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Lecture (Toby Olson)

Traduction : Catherine Goffaux

Lecture

J’étais assis dans une gare, dans une ville, quelque part dans un pays. Il était midi, et de l’autre côté de la grande salle à moitié vide où je me trouvais, une femme était assise et lisait un livre. Ses jambes étaient croisées, le dos du livre était posé sur ses genoux et elle regardait intensément les pages, comme si elle venait juste d’ouvrir un cadeau de Noël, une boîte contenant un patchwork compliqué et en découvrait le contenu.

Mais c’était le mois d’août. Nous étions dans une ville du Sud que je connaissais et, en la regardant lire, j’imaginais des vêtements multicolores, des silhouettes floues et humides, mouvantes comme des fils de lecture entrecroisés dans les différents tissus des rues de la ville dont les franges s’étendaient au-delà de la pièce à air conditionné.

Je pensais que ce qu’elle lisait devait se rapporter à cela, son esprit mobilisé par une histoire des tropiques, tandis qu’elle se reposait dans une fraîcheur confortable quelque part ailleurs. Elle a alors soulevé le livre de ses genoux, et je l’ai vue sourire.

Quand je voyage seul comme cela et que je suis assis dans les gares, j’ai l’impression d’être nulle part. J’ai quitté ma vie, les embarras de sa texture et ses responsabilités, la matrice de fils qui la rendent réelle, et je ne suis pas encore arrivé sur l’endroit, avec ses fils particuliers, l’endroit que j’appelle ma destination finale, afin de pouvoir le quitter pour rentrer chez moi. Je pourrais dire, par exemple, je suis allé dans cette ville, je n’ai fait qu’y passer, mais ce n’était qu’une gare, tout à fait pareille à toutes les autres et, bien que je puisse dresser une liste d’endroits, me vanter d’une grande expérience du voyage, ce n’est qu’une histoire. Voyager est comme une histoire, comme en lire une dans un livre : être quelque part où vous n’êtes pas, et cependant être quelque part.

Assis dans une gare, j’ai souvent le sentiment que je pourrais me lever et sortir de ma vie. Je pourrais traverser la salle à moitié vide, jeter mon portefeuille, les étiquettes de mes vêtements, même mes empreintes digitales. Simplement partir dans les franges de cette ville étrangère et recommencer. C’est pourquoi j’emporte souvent un livre quand je voyage et m’assieds dans les gares et lis comme cette femme. C’est une façon d’aller quelque part et de ne pas bouger en même temps.

Je ne peux pas évaluer l’âge de cette femme ou deviner ce qu’elle fait, son « histoire », à cette distance, mais je peux deviner sa concentration à son attitude. Elle a tourné beaucoup de pages pendant que je l’observais, et je me revois, enfant, debout dans une salle de classe, lisant un livre à mes camarades. Je peux presque entendre la maîtresse, me corrigeant gentiment depuis son bureau, « posture, posture ». Alors j’ai perdu l’endroit où j’étais, quelque chose sur la Floride, les maisons et l’humidité.

J’ai une tante qui a plus de quatre-vingts ans mais qui voyage encore. Quand elle va quelque part, puis revient, elle évalue l’endroit où elle est allée à ses centres commerciaux. Les centres commerciaux dans les villes sont comme les gares, mais ce n’est pas ainsi qu’elle les voit. Cet endroit bien en a un bon mais cet endroit-là n’a rien qui mérite qu’on en parle et donc il est suspect. Elle voyage parce que la plupart de ses amies se sont installées en Floride ; elles vivent dans des durex.

Elle veut dire duplex, bien sûr, et elle est consciente de l’erreur qu’elle a faite. Elle la fait souvent dans nos conversations, une étincelle dans son regard, et maintenant l’erreur fait partie de son histoire. L’écouter est comme relire un livre encore et encore et en même temps anticiper sur la lecture, parce que c’est tellement bien. Je veux dire, l’image de cela. Ses amies vivent très près des centres commerciaux et je peux imaginer leurs postures quand elles rampent dans les tubulures roses de leur domicile en latex ultra-mince. C’est duplex qu’elle veut dire, comme un livre dit une chose mais signifie autre chose lorsqu’on le lit.

Maintenant un jeune couple avec deux enfants en bas âge est assis près de la femme, mais elle n’a pas l’air de les remarquer. Elle est en train de lire, et les enfants aussi, de minces livres multicolores, aux couvertures illustrées, comme si les couvertures formaient des franges et comme si ouvrir le livre était entrer dans la ville elle-même. Les parents ont rassemblé tout autour d’eux des valises et des sacs en papier pleins à craquer. Il y a de la nourriture, des jouets, des vêtements, le tout formant un mur bas, les contenant dans une sorte de maison sur leur banc de bois. C’est une famille en voyage qui, je pense, emporte sa vie avec elle, une vie qui contient même les histoires des livres de leurs enfants, de fantastiques histoires, j’en suis sûr : des animaux qui parlent, des arbres pourpres, de petites maisons aussi roses, souples et fiables que celles en latex, près des centres commerciaux que fréquente ma tante, en Floride. Même les parents lisent à présent, adossés contre le banc, comme s’ils étaient assis dans un canapé moelleux, le leur, dans leur salon.

Pas une seule fois la femme qui lit n’a levé les yeux de son livre et ne m’a vu l’observer. Mon propre livre est posé à côté de moi sur le banc de bois, et je me rends compte que deux possibilités s’offrent à moi. Je peux prendre le livre, l’ouvrir et aller quelque part, ou alors je peux choisir de me lever, oublier le train et ma vie, me diriger vers la porte, simplement sortir dans la ville humide et étrangère et devenir quelqu’un d’autre. Tels sont les choix, et les peser, réfléchir tête baissée, c’est comme si je les lisais. Ils deviennent réels tous les deux.

Je lève de nouveau les yeux et m’aperçois que je suis dans un centre commercial. C’est quelque chose que je n’avais pas remarqué, cette rangée de boutiques multicolores derrière la femme et la famille, des gens de l’âge de ma tante qui entrent et sortent. Quelques-uns regardent les vitrines ; d’autres se dirigent vers la porte et la ville limpide, en pensant à leur retour chez eux, images de ces maisons sur les franges, rose tendre et cependant fiables dans leur esprit flexible.

Rien de cela n’était vrai.

Il n’y avait pas de femme en train de lire, pas de famille, pas de ville humide, froide et étrangère. Ce n’était qu’une petite gare sans importance, et moi j’étais dans l’express, lisant un livre sans jamais le quitter des yeux, même alors que nous glissions dans le sombre tunnel de la ville et que les lumières se sont allumées dans la voiture, une gentillesse des chemins de fer, afin que personne ne puisse perdre sa place. Seule ma tante était réelle, et bien que je ne sois jamais allé en Floride, je n’ai aucune difficulté à voir l’endroit où ses amies vivent maintenant.

Néanmoins, la femme a fini par lever les yeux de son livre, en le fermant, et là où l’homme avait été assis, il y avait un autre homme, ou une femme, ou des feuillets d’un journal pendant au bord du banc de bois, abandonnés, destinés à être ramassés par quelqu’un d’autre à la recherche de quelque lecture. Dans son histoire à elle, l’homme pourrait s’être levé et être sorti dans la ville humide, étrangère ; il pourrait avoir découvert qu’il était parti de chez lui trop tôt et, après avoir traversé la gare, il se serait dirigé vers le téléphone ; il pourrait s’être dirigé vers l’endroit où elle se trouvait, s’être assis à côté d’elle et s’être présenté. Je ne sais pas.

J’étais dans le train, le livre parlait d’elle, un livre sur une femme qui n’était jamais allée en Floride, mais qui était pleine d’imagination, un esprit qui n’arrêtait pas de se déployer, et qui lisait beaucoup. Certains pensaient qu’elle était solitaire, livresque, déconnectée de la vie réelle, mais il était évident dans le livre que c’étaient eux qui étaient ainsi. Ils n’étaient pas lecteurs, et pour cette raison n’avaient pas la capacité de mise au point qui leur aurait permis de la voir clairement.

Mais une femme peut être un homme, des hommes peuvent être des enfants, et les vieux qui lisent dans de douces maisons fiables en Floride peuvent être eux tous. Cela a quelque chose à voir avec l’imagination, avec la nourriture, et avec la mémoire.

Le train est sorti du sombre tunnel dans la lumière du soleil alors que je finissais tout juste la dernière page. J’ai posé le livre sur le siège à côté de moi et j’ai regardé par la fenêtre. Des arbres défilaient, puis une rivière. Nous avons alors atteint les premières maisons, aux franges d’une nouvelle ville. C’étaient des maisons toutes semblables, contenant des duplex, et comme le soleil était bas je pouvais voir distinctement à travers leurs fenêtres roses au moment où le train ralentissait à l’approche de la gare.

Des gens étaient assis sur des chaises, des canapés, allongés sur leur lit, tous lisaient des livres. Et j’ai vu une femme debout devant sa fenêtre. Elle regardait dehors et observait le passage du train dans lequel je me trouvais. Elle avait cessé de lire et tenait à présent son livre comme une possession fragile à laquelle on tient, ouvert, comme quelqu’un pourrait serrer un patchwork pour se réchauffer près du courant d’air d’une fenêtre, contre sa poitrine.

Pourtant, on était en août ; j’étais sur le chemin du retour, et, alors même que je la voyais, elle n’était plus qu’une image mentale, sans pour autant perdre de sa force, quand elle eut disparu de ma vue.

Je souriais. Le train est entré tout doucement dans la gare, mais ce n’était pas encore la mienne, et je n’avais pas besoin de bouger. Aussi j’ai tendu le bras pour prendre le livre que je venais de terminer, je l’ai levé dans la lumière et j’ai recommencé.