finis par le mettre dehors à 5 h 35, lui donnant vingt minutes pour parcourir le mile et demi jusqu’à l’arrêt du bus. Lorsqu’il fut parti, j’examinai l’horrible plante profondément enracinée. Il partirait en voiture avec Serena ; Martin était déjà à New York : Calvin n’allait pas marcher jusqu’à l’arrêt du bus mais se rendrait chez Serena, juste à côté, où ils baiseraient jusqu’à ce qu’il soit l’heure de partir. Je parvins à me mettre dans une état de tension qui ne fit que croître à mesure que le temps passait.

Serena avait dit la première fois qu’elle viendrait le chercher à 7 h 30. À ce moment-là, j’appelai Serena, espérant dans ma folie que Calvin répondrait. Je lui expliquai ce qui s’était passé. Elle ne fut pas autrement surprise mais se crut obligée de faire des commentaires. Elle demanda si elle pouvait venir prendre une ou deux choses que Calvin aurait dû lui apporter. Quelles choses ? demandais-je, appréciant assez peu qu’elle lui ait attribué le rôle de la personne à consulter. Une longue pause. Oh, un petit tapis et une lampe. Je lui dis, « Vous n’avez pas trouvé le tapis à la cave », mais elle avait raccroché au milieu de ma phrase. Elle arriva, habillée pour aller en ville, à 8 h 30. Il apparut que le tapis était dans l’espace sous le lit qu’on atteignait par une trappe, donc ce qu’ils avaient cherché à la cave n’était pas le tapis.

Calvin m’avait promis de m’appeler dès qu’il serait à New York. Je calculai que, comme il était chez Serena et attendait son retour pour partir avec elle, j’aurais des nouvelles de lui, non pas à 9 h 30, heure d’arrivée du bus, mais à 11 h 15, quand Serena arriverait. J’appelai Penn Station, où on me donna la bonne nouvelle : le bus de Long Island, pour une fois, n’était pas arrivé en retard. Armé, j’attendis.

Maria arriva pour passer la journée avec moi. Je devais prendre sa voiture pour faire quelques courses urgentes pendant qu’elle resterait avec Xan, nous aurions ensuite tout le temps de nous raconter ce qui nous était arrivé ces temps derniers. Elle montra ouvertement qu’elle était contente que Calvin soit parti. Lorsque je lui demandai ce qu’elle pensait de lui, elle me dit qu’elle réservait son jugement.

Il appela à 11 h 10. Le bus de Long Island était arrivé en retard, mon vieux ; il venait d’arriver en ville ! Il parlait par exclamations comme à bout de souffle. Je lui dis, « Je sais comment tu es allé à New York ». Il se mit à rire et me demanda comment j’avais fait. Mais ensuite notre compréhension apparente disparut. Je lui dis que je savais qu’il avait voyagé avec Serena. Il me dit que nous en parlerions quand il serait rentré. Je lui expliquai que je n’étais pas très content du subterfuge. Il me dit que je n’arrêtais pas de le faire tourner en bourrique mon vieux, et qu’il en avait marre. Je lui demandai de jurer sur la tête de sa fille qu’il avait pris le bus. Il refusa, puis, après quelques jurons, raccrocha au moment même où l’envie de faire marche arrière me frappait avec l’impact d’un panneau danger apparaissant dans le brouillard.

Je me vis en embuscade au bord d’un village africain. Étais-je en train d’essayer de ne pas être pris en esclavage ou étais-je là, nœud coulant et filet à la main, pour choisir et capturer ? La fumée montait en volutes âcres ; les enfants jouaient à des jeux qu’ils ne pouvaient pas nommer, on les faisait venir pour des repas qui avaient un autre nom, tandis qu’on les appelait, dans l’effroyable atmosphère de cet endroit, par des noms qui n’étaient pas les leurs. Eux, le village, leurs parents, les objets qui les entouraient, étaient protégés par un système de noms doubles. La vie s’appelait-elle la mort dans ce village ? Le loup s’appelait-il mouton ? Non, ce serait bien plus complexe, pas un système de simple inversion. Il faudrait une pierre de Rosette pour déchiffrer ce code, une immense érudition pour l’utiliser. Cet aigle, serres déployées au-dessus d’un enfant : nomme-le, vite ! sinon l’innocence est perdue.

Maria et moi emmenâmes Xan dans la cour, où elle se mit à agir bizarrement. Elle bougeait la tête comme si elle cherchait à éviter les coups violents d’un assaillant invisible. J’étais déjà effrayé et son comportement me remplit de panique. Je voulus l’examiner et, quand je touchai sa tête, elle hurla de douleur. Pendant le trajet jusqu’à Riverhead, en conduisant avec précaution, nous ne nous hâtions qu’intérieurement — nous nous étions rendu compte que le moindre choc provoquait chez elle un spasme d’agonie — je me souvins de l’invisible sorcière Bell de mon enfance, dont les rares apparitions sur les lieux qu’elle hantait n’entraînaient que des malheurs ; on disait que, pendant ses attaques aériennes, les gens et les animaux se comportaient comme Xan l’avait fait dans la cour. Ces pensées me paraissaient dessiner des ombres interminables dans la campagne ensoleillée et automnale.

Le vieux vétérinaire de Xan, qui s’était occupé d’elle depuis le temps où elle était un chiot et vivait avec moi à la campagne, nous expliqua qu’elle souffrait à la fois des dents et des yeux. Il lui administra de grandes quantités d’analgésique et d’antibiotiques et me demanda de revenir le mercredi. Comme autrefois, je ne parvins pas à lui soutirer la moindre promesse de guérison. Cet homme candide, que j’admirais pour son parler direct comme pour son talent, restait évasif. En me souvenant de sa franchise avec d’autres, par le passé — « Ramenez ce chien à la maison. Il vous reste encore deux heures à passer avec lui » — je réfléchissais et réfléchissais alors que nous roulions très lentement vers Partridge House. C’est mon tour maintenant.

Il m’était impossible d’abandonner Xan pour aller faire des courses. Maria et moi ramassâmes des champignons des champs, de l’ail et des oignons sauvages qui poussaient encore dans la terre tiède et je préparai ce qui avait peut-être été la recette originelle du bœuf bourguignon avant que le raffinement ne s’en empare. Les liens définitivement étranges qui nous liaient, Maria et moi, depuis notre première rencontre, se trouvèrent ravivés par cette terrible matinée, et surtout parce que nous évitions la moindre mention de Calvin. Si nous avions été interrogés séparément, je suis sûr que nous aurions dit tous les deux que nous espérions, en évitant ainsi de parler de lui, qu’il partirait pour ne plus revenir : deux sorcières fabriquant un sort au-dessus d’un pot d’herbes sauvages.

Mais à six heures, dès la nuit tombée, Calvin rentra. Il avait les bras chargés de boîtes. Je fis remarquer que son apparence avait changé, car, il avait remplacé ma vieille veste de daim par une veste neuve. Sans dire un mot, il ouvrit violemment une des boîtes et en sortit un magnifique manteau de cuir noir qu’il avait apparemment choisi pour moi. Il ramenait aussi un porte-documents luxueux qui venait de chez Mark Cross. Il savait que Maria ne pouvait pas l’entendre quand il chuchotait et m’apprit qu’il m’avait acheté la veste avant que je ne lui gâche sa journée, et nous nous aperçûmes alors tous les deux de l’erreur : comment était-ce possible s’il venait d’arriver en ville quand il m’avait appelé ? L’un comme l’autre nous gardâmes le silence sur cette déduction, mais j’aurais pu tout aussi bien en parler, et les yeux accusateurs de Calvin étaient sans pitié.

Nous dînâmes, tous les trois, sans nous asseoir et, bien que je n’eusse aucune envie de voir partir Maria, qui me rattachait à un monde normal, elle finit par le faire, troublée et inquiète, ayant senti la mauvaise atmosphère. En la voyant partir, j’aurais souhaité, avec un peu de désespoir, lui avoir tout raconté au cas où un témoignage se révélerait nécessaire. Près de la voiture, elle saisit mon bras et examina mon visage. « Bientôt ? » demanda-t-elle, et je compris qu’elle me demandait trop tard ce que maintenant j’aurais voulu lui avoir donné. Pour la première fois, je crois bien, nos liens étaient glaciaux.

Dans le détail, le moment qui suivit son départ demeure confus. Je me souviens de la véhémence de Calvin parce que je l’avais fait jurer sur la tête de sa fille. Je lui présentai, honteusement, une mauvaise excuse, le récit de la douleur et des problèmes de Xan ; car cela s’était passé après le coup de téléphone. J’entendis Calvin dire, « Je pars une journée en ville et tu bousilles mon chien ». Mon chien. Les mots et le ton me rendirent fiévreux. Je me souviens de sa déclaration d’indépendance vis-à-vis de moi, son affirmation selon laquelle il se fichait bien de ce que je faisais, et qu’il n’y avait donc aucune raison pour que je m’inquiète de ce que lui faisait. Dans tout cela, implicitement, il y avait sa relation avec Serena Westlake. Je ne sais pas si je lui ai dit ou non que je ne l’avais pas amené ici pour cette salope. Mais je sais que je l’ai pensé. Il grimpa l’escalier quatre à quatre et fit claquer sa porte. Je l’entendis se parler à voix haute dans la chambre. Je l’entendis dire, « la tête de ma fille est plus importante que la sienne », et j’entendis l’équation : la tête de sa fille et celle de Xan, et me demandai, profondément ébranlé, quelle allait être la contribution de Xan pour que l’addition tombe juste.

Je ressens à présent un désir violent de la prendre dans mes bras et de m’enfuir en courant, à N’importe-Où, Long Island. Mais, pensai-je, la contribution, comme les paquets de chez Bloomingdale’s, est sans doute livrée par United Parcel Service, et Calvin, avec l’aide de UPS, nous aurait trouvés à N’importe-Où.

La sensation de fièvre et le feu si proche du lit me firent penser au ventilateur du plafond, à vingt pieds au-dessus de moi, un vieux truc d’autrefois qui évoquait les films des Mers du Sud. Je me levai pour le mettre en marche. À l’étage Calvin cria, comme s’il s’adressait à moi, « Si cette salope revient par ici, je la baiserais de toute façon, cette salope ».

Je tentai alors d’évaluer ce qu’il venait d’admettre — qu’il n’avait pas encore baisé Serena — et de considérer que cela excusait la soirée torturante de dimanche. J’étais fortement tenté d’aller le retrouver pour lui offrir mes excuses et accepter les siennes, mais j’avais peur de me retrouver sans défense en faisant le premier pas, de me retrouver exposé, non pas devant lui, mais devant moi, car, dans un éclair semblable à une publicité subliminale, je me vis agenouillé devant lui. Je sortis de sa cachette le crayon auquel j’avais donné le nom de Calvin Hartshorne et le glissai sous mon oreiller. Puis je mis le ventilateur en marche et me couchai sur le lit dans l’humidité et m’aperçus que Xan, droguée, ayant perdu tout contrôle, avait pissé. J’allais chercher une serviette, l’étendis sous elle, l’en enveloppai et me recouchai en la serrant dans le creux de mon bras. Au-dessus de nous, le ventilateur, comme un essaim d’abeilles africaines, était lourd de menaces, m’obligeant de temps en temps à le surveiller, les yeux mi-clos, de peur de le voir s’avancer, détaché par quelque apiculteur fou.

Pendant une de ces inspections, je vis la grande porte de bois, une ancienne porte d’étable, d’où l’on pouvait jeter un coup d’œil dans le salon depuis le palier supérieur, s’ouvrir au ralenti. Calvin s’y encadrait, luisant de méchanceté. Les bosses sur ses épaules nues étaient aussi proéminentes que les cornes de Moïse. Craignant que le feu ne se reflète dans mes yeux, je les fermai. Lorsque je les ouvris de nouveau, la porte était fermée.

Le lendemain, Calvin et moi emmenâmes Xan de nouveau à Riverhead dans la voiture de Maria. Le vétérinaire mit du ruban adhésif autour de son museau et, avec un instrument coupant, commença à lui racler les dents. Les cris de Xan, le sang firent fuir Calvin de la salle d’examen. Pour finir, le vétérinaire et un assistant emportèrent Xan et la firent abominablement souffrir. Lorsqu’ils me la rapportèrent, il lui manquait cinq dents, les dents qui restaient et les gencives avaient été soignées, le tout sans anesthésie du fait de son âge ; elle était terriblement démoralisée. Le vétérinaire, qui me connaissait bien, me dit qu’évidemment je pouvais la ramener à la maison mais qu’il pensait que quelques heures toute seule à l’hôpital lui feraient du bien et, m’expliqua-t-il, ses cris et ses protestations allaient me rendre fou. Je lui fis confiance, sachant que je n’avais jamais vécu aussi près de son cabinet et j’acceptai de revenir au milieu de l’après-midi.

Abattus par les souffrances de Xan, Calvin et moi avions décidé d’aller à Orient Point, et là, assis en silence dans la voiture, nous contemplions l’étendue d’eau, qui, à cet endroit, ressemble à la haute mer. Le vide de l’espace — les mouettes et la présence au loin d’un ferry auquel de petites vagues donnaient un léger roulis — nous apaisa suffisamment pour que, lorsque je suggérai à Calvin d’aller faire le tour de Greenport, il y consentit. Je lui montrai quelques magnifiques maisons mais il voulait voir « où vivent les nègres, mec » et je pris la direction du quartier pauvre. L’éloquence de son silence semblait vouloir mettre l’accent sur un immense contraste alors qu’en fait les pires des « taudis » de Greenport sont loin d’être misérables ; « délabrées » est le mot le plus fort qui vient à l’esprit pour décrire ces maisons. Mais, quand il ne peut pas avoir ce qu’il veut, l’ingénieux Calvin parvient toujours à trouver autre chose. Je l’entendis ronchonner, me retournai et vis un policier noir qui sortait d’une des maisons. Immédiatement après il fut suivi par une femme aux cheveux roux. Je ne pouvais pas distinguer ses traits mais les lignes de son corps étaient élégantes. Comme un chien en arrêt qui, s’exerçant sur un étourneau, a levé un couple de faisans, Calvin se raidit sur son siège et, le choc lui ayant fait oublier le rôle qu’il s’était donné, il prit une attitude qui semblait plus naturelle, bien qu’un peu théâtrale. Il martela son genou d’une main. « Cette salope, dit-il, cette salope de fille de pute » et il tripatouilla un instant la poignée de la portière. Puis il se laissa aller contre le dossier, ferma les yeux et me dit de rouler.

Alors que nous retournions à Partridge House, il se mit à parler avec obscénité, mais d’une voix si basse que je n’arrivais pas à bien saisir tout ce qu’il disait. Il paraissait vouloir décrire la maladie des blancs que les nègres branchent, ce qu’ils en attendent et ce qu’ils veulent, en mettant tout particulièrement l’accent sur les rousses, mais sans doute l’ai-je imaginé parce que je sais qu’il est convaincu que les roux sont « les plus blancs » des blancs. Mes cheveux, aujourd’hui disparus, avaient été un peu roux. À mon tour, je me mis à réfléchir aux problèmes des homosexuels obsédés par les hommes « normaux » et à me demander, certainement pas pour la première fois, ce que ressentait une femme blanche atteinte d’une obsession semblable. J’aurais voulu questionner Calvin au sujet des femmes blanches, de leurs sentiments lorsqu’elles les lui exprimaient dans ce qui devait être l’agonie de l’assouvissement, de ses sentiments à lui en tant que sauveur, bourreau, objectivation de l’interdit. J’avais très envie de profiter de sa vulnérabilité pour lui parler des moments où j’avais suivi des couples interraciaux, observant minutieusement ce que leur mépris des règles établies les obligeait à faire, leur nervosité, leur intensité presque toujours accompagnée d’un manque de naturel. J’avais très envie de lui demander pourquoi de magnifiques hommes noirs étaient toujours avec des femmes blanches grosses et négligées ou maigres et boutonneuses. Mais la rousse sur le porche avait les lignes d’un pur-sang et le flic était mince et bien bâti. Et plus encore que de savoir tout cela, je n’avais aucune envie de rentrer à Partridge House et j’aurais préféré continuer à rouler. Mais Calvin m’obligea à rentrer chez nous.

Arrivé là, il se mit à boire du gin.

Le vent s’était levé et nous étions assis à l’intérieur, regardant ployer les arbres, observant les arbres ainsi que leur image dans les vitres, une image double comme notre état d’esprit à tous les deux. Comme s’il avait été violemment propulsé par un vent arrière, un petit oiseau vola vers nous, se cogna très fort contre la vitre et tomba sur la terrasse, où il resta couché, secoué de frissons. Je me rendis bien compte du terrible effet que cela eut sur Calvin, mais mon besoin immédiat fut de faire cesser les souffrances de l’oiseau. Dans ce but, je fis glisser la porte de verre et ramassai le petit corps. Le cœur battait faiblement entre mes doigts. Les viscères suintaient près du cou, là où la peau s’était déchirée. J’entends la voix de Calvin maintenant, pleine de quelque chose de plus fort que la peur, son souffle près de mon coude, me demandant ce que j’avais l’intention de faire. En réponse, je saisis le cou minuscule entre mon pouce et mon index et serre de toutes mes forces, haïssant l’angle grotesque du cou comme s’il s’agissait de quelque chose que j’entends, en écho.

Calvin avait-il cru entendre un craquement sec ? Le crayon surgit dans mon esprit comme un néon. Il était resté sous l’oreiller. J’avançai jusqu’à la lisière du bois et creusai une tombe profonde dans les feuilles et l’humus. J’entends Calvin me dire « Eh ! attends ». Et je le vois se précipiter à l’intérieur et revenir avec une petite boîte, un des trésors de la maison. J’enterrai l’oiseau dans la boîte, marquant l’endroit afin de pouvoir retrouver le trésor plus tard.

Comme si ses mots faisaient office d’oraison funèbre pour l’oiseau, Calvin répétait et répétait, « Cet oiseau venait me dire quelque chose quand il est mort ». Il buvait de plus en plus de gin ; les mots incantatoires se firent accusateurs.

À un moment il se jeta sur mon lit, la tête sur mon oreiller. Calvin couché sur Calvin. J’avais peur qu’il sente la présence du crayon. Je fus saisi par un puissant élan qui me souleva de ma chaise et me conduisit jusqu’au lit. Je m’assis près de Calvin et posai ma main sur lui, à mi-cuisse. Nous étions immobiles, à l’exception de sa cuisse qui tremblait et de ma main qui réagissait en pressant plus fort. Il était debout devant moi, jambes écartées, se balançant comme un boxeur sur la plante de ses pieds athlétiques. Comme si tous les mots de nos pensées avaient été prononcés au cours des derniers mois et que ceci n’en était que le prolongement, il déclara que le seul intérêt que je lui portais était concentré sur une seule partie de son corps, que son cerveau, mon bonhomme, était pour moi un objet de plaisanterie, que je le croyais dénué de tout sentiment et aussi froid et mécanique qu’un robot. Je me souvins de quelque chose que Nancy Cunard, elle aussi branchée par les noirs, avait dit d’un autre corps puissamment bâti : « froid, sec et cassant ». Je niai l’accusation de Calvin d’un hochement de tête mais me rendis compte qu’il était alors immensément cassable. Je ne nommerai pas la pulsion qui me soufflait de sortir le crayon et de le casser, lentement et délibérément.

Quand nous partîmes pour l’hôpital à trois heures, il était haineux. Il me dit d’arrêter la voiture. Je refusai. Il écrasa son pied sur le mien et faillit provoquer notre mort. Nous passâmes à un millimètre d’un poteau téléphonique. Il m’informa que dorénavant, quand il me disait d’arrêter la voiture ou de faire quoi que ce soit d’autre, il était sérieux. Je l’avais bravé deux fois précédemment mais cela ne se passerait plus ainsi. Il déclara qu’il prendrait en charge les soins et la nourriture de Xan et que je pouvais aller me faire foutre. S’il l’avait fait plus tôt elle ne serait pas à l’hôpital à hurler de douleur. Et ainsi de suite. Celui qui avait privé de leur liberté Xan et Calvin allait s’apercevoir qu’il avait perdu la sienne. J’avais perdu la liberté de désobéir ou celle simplement de contredire mon maître, Calvin.

Lorsque nous revînmes avec Xan, ma propre détresse me rappela la sienne à l’hôpital. En fait, j’avais moi aussi un morceau de ruban adhésif autour du museau ; je ne pouvais pas parler de crainte de mettre en colère celui qui s’était déclaré mon maître. Mes nerfs étaient en pièces. Je n’étais pas sûr de pouvoir survivre à la nuit. Comme avec le vétérinaire parlant de Xan, il n’était plus possible de se rassurer.

J’appelais Maria au sujet de la voiture à lui rendre. Elle était trop fatiguée pour me ramener ensuite chez moi et me demanda de garder la voiture cette nuit-là. Je mentionnai les souffrances de Xan. Elle me dit avec lassitude, « Oh mon ange, tu ne crois pas que c’est le moment ? » « De quoi ? » lui demandai-je, avec une sensation d’étau qui anticipait sa réponse. « De mettre fin à ses jours, mon ange. Elle est vieille et fatiguée. Tant de souffrances. » J’ai bien peur d’avoir raccroché au beau milieu d’une phrase de ma chère amie Maria. De retour à la maison, je trouvai Calvin en train de bercer Xan devant le feu. Le contraste était douloureux et je lui répétai ce que Maria m’avait dit. Je crois que si son regard s’était alors fixé sur un étranger dans un lieu solitaire, il aurait provoqué une thrombose. Détournant les yeux, grommelant, il prononça des mots que je ne pouvais pas entendre vers quelque chose que je ne voyais pas. Se tournant vers moi, il demanda, « Comme ça ? » Sa main gauche, noueuse et balafrée, se rapprocha du cou de Xan. « Ton petit oiseau ? » C’était une de mes expressions de tendresse. Je vis le cou violemment brisé, les viscères suintantes dans l’immense plaie.

Quelque chose se passa alors, plus remarquable que la haine et la peur et les jeux dangereux. Xan articula une longue phrase claire et compréhensible. Le ton était humain, les sons avaient la longueur de mots, les intonations montantes et descendantes étaient celles d’une protestation. Je m’agenouillai près du fauteuil et mis ma tête contre la sienne. Calvin mit sa tête contre les nôtres. Doucement, nous oscillâmes tous les trois à l’unisson.

Pendant le moment d’entente qui suivit, j’expliquai sincèrement à Calvin que j’allais très mal, que je ne pouvais pas écrire, que nos incessantes disputes avaient fini par avoir un effet sur moi car j’avais eu une hallucination la nuit dernière, j’avais cru qu’il m’épiait. Il me lança un regard énigmatique et alla chercher le gin. Quand il revint, comme s’il discutait d’un sujet sans importance, il me demanda : s’il partait pour de bon, pourrais-je écrire dans cette maison ? Je lui dis que j’en avais l’impression. Il me dit, d’accord, il partirait. D’un air dégagé, comme si l’espoir n’entrait pas en ligne de compte, je lui dis, « Salut ».

Sans cesser de fredonner, il se mit à faire ses bagages. J’attendais le joker dans le paquet. Même après qu’il eut descendu ses affaires et les eut posées dans la cuisine, je ne croyais toujours pas à son départ. Il passa et repassa devant moi avec une expression de gentillesse distante. Après être remonté à l’étage, il appela Serena (WBLS pour une fois muette). J’entendis les salutations et ensuite seulement, « Oui, atmosphère très tendue ». Redescendant une fois de plus, il me dit que Serena allait venir le chercher pour l’emmener au bus de neuf heures et quelques. Alors il s’assit sur le rebord surélevé de l’âtre et me demanda si nous pouvions parler.

Est-ce que j’avais du respect pour lui ? Mentant avec ferveur, je lui dis que oui. Pourquoi ces inquiétudes, alors ? Je lui expliquai qu’outre mon incapacité à remplir mon contrat pour un livre ou même une nouvelle, je m’inquiétais au sujet de l’argent. Ses appels à New York — si nombreux, avec le téléphone de sa chambre ; je l’entendais murmurer la nuit. Il eut l’air réellement effrayé, ce qui m’effraya. Je me dépêchai de poursuivre : et les objets cassés. Un plat mexicain, un très beau gobelet, le luxueux tisonnier ; et puis il y avait la brûlure de cigarette sur la table. Je lui expliquai que sa violence me faisait craindre pour la maison, pour les fenêtres et les lucarnes. Il était toujours capable de me surprendre. Quand il me dit, « Et tu appelles ça du respect », je fus surpris. Peut-être avait-il estimé que mes paroles étaient condescendantes.

Après un moment de silence, il m’apprit qu’il ne voulait pas partir et que, bien que son respect pour moi ait « lui aussi » diminué, je le branchais toujours. Sans doute malgré moi, dit-il, je lui avais débouché le tarin : « Une expression de Harlem ». Mon désespoir devait être visible et Calvin se mit à parler avec plus d’urgence. Il me demanda si j’accepterais qu’il revienne de New York s’il pouvait garantir qu’il aurait beaucoup d’argent, que nous pourrions partager. Chômage ? demandai-je, inutilement rancunier. Froid et sec, il me demanda, « Eh, dis donc, mon bonhomme, tu ignores toujours ce que je fais, alors ? » Je n’avais donc pas remarqué quelles pages du journal il lisait en premier ? (un mystère, encore aujourd’hui). Il ouvrit une main et la balança comme s’il soupesait la masse qui s’y trouvait. Il me dit qu’il était un tueur, qu’il assassinait sur commande, qu’il allait à New York pour tuer son premier gus blanc. Je fus pris d’impatience : Il venait de le décider à l’instant, c’était ça ? il avait déjà localisé le gus ? car jusqu’au moment de la discussion et de sa question nous étions supposés passer la soirée ensemble. Un meurtre sur commande ressemblait donc à une combustion instantanée ? Je voulais savoir. Il me dit qu’il avait une arme dans son porte-documents et il remonta à l’étage. Je l’entendis composer un numéro et demander à parler à son frère Ibrahim, puis laisser un message : Qu’on le prévienne que son frère Calvin allait venir ce soir-là. Et je pensai : les vêtements en cuir, le porte-documents (l’arme), les cadeaux qu’il prétendait avoir achetés et apportés à ses filles à Jamaïca. Tout cela avait été acheté avec l’argent qu’on lui avait avancé contre la vie d’un homme.

J’étais couché sur le lit avec Xan. Était-ce l’Afrique que je voyais derrière mes paupières closes, ou la jungle citadine, ou le marécage plein de serpents que Calvin et moi avions élaboré avec des intentions, des désirs et des besoins immergés ? Ce à quoi nous étions parvenus en quelques jours à peine était le contraire d’un remblayage : le bourbier qui nous séparait, nous tirait vers lui, nous attirait ; dedans, des formes allongées ondulaient, plus hideuses encore d’être imprécises ; au-dessus de nous, les pies-grièches criaillaient ; tout autour, les hyènes fouillaient des rectums, à la recherche de boyaux fumants.

J’entendis Calvin redescendre à la cuisine, entendis le long glouglou du gin remplissant un verre, puis il remonta, un autre appel téléphonique. Chuchoté. Il y avait là quelque chose de complètement idiot, comme s’il rigolait en chuchotant. Un autre appel, cette fois-ci je hurlai : je te tuerai, fils de pute. Encore une fois il descendit, davantage de gin. Je sortis pour me confronter à lui. Le porte-documents était posé sur un des comptoirs de la cuisine. Les yeux sur la protubérance, je lui demandai, « Il y a vraiment une arme là-dedans ? De quel type ? » et touchai. Je valdinguai le long d’une perspective de portes à jalousie entrouvertes, ricochai contre elles comme Xan dans sa cécité. Mais Bon Dieu, Calvin. T’es cinglé, fils de pute, il m’interdisait de toucher à ce porte-documents.

Puis un grotesque changement de ton : Je devais lui faire confiance. Il reviendrait me trouver cette nuit même, avant l’aube. Je devais lui faire confiance. Il me serra dans ses bras, m’observant avec intensité. Lentement il approcha son visage du mien. Je vis la langue rose se dérouler, la sentis entre mes lèvres, aussi douce que du coton, puis musculeuse et dure.

Lorsqu’il fut parti, mon esprit retrouva sa capacité d’observation et de raisonnement. Il avait pris le porte-documents mais laissé les bagages. Depuis sa conversation avec Serena, une heure au moins s’était écoulée.

Je montai à l’étage et appelai cette femme. « Tu ne devais pas venir prendre Calvin ? » Une fois de plus une longue, longue pause, la femme resta longtemps silencieuse. Oui, elle l’avait attendu, mais il n’était pas venu. Je lui dis, « Écoute, je sais que tu es plutôt de son côté, mais je dois te faire part de mes craintes, de mes craintes au sujet de cette maison. Les objets cassés… » Elle m’interrompit. Chacune des deux personnes entretenant une… certaine relation était également importante pour elle. Sans aucune raison compréhensible, je lui coupai la parole, « Calvin est hétéro, Serena ». Mais elle ne broncha pas. Elle ne voulait pas prendre partie, elle voulait rester neutre et rester amie avec l’un comme avec l’autre. J’insistai, « Mais la casse ! » et c’est alors que j’entendis le déclic du combiné. Oui, le sang peut se figer dans les veines. Je lui dis, « C’est bon », raccrochai et sortis pour me rendre dans la maisonnette. Je le trouvai debout à côté du téléphone, dans la pénombre du vestibule. Il m’avait dit un jour : Ne t’inquiète pas quand je crie ou quand je dis des choses en hurlant. Inquiète-toi plutôt quand je deviens très calme. Il était très calme. Il avait l’air plus sombre, calme et froidement noir. Ses yeux brillaient comme de la glace.

Il me dit, un cliché du cinéma, tout à fait légitime et terriblement neuf, « Tu n’aurais pas dû faire ça ». Je me sentis envahi de frissons et lui expliquai, « Il fallait que je lui parle de la casse ». Il me suivit. Je ne me retournai pas, je n’aurais pas pu me retourner.

Dans la cuisine : « Maintenant, je ne pourrai plus jamais croire ce que tu dis. Je t’ai fait confiance tous ces derniers mois, j’ai cru tout ce que tu disais. Maintenant c’est foutu ». Nous prîmes place sur les tabourets de la cuisine. Je lui racontai tout ce que nous nous étions dit, Serena et moi, le moindre mot, en mettant l’accent sur la façon dont j’avais défendu sa virilité, comprenant alors ma réplique, la conscience que j’avais de lui, jusque dans mes nerfs, jusque dans mon sang. Je lui expliquai que quand j’avais entendu le déclic du combiné qu’il avait décroché, j’avais raccroché, j’avais pourtant compris au bruit que c’était lui qui avait raccroché en premier. Il avait su que j’allais téléphoner et avait attendu dans la pénombre que j’appelle, le témoin rouge qui signalait que l’autre appareil était décroché.

Conscient de l’importance d’une exactitude parfaite, je le testai tout de même. Je lui dis que j’avais réprimandé Serena pour ne pas avoir attendu « mon ami Calvin ». Son sarcasme joyeux indiqua qu’il avait raté le test. « Mon ami Calvin. » Mais le mensonge ne le troublait pas. Il m’expliqua, « Le jour où je suis rentré de Babylon et où tu as pleuré, je n’arrivais pas à croire à tout ce mélo. Je me suis dit, mais c’est pas possible ». Je lui expliquai que j’avais pleuré parce qu’il s’était abîmé la main pour moi, parce que je l’avais poussé à le faire. Je lui dis que je ne me souvenais plus de ce que je lui avais dit alors, mais que cela avait dû lui faire mal. (Et à l’instant même, je me rappelle de quoi il s’agissait. Il m’avait dit très sérieusement qu’il sentait qu’il m’appartenait et j’avais dit, parce qu’il me quittait pour aller courir dans la nuit, qu’il se trompait sur toute la ligne, mon bonhomme.) Il secoua la tête. Jamais plus il ne me croirait. Tous ces mois de merde. La merde des blancs, mon bonhomme. (Et la répétition de « mon bonhomme » dans ma bouche dans le souvenir, et dans la sienne à présent, me fait penser qu’en prison, c’est une expression plutôt méprisante, tout aussi méprisante, quand on sait l’employer que « Prends-en de la graine ».) Je lui demandai si son attente dans le noir pour savoir si j’allais appeler Serena avait été un acte de foi, et la casuistique nous fit rire tous les deux. Il m’expliqua qu’il s’apprêtait à l’appeler pour lui demander de venir le chercher et il avait entendu ma voix. L’explication mensongère, qui ne tenait pas compte de la lampe témoin rouge sur l’appareil, était fort polie, de même que le ton des mots qui suivirent : « Mon bonhomme, j’ai détesté chaque minute que j’ai passée ici avec toi ». « Chaque minute ? » La blessure était réelle mais j’étais allé un peu loin et ma réplique le prit par surprise, je m’en rendis bien compte, et il dut faire une pause. De toute façon, comme il allait me le faire remarquer, c’était mon monde et il s’y sentait perdu, perdu au milieu de ses gestes, de ses nuances, de ses mensonges.

Il sortit de la maison. M’observait-il ? Me suis-je détendu ou ai-je manifesté de l’ironie ou du cynisme ou un manque.

Rentrant à nouveau dans la maison, il passa par le débarras. Quand il entra dans la cuisine, il avait un marteau coincé sous le bras. Il enfilait une paire de gants. « Je suis obligé de te tuer. » Je fis demi-tour pour entrer dans le salon et me couchai sur le matelas à côté de Xan. Il me dit, « D’abord, je vais la tuer, elle » — j’acquiesçai — « et puis toi. Ensuite j’irai en ville et je tuerai Berthold et puis je vais tuer ma mère. Elle m’a raccroché au nez aujourd’hui. Quatre fois. Je l’ai appelée quatre fois et chaque fois elle a raccroché. Cette salope va mourir ».

Exister, parler sans avoir à penser aux conséquences, cela me procurait une sensation de liberté. Je lui demandai, sans savoir d’où venaient les mots, « Y a-t-il jamais eu un rêve aussi fou que cette réalité ? » Et ce n’est que maintenant que je les identifie, que je sais qu’ils sont de Kleist, et que je réalise leur contexte. Quand il fut près de moi, ma main caressa sa jambe. Il ne paraissait pas être conscient de ce que je disais ou faisais. Par moments nous parlions en même temps. J’ai en grande partie oublié mes propres mots — des citations appropriées, je crois bien, sorties de quelque coffre profond et sans étiquette — mais je me souviens de tout ce qu’il a dit. Il m’expliqua comment ma mort allait toucher certaines personnes, s’appesantit sur le chagrin de Berthold, devinant mon sentiment de culpabilité à ce sujet-là. Mon livre aurait beaucoup de succès, me dit-il, mais quelqu’un d’autre toucherait l’argent. S’il allait à Berthold, il était sûr que Berthold le refuserait, parce qu’il serait entaché de sang. Même dans ces circonstances, la remarque était étrange. Je désirais vaguement avoir un peu de temps pour la comprendre. Je lui dis, Dommage qu’il soit obligé de me tuer avant d’avoir été inclus dans mon testament, et que je lui demande astucieusement un délai avant l’exécution parut l’atteindre. Il acquiesça. Dommage. Parfois j’étais couché, parfois debout. Si je me demandais comment était son bras, je le saisissais, ou je mesurais sa taille avec mes mains. Xan était dans un état comateux.

Il me demanda : Tu veux que ton cerveau y passe en premier, avant que je mutile ton corps ? et il me donna un coup, fort, sur la tête avec le manche du marteau. Mais peut-être que je préférais être mutilé d’abord ? et il me donna un coup, fort, sur le genou. Je décidai que je préférais le cerveau mais sans lui faire part de ma préférence. À plusieurs reprises, il ôta mes lunettes, me demandant pardon, expliquant, « Il faut que je le fasse ». Quand je lui demandai, Pourquoi ? la réponse variait : parce que je lui avais ouvert des portes que personne ne lui avait jamais ouvertes, avant de les refermer et d’enlever les clés. Ou : parce que je l’avais fait jurer sur la tête de sa fille. Ou : parce qu’il ne pourrait plus jamais me faire confiance. Il me dit qu’il était impensable que je sois vivant et pareil à tous les autres.

Si la pulsion de meurtre peut être comparée à un cours d’eau — la pensée à la source et l’action à l’union avec la mer — Calvin et moi avons partagé des îles dans ce cours d’eau, pendant les trois heures de ce voyage, il nous a été possible de nous y reposer ensemble, nous y fumions des cigarettes en jouant à tu-te-souviens, revivant une fois de plus tous les meilleurs moments de notre séduction réciproque, rendus plus magnifiques par l’absence d’avenir pour nous, sinon, pour l’un d’entre nous, ce puissant flux et cette puissante cohérence avec les profondeurs.

Mais je finis par le regarder et je compris à quel point il était laid, à quel point il manquait de charme, comme n’importe quel allumeur. Je pris Xan dans mes bras et lui fis face. Quand il s’avança vers moi, marteau levé, je lui dis, « Tu va devoir me tuer par derrière », et je fis le tour de la cheminée, et me retrouvai devant lui, puis je fis le tour dans l’autre sens, et me retrouvai devant lui. Il ôta de nouveau mes lunettes et leva le marteau. Je lui tournai le dos. À ce moment-là, je désirai plus que tout que le coup tombe. Puis je me retournai, lui arrachai mes lunettes des mains, les chaussai et lui dis que je mourrai en le regardant et en contemplant toute sa laideur imbécile. Alors, parce que c’était tout à coup devenu intenable, je criai, deux fois : Quel sort EXTRAORDINAIRE à réserver à autrui. Au second cri immense, il lança le marteau sur le lit et se jeta dessus. Il pleura et hurla dans l’oreiller. Je crois bien qu’il répéta, « Tue-moi, mec », encore et encore, mais les mots sont enterrés dans cet oreiller. Il était secoué comme par une crise d’épilepsie. Ses mains serrèrent l’oreiller, le frappèrent, se glissèrent dessous. Un instant plus tard, il était assis avec le crayon dans une main. Il le regarda tranquillement, souriant légèrement et dit, « Calvin Hartshorne, je te condamne à mourir brûlé ». Il cassa le crayon et en jeta les morceaux dans les flammes. Tout à fait calme, il se coucha sur le dos.

Avec Xan, je me couchai à côté de lui, son bras et sa jambe touchant mon bras et ma jambe. « As-tu suffisamment confiance en moi pour dormir avec moi à présent ? » « Oui. »

Mais je restai éveillé en me remémorant le jour où, à la ferme, j’avais trouvé un serpent et un crapaud unis primitivement. Le crapaud était partiellement avalé, le serpent trop profondément possédé par sa passion pour pouvoir bouger. Je ramassai un bâton et les forçai à se séparer. Le serpent rejoignit son trou en sifflant mais le crapaud resta au même endroit, couvert de bave narcotique. Je le poussai avec le bâton pour le faire bouger, mais il était trop léthargique à mon goût et, écœuré, je le ramassai et le posai loin du trou. Quelque temps plus tard, poursuivi par une certitude, je retournai à cet endroit et trouvai le crapaud, reconnaissable à la bave humide, à nouveau devant la maison du serpent, en attente.

La transposition de ce souvenir à Calvin et à moi était d’une telle force qu’il avait dû quitter mon esprit pour s’installer dans le sien, car il se leva du lit et s’en alla, puis revint et ramassa le marteau. Il resta un instant debout devant moi avant de monter à l’étage.

Tôt le lendemain matin, j’allai dans sa chambre. Il n’y eut pas de cercle de feu balayant l’horizon. La vitre de la fenêtre ne garda aucune image de cet événement apocalyptique.

Quand ce fut terminé, il m’expliqua d’une voix droguée qu’il s’était préparé toute la journée à ce boulot en ville mais qu’il avait compris qu’en y allant c’était moi qu’il tuait. Il me dit que l’« acte » était destiné à le démolir. Il était plein de bonnes intentions en se confiant ainsi à moi, mais j’eus un aperçu de ce que serait l’avenir avec le tueur, et ma peau, toujours en contact avec la sienne, parut se rétracter, la voix de ma peau me criait, « Non ! À l’aide ! » Voyant ma bave sur lui, je m’étranglai. Pendant un instant, je fus incapable, je crois, de nous identifier avec certitude.

Nous ramenâmes la voiture de Maria ce matin-là et bavardâmes dans son allée. C’est-à-dire que je parlais et que Maria nous jaugeait, Calvin et moi. Son examen était insistant et, je crois, hostile. J’interceptai un regard échangé entre Calvin et elle, comme s’ils étaient rivaux ou davantage encore. Quoi qu’ait représenté ce « davantage », Maria gagna ; Calvin détourna les yeux le premier, puis se pencha pour caresser Xan. Un instant plus tard il s’était redressé, Xan dans ses bras, nous demandant silencieusement de regarder quelque chose. Son œil droit saignait, l’orbite débordait. L’œil paraissait surnaturellement enfoncé dans l’enveloppe sanglante. Riverhead était hors de question. Nous la conduisîmes chez le vétérinaire du coin, plus ou moins à la retraite, à quelques pâtés de maisons de là. Après avoir examiné Xan, il nous dit que l’œil, atteint d’une tumeur, rétrécissait et qu’il allait falloir l’extraire. Il parlait de l’opération d’un ton plutôt placide, décrivant comment la paupière inférieure serait tirée sur la paupière supérieure et cousue. Maria et moi, profondément complices, étions d’accord pour ne pas mentionner alors (nous étions sortis ; Calvin, en transe, portait Xan dans ses bras) que le docteur était célèbre pour ses erreurs de diagnostic. Comment Maria avait-elle deviné que j’avais l’intention de laisser cette idée d’opération chirurgicale m’indiquer la solution ?

De retour à la maison, j’expliquai à Calvin que je ne permettrais pas à un docteur de la campagne d’extraire l’œil de Xan, que j’allais me rendre à New York pour demander l’opinion de tous les spécialistes possibles. Il était tellement horrifié, davantage encore que moi, qu’il en oublia que j’avais déclaré que le vieux vétérinaire de Xan à Riverhead était le plus grand chirurgien pour animaux du monde. Il était d’accord pour rentrer en ville, et je ne lui ai pas dit que ce serait pour de bon, quoi qu’il se passe. Le marteau flottait devant mes yeux, plus réaliste que la nuit précédente, prenant la forme d’un pont spectral, puis de la dague de Lady Macbeth et enfin d’une queue gluante ; mais la nuit précédente il n’avait été qu’une abstraction, comme la « liberté ».

Le vétérinaire m’avait donné des tubes contenant une substance visqueuse, que je devais mettre dans l’œil de Xan toutes les trois heures. Avant de l’appliquer, il fallait laver l’œil avec une solution, sans doute saline, qui la faisait souffrir. À peu près au moment de la troisième application, Calvin se rebella (il buvait du gin, moi du cognac). Je lui dis qu’il fallait le faire et qu’il pouvait aller se faire foutre, et je tapai sur le comptoir pour souligner ma réplique. Tandis que Xan frissonnait, nous nous lançâmes, Calvin et moi, dans un contrepoint qui résonna à l’étage et en bas : Va te faire foutre (va te faire foutre) va te faire foutre (va te faire foutre), nos mains martelant la balustrade et les montants des portes.

J’étais sûr que je ne devais pas m’endormir cette nuit-là et j’avalai une amphétamine. Alors que je faisais un effort pour préparer le dîner, Calvin entra et s’assit à califourchon sur une chaise. Son regard, quand je parvins à le saisir, était calculateur. Après un long silence, il me dit, « Maria ne parlait pas de Xan. Elle parlait d’elle-même. Elle veut que je mette fin à ses jours ». Aujourd’hui, je ne peux pas imaginer quel genre de réaction j’ai pu avoir. Si cela se passait maintenant, je serais incapable de réagir. Je n’arrive pas à entendre ma voix, seulement la sienne : « Si quelqu’un tue cette chienne, je le tuerai — le vétérinaire, Maria, toi. Cette chienne mourra de mort naturelle ».

Il buvait son gin avec du jus d’orange. Quand il fut sorti de la cuisine, je versai le gin, presque un litre, dans un bocal à fruits, le remplaçai par de l’eau et cachai le bocal dans le débarras. Je savais que c’était dangereux, que s’il emportait la bouteille dans sa chambre, moi, la maison, la campagne, aurions d’énormes problèmes. Je bus ce qui restait du cognac à grandes rasades.

Pendant le dîner, je tentai d’être frivole, lui demandant de noter à quel point je l’aimais (utilisant le mot) parce que je lui servais une variante de sa nourriture préférée. C’était un ragoût de thon. Il m’avait assuré qu’une belle chatte avait toujours un goût de thon et que, si, après y avoir précautionneusement mis les lèvres, le goût était différent, il n’en mangeait pas. Incapable de m’en empêcher, car il n’avait pas réagi, je lui demandai d’imaginer le goût de Serena, je lui dis, « … parce qu’à présent, tu ne sauras jamais, pas vrai ? » Je voulais qu’il admette qu’il avait fait l’amour avec elle, pour pouvoir aussi refermer cette porte-là. Il quitta la table et monta se coucher, sans emporter la bouteille de gin.

C’était mon tour d’errer dans la nuit. L’amphétamine et le cognac, avec quelques gorgées de gin, m’avaient surexcité au point que je me sentais capable de tout pour un antidote. À l’avant de la maison, je levai les yeux et vis Calvin derrière la fenêtre, couché sur la plateforme, très haut. Il ne lisait pas. On ne pouvait pas entendre WBLS. J’avais envie de prendre un pot de fleurs et de le jeter contre la fenêtre, de grimper dans un arbre et de hurler dans sa direction à travers l’ouverture déchiquetée, de pousser des cris primitifs pour l’éveiller.

Lorsque je rentrai dans la maison j’entendis Xan hurlant de panique. Il me fallut un bon moment pour la trouver. Elle s’était coincée entre le mur et un énorme canapé. Le léger angle du canapé l’avait encouragée à s’y glisser, puis l’avait prise au piège. Je la tirai par la queue, une secousse dure et méchante. Comme elle continuait à pousser des gémissements étouffés, je la jetai sur le lit, m’y jetai après elle, saisis sa gorge entre mes mains et serrai. Le corps long et âgé se débattit, le visage blanc luisait comme celui d’un lémure. Un œil était fermé, les paupières collées par l’onguent ; l’autre, d’un bleu laiteux, semblait prêt à sortir de son orbite. Quand je la relâchai, elle resta immobile, mais respirait.

À l’aube, j’appelai Berthold et lui demandai de venir nous chercher. Je ne lui parlai pas de l’horreur me concernant, je lui dis seulement que Xan était en danger. Il accepta de venir le dimanche, m’abandonnant à l’idée de deux jours avec Calvin et avec moi-même.

Dans le brouillard et les gouttes qui tombaient des arbres, je partis en direction de la maison des Westlake. En suivant la route envahie de traînées de brouillard, je n’arrêtai pas de regarder derrière moi, certain que Calvin pouvait me voir, allait prendre un raccourci, allait écouter sous les fenêtres, m’attendre dans la brume. Finalement, saisi d’une peur mortelle de lui, je fus pris de frissons qui me plièrent en deux et me firent claquer des dents. En position fœtale, je me couchai au bord de la route, m’enfonçai dans un tas de feuilles comme dans un tombeau.

Lorsque je frappai à la porte des Westlake, Serena, habillée, me fit entrer. Je demandai à parler seul à Martin mais elle me dit qu’il dormait encore. Si c’était vrai, il bougeait dans son sommeil, car je l’entendais remuer derrière la porte mince. Je demandai à Serena, « Tu as confiance en moi ? » et elle fut obligée d’acquiescer. Je lui dis tout ce que je savais de Calvin, l’arme dans le porte-documents, le marteau, sa profession. Je me souviens de ses yeux qui observaient mes mains tremblantes ; j’avais l’impression que les commissures de ses lèvres avaient envie de sourire. Elle comprenait les noirs funky et excitants. M’enviait-elle la cour que j’avais faite à Calvin ? Élevant la voix avec méchanceté, je lui dis, « La nuit dernière, il a dit en parlant de toi, « Je baiserai cette salope du haut en bas de la maison » ». Elle baissa la tête, d’excitation ou de honte, je ne peux pas le savoir.

En prenant la route pour rentrer, je pensai que ce n’était peut-être pas Martin dans la chambre, peut-être était-ce Calvin. Je me dépêchai jusqu’à Partridge House et, dans les ombres et la lumière contradictoires de l’aube reflétée dans la fenêtre, je crus le discerner.

Il dormait encore quand Maria vint me chercher pour emmener Xan chez le vétérinaire. Une fois arrivés, nous apprîmes que l’œil de Xan allait miraculeusement beaucoup mieux, que la troisième paupière s’était soulevée et que le vétérinaire pouvait voir derrière jusqu’à la cataracte, qu’il n’y avait pas de tumeur et que des applications régulières d’antibiotique directement dans l’œil, toutes les trois heures, pourraient provoquer une « sorte de » guérison en deux semaines environ. Le saignement, apparemment, était dû à l’ulcération de la cornée.

Mais je n’expliquai rien de tout cela à Calvin. Je simulai un coup de téléphone à Berthold que je savais qu’il entendrait et, quand je redescendis, il avait de toute évidence accepté le fait qu’il était renvoyé. En lisant dans nos cerveaux respectifs nous pouvions nous mettre d’accord : il s’agissait bien d’un renvoi. Une fois de plus il était sans défense et moi j’étais puissant, avec Maria comme associée. Je m’étais confié à elle, en allant et en revenant de chez le vétérinaire, et j’avais vu que le fardeau de mon récit l’éprouvait durement. Je lui avais fait promettre de ne pas me laisser seul ce jour-là.

Un jour, elle m’avait écrit : « En m’appuyant avec précarité sur Rupert Brooke , « Si je devais mourir, n’oublie pas cette chose de moi » … qu’il existe une région dans ma vie que tu as rendue plus chaude, lumineuse, belle et douce que toute autre chose que j’ai connue ». Mais c’était une autre époque.

Après avoir passé un moment à contempler le bras de mer qu’il avait toujours prétendu beaucoup aimer, Calvin rentra et annonça qu’il allait faire ses bagages et repartirait en ville l’après-midi même. Maria, tout naturellement, lui demanda pourquoi il ne restait pas pour apprécier l’air de la campagne pendant les deux jours presque entiers qui restaient. (« Rien, lui avais-je dit, ne doit l’amener à soupçonner que tu sais », et ses mots étaient parfaits.) Lorsqu’il dit qu’il devait partir, elle l’embrassa doucement. « Comme toi, dit-elle, je précipite la fin de mes plaisirs. »

Nous le conduisîmes au bus et le regardâmes y monter, puis le bus partit. Seulement alors, Maria me demanda, « Comment étais-je ? » et la question était terrible, et Maria était terrassée par la fatigue, de sorte que je dus prendre le volant jusqu’à Partridge House. Là, au crépuscule, je compris que je ne pourrais pas passer une nuit, ou deux, seul. Je m’imaginais sans peine le retour de Calvin et le spectacle qui accueillerait Berthold le dimanche. Le spectacle de ma mort naturelle.

Je restai deux nuits chez Maria. Le samedi nous fîmes le ménage à Partridge House avant de rendre les clés aux Westlake. Serena me dit au téléphone de laisser les clés sur le seuil et je compris son souci de distance. Après ma visite peu courageuse, lorsque je lui avais demandé de me protéger, il n’y avait pas eu d’appels téléphoniques, plus aucun prétexte, et la Jeep n’était pas non plus venue en reconnaissance sur la route. Un jour, quand j’en aurai le temps, j’examinerai les possibilités implicites de l’échelle et de la trappe sous le lit. Je peux facilement imaginer Martin dissimulé là, volontairement, réagissant au vacarme au-dessus, un étrange ménage à trois.

Le dimanche, Berthold vint me chercher à 12 h 20 et me voilà.

Aujourd’hui, un mardi — il est 1 h 11 — je suis protégé par une barricade d’instructions aux employés (« Si ma mère arrive sur une civière et que je ne vous ai pas prévenus, même pas la peine de sonner à la porte »), près d’un téléphone auquel je ne répondrai qu’après avoir reconnu un certain code, un code que ne connaissent que Berthold et mon éditeur. Mais il n’y a eu aucun appel depuis que je suis rentré.

J’aimerais qu’on m’apprenne que Calvin est mort. Pour une fois, j’ai l’impression que la vie de quelqu’un d’autre me bloque la route. Mais au moment même où je tape ces mots, leur signification s’évapore.

Hier, parlant avec la propriétaire des objets cassés, que je vais devoir rembourser, je n’ai pas mentionné l’appareil photo. Avant que Calvin ne s’approche de moi avec le marteau, j’avais entendu quelque chose tomber et un long bourdonnement. Plus tard ce soir-là, j’avais découvert mon polaroïd en miettes. Le bourdonnement était celui de la dernière photo. Qu’y avait-il sur ce film ? Le pied d’un assassin ? Ou le visage d’un petit garçon blessé et terrifié, au nez de qui sa mère venait de raccrocher quatre fois et qui venait d’être trahi par son « meilleur ami », lequel, en outre, allait emmener son animal chéri ?

Je suis persuadé que des pensées aussi sentimentales ne peuvent faire de bien à personne.

Une fois, alors que je décrivais à quel point j’étais attiré par les criminels, tout particulièrement quand ils sont noirs — non, Calvin n’est pas le premier — un ami m’a parlé de « la nostalgie de la boue », une remarque raciste, ai-je pensé, les noirs considérés comme de la boue. Aujourd’hui je transforme ces mots, avec mes excuses à qui de droit, en « nostalgie de la mort ».

Je viens de mettre WBLS pour accompagner ma péroraison, pour t’ouvrir mes lignes, Calvin, pour attirer vers ma bardane tes veines semblables à un écheveau de fil rouge. Patti LaBelle est en pleine dépression, une prestation qui fait penser à une Ophélie moderne, « Maintenant Que Je Ne T’Ai Plus », glaçante et authentique.

Calvin, je te le demande maintenant — et si c’est du langage d’esclave, si c’est de la soumission, tu peux toujours t’en foutre. Lequel d’entre nous était le serpent ? Si ma salive fait penser que c’est moi, qu’en est-il donc de la bave des rues que tu as apportée dans ma vie et dont tu m’as couvert, tueur ? Lequel d’entre nous possède la nostalgie de la mort — le tueur, ou celui qui aimait le bourreau, sans connaître sa profession ? Est-ce que j’entends bien ta réponse, « Tu l’ignores toujours, dis ? » Bien. Donc. Si, toujours amoureux, je dois devenir l’apologiste, ton tour viendra. Prends-en de la graine.