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La Femme qui échappa à la honte (Toby Olson) Extrait

Traduction : Bernard Hoepffner

PREMIÈRE PARTIE


NACO

Chapitre 1

La coupure avec le passé s’opérait contre très peu d’indemnités. Nous n’avions pas grandi, de sorte que le choc de la séparation ressemblait au moment où l’on quitte la famille ; redevenus des enfants, tous les plans que nous avions soigneusement préparés paraissaient idiots. Le mien avait été de retourner à Chicago. J’avais même mon billet. Mais je me le fis rembourser, j’avais besoin de rester un peu plus et je pris un petit appartement pas loin de la base, tout près de Mother Navy.

Il n’y avait rien à Chicago sinon un autre passé et je suppose que j’avais pensé m’y rendre à cause de quelques images dans ma mémoire : parcourir les rues et les terrains de jeux de mon enfance, aller voir quelques-unes des maisons d’alors. Mais il n’y avait plus personne là-bas, et je restai donc à San Diego, j’allais au cinéma. J’allais boire dans le quartier des bars, je regardais les entraîneuses qui m’avaient excité, le moi que j’avais perdu, je le voyais dans le pantalon serré des jeunes marins qu’elles abordaient. Je lisais des livres et j’allais au théâtre Shakespeare dans Balboa Park, louais des clubs pour jouer un peu au golf à Torrey Pines. Je retournai même deux fois à la base en visiteur.

J’avais vingt-trois ans et j’étais assez âgé pour savoir qu’il fallait prendre des décisions, mais j’étais suffisamment jeune pour ne pas devoir en prendre avant de ne plus tenir en place. À San Diego, il y avait toujours la marine, et je n’étais pas parvenu à quitter la marine. Il me fallait attendre et rompre graduellement avec ce passé, me mettre dans une autre peau que celle des vêtements civils. Je dus attendre un mois, attendre de me sentir installé, avant de me mettre à lire les journaux, un peu plus longtemps avant de commencer à parcourir les petites annonces. Je devais être prêt au moment où je tombai sur l’annonce. Je fus embauché après un entretien.

Il y avait peu de travail à la banque de tissus humains et je crois aujourd’hui que l’hôpital s’était enthousiasmé prématurément en nous engageant pour l’équipe de nuit. On nous engagea tous ensemble, Marv, Morales et moi, tous avec le même passé de techniciens en chirurgie dans la marine. On venait de nous libérer et, la première semaine, en bavardant avec mes deux collègues, j’appris qu’ils étaient également là pour un mois à l’essai.

Marv venait d’une ferme du Kansas. Au lycée, il avait joué au football et, bien qu’il eût des choses intéressantes à dire sur l’agriculture lorsqu’on parvenait à l’empêcher de partir dans une autre direction, c’était de football qu’il avait envie de parler, de ce qu’avait été la vie au lycée et des filles qu’il avait eues parce qu’il était une star sportive. Il avait suffisamment à raconter pour ne pas se répéter pendant les premières semaines et la conversation prenait parfois un peu de profondeur quand on parvenait à lui faire accepter que ce passé avait sans doute disparu et que son attachement pour lui était une façon d’éviter de regarder en face un avenir incertain. Il se mettait à rire quand la conversation prenait ce tour et se penchait sur son transistor. Celui-ci était toujours réglé sur des stations de cow-boys et, quand il nous lançait un clin d’œil en souriant, nous riions nous aussi et il se retrouvait au lycée.

Morales, au contraire, paraissait fondamentalement opaque et, au début, Marv avait plus de facilité pour bavarder avec lui que je n’en avais. On ne pouvait pas dire qu’il n’était pas bavard. Il avait beaucoup à dire mais, quand il en venait à évoquer son passé, il s’exprimait moins bien, devenait un peu réservé et vague. Lui aussi avait apparemment grandi dans une ferme et, pendant les premières semaines, nous pensions qu’il était originaire du Texas. Le fait qu’il nous fallut attendre longtemps avant de comprendre qu’il venait d’un endroit du fin fond du Mexique explique sans doute un peu sa façon d’être. Il avait une façon d’introduire des éléments nouveaux et surprenants dans la conversation, des éléments qui gauchissaient l’image qu’il nous avait donnée de lui-même et, au fil du temps, j’avais l’impression étrange que plus je possédais d’informations moins j’en savais. Je me disais qu’à la fin je possèderais le récit tout entier et que pourtant je ne saurais rien, que je ne connaîtrais que les détails et pas l’histoire.

Morales nous avait dit qu’il appartenait à une famille nombreuse, que son père avait élevé des chevaux et qu’il avait fort bien réussi. C’était quand nous pensions qu’il était du Texas, et je me rappelle qu’il nous donna cette information alors que rien ne l’obligeait à nous en parler, en hurlant pour couvrir le bruit de la musique pendant que nous buvions dans un de ces bars de bouseux où Marv nous avait entraînés autoritairement un soir de liberté.

Plus tard, un soir, alors que nous prenions notre repas à la banque de tissus, nous apprîmes qu’il venait du Mexique et qu’il n’avait qu’un frère et une sœur.

“Mais je croyais que tu avais dit que tu étais d’une famille nombreuse”, dit Marv.

“Ouais, c’est qu’ils étaient tous les deux plus âgés. Je devais faire tous les boulots ingrats. Enlever le fumier de cheval, polir la pierre. Mon père était très strict pour le travail. C’était juste qu’ils étaient plus âgés, je pense.”

“La pierre ? C’est quoi ?”

“Il s’est mis dans le marbre après les chevaux, des dessus de table, des pierres à découper et des cendriers.”

“Quel âge avait ta sœur à l’époque ?”

“Quand ?”

“Bon Dieu ! Là-bas, au Mexique, du temps des chevaux, du marbre !”

“Mon frère était plus âgé qu’elle, deux ou trois ans. Il ne s’entendait pas avec mon père. C’est moi qui devais faire le travail.”

“Et ta mère, alors ?” lui demandai-je.

“Quand ?”

“Oh, merde”, dit Marv.

“À la même époque”, dis-je.

“C’était tout à fait différent. C’était au Texas, là où je suis né. Ma sœur devait avoir quatorze ans ; difficile à dire.”

Les semaines devinrent des mois et il n’y avait toujours pas plus de travail. Les deux équipes de jour suffisaient pour le peu de tissu qu’il fallait préparer et conditionner, et nous savions que notre boulot ne pouvait pas durer longtemps. Nous n’étions plus dans la marine mais dans une entreprise qui devait faire de l’argent et, quand viendrait le moment de la vérification des comptes, on nous virerait.

C’était le début de l’automne à San Diego, un bon moment pour partir se balader et un bon moment aussi pour se préparer à s’en aller. Quand nous reçûmes nos lettres, le pathologiste en personne descendit nous voir. Il s’excusa de devoir se passer de nous, il raccourcit notre temps de travail de quelques heures et nous conseilla de nous faire porter malades quand nous le désirerions pendant le temps qu’il nous restait à faire. Il nous expliqua que c’était lui qui nous avait obtenu le mois de préavis au lieu des deux semaines qui auraient dû être notre lot.

“Sally était si gentille. J’espère qu’elle sera là quand je rentrerai. Elle était l’assistante de la reine de l’école. On est sorti quelque temps ensemble.”

“Tu lui as écrit ?” lui demandai-je.

“Ouais. Au début, pendant mes classes aux Lakes. Mais l’un de nous deux a arrêté.”

“Il y avait un lac tout près du ranch, à quelques miles”, dit Morales.

“Au Mexique, c’est ça ?”

“C’est là que mon père m’a raconté l’histoire.”

“Mais il était où, ce putain de lac ?” demanda Marv.

“Dans le Colorado.”

“Mais tu ne nous as jamais parlé du Colorado”, dis-je.

“Bon Dieu, voilà qu’on est dans le putain de Colorado !”

“Une partie de l’histoire se déroulait dans les Rockies.”

“Mais bordel, il était où, ce lac ?”

Nous visitâmes Coronado Island, nous parcourûmes sans but les rues de La Jolla dans l’air frais et sec, passâmes toute une journée au zoo. Marv ne pensait qu’à Sally et au retour, mais il commença à nous toucher, ce qu’il ne faisait pas auparavant, il nous donnait des tapes dans le dos, à Morales et à moi, agrippait un bras pour nous montrer quelque chose. Il adopta même un air songeur. Il essayait de trouver une façon de dire adieu. Morales paraissait lui aussi un peu changé et je suppose qu’il en allait de même pour moi. J’avais abandonné l’idée de Chicago et pensais aller vers Portland, dans le Nord. Je me souvenais d’agréables conversations familiales sur cette ville et je me disais que j’avais peut-être là-bas quelques parents éloignés. Je pensais que c’était un bon endroit où aller.

Quand Morales aperçut la plage de Coronado, il mentionna l’histoire à nouveau, expliquant que l’endroit n’était pas bien différent de celui où son père la lui avait racontée la première fois. Marv et moi échangeâmes un regard dubitatif ; il était difficile de comprendre comment les deux endroits pouvaient se ressembler. Cependant, nous n’en dîmes rien, Morales changea de sujet et ce ne fut que plus tard, au bar de l’hôtel, qu’il commença à nous en livrer quelques fragments. Nous comprîmes alors qu’il s’agissait d’un voyage et qu’il y avait quelques allusions discrètes à la pornographie. Nous apprîmes également que ce n’était pas une histoire que son père avait vécue, mais une histoire que quelqu’un avait racontée à son père.

Ce fut pendant notre visite au zoo que Marv suggéra une virée à Tijuana, une sorte de fête avant de nous séparer. Il n’était pas surprenant qu’il l’eût suggérée, mais Morales et moi fûmes surpris de voir à quel point il avait déjà préparé tout ça. Il connaissait un endroit, dit-il, un bon endroit où nous pourrions passer quelque temps avec des femmes. C’était plutôt privé, mais on lui avait donné un nom qui nous servirait de mot de passe. Il devait appeler et les avertir de notre venue. Marv était très excité et nous nous laissâmes contaminer par son enthousiasme, pourtant ni Morales ni moi n’étions passionnés par cette idée.

Nous étions devant la cage des zèbres quand il nous en parla et, après quelques blagues et quelques demandes d’informations complémentaires, nous gardâmes le silence et observâmes les animaux, deux familles de zèbres, quatre adultes et, je crois bien, trois petits.

“Je devais avoir une douzaine d’années, et il s’était passé quelque chose entre mon frère et moi. Mon père était parti pour une raison ou pour une autre et, quand il est revenu, j’ai été content de le revoir. Ou peut-être était-ce après le départ de ma sœur ; je ne suis pas sûr. En tout cas, nous étions au bord du lac.”

“Oh, revoilà ce putain de lac !”

“Peu importe ; continue, Morales.”

“Là où il était allé, il avait rencontré un ami dans un bar, un vieil ami qu’il n’avait pas vu depuis longtemps. Le type s’occupait de chevaux, lui aussi, et il avait entendu l’histoire d’un négociant avec qui il faisait des affaires, je crois bien, pas quelqu’un qu’il connaissait vraiment. Si mes souvenirs sont exacts, le négociant l’avait entendue de première main, c’est en tout cas ce qu’il avait dit, ou en tout cas je crois que c’était ce que m’avait dit mon père. Je n’en suis pas sûr du tout. Mais tout cela ne m’intéressait pas beaucoup. C’était surtout le fait que mon père me la raconte, et je ne sais toujours pas vraiment pourquoi il l’a fait. Quand il a commencé à raconter, j’ai cru que c’était une sorte de leçon mais, une fois qu’il s’est lancé, il paraissait simplement avoir besoin de la raconter.”

Il s’arrêta et son regard quitta les zèbres, puis il désigna l’endroit où broutaient les antilopes.

“Mais oui, des antilopes, dit Marv. Continue.”

“C’est tout”, dit Morales.

“Ça ne peut pas être tout ; et l’histoire ?”

“Ma sœur ne montait jamais à cheval, mais mon frère, si ; il se servait d’une cravache quand mon père n’était pas là.”

“C’est ça. Parfait, dit Marv. Mais putain, à Hawaï, je suppose.”

Les jours passaient et c’était la fin de notre dernière semaine de travail à la banque de tissus quand arriva le samedi de la virée à Tijuana qu’avait préparée Marv. Ce serait notre dernier week-end ensemble ; nous devions nous séparer ensuite.

L’air était un peu frais, le vent soufflait en rafales et il faisait sombre, comme en fin de journée, alors qu’il n’était que cinq heures de l’après-midi. Nous sortîmes de la ville et, avant d’avoir atteint la route qui longeait la côte et qui nous conduirait vers le sud et la frontière, nous vîmes du ciel bleu devant nous. Marv n’arrêtait pas de bavarder, le plus souvent il parlait de son retour chez lui, comment il ferait admirer la voiture et tout ce qu’il allait faire avec ses potes une fois rentré. Ni Morales ni moi n’aurions pu dire grand-chose si nous l’avions voulu et, malgré les quelques commentaires que nous émettions quand nous le pouvions, Morales devint silencieux et rentra un peu en lui-même.

Lorsque, ayant atteint la frontière, nous l’eûmes traversée, le ciel s’était dégagé et le véritable crépuscule avait commencé. Nous apercevions les premières lumières de la ville de l’autre côté du petit pont en dos d’âne. La route de terre menant à Tijuana avait pris une teinte sombre après une pluie récente, mais il n’y avait pas de flaques dans les ornières. Il était un peu plus de six heures. Nous avions deux heures d’avance et nous décidâmes d’aller manger quelque chose.

Nous mangeâmes légèrement, dans un petit restaurant que Morales connaissait, dans une rue étroite pas loin du centre ville, des night-clubs et des strip-teases. Le poisson était poché dans une sauce sucrée au beurre, les légumes étaient frais et pas trop cuits. Je fus surpris par la qualité, et Morales m’apprit que c’était un endroit pour les artistes, les commerçants et les hommes politiques. En regardant autour de moi, je me rendis compte qu’il n’y avait pas de touristes, personne ressemblant à un marin. Le serveur ne parlait qu’à Morales et toute leur discussion se tint en espagnol.

Nous restâmes jusqu’à ce que Marv manifeste de l’impatience et, avant de retourner à la voiture, nous nous arrêtâmes dans un débit de boissons pour acheter une bouteille de tequila, de la bonne, celle qu’on sirote lentement. Puis nous nous rendîmes à l’endroit. Marv avait des instructions précises et Morales suivait sur le plan pendant que nous roulions. L’endroit que nous cherchions était situé dans les contreforts, assez loin de la ville.

En avançant dans l’allée à pied, nous pouvions voir une lumière tamisée derrière les rideaux d’une fenêtre à droite de la lourde porte d’entrée. Un homme en complet et cravate, une sorte de maître d’hôtel, nous introduisit dans une petite pièce juste derrière la porte. Il demanda à voix basse de quelle personne il se recommandait et Marv lui donna un nom que nous ne connaissions pas ainsi que le sien, l’homme s’inclina et s’en alla. Il revint presque immédiatement, s’inclina de nouveau et nous fit entrer d’un geste dans une grande pièce à l’aspect victorien, avec des canapés confortables, des fauteuils à oreillettes trop rembourrés, une grande cheminée avec des chandeliers, et un tapis d’Orient usé sur le plancher en bois dur. Il n’y avait personne dans la pièce et, une fois assis, nous échangeâmes des regards gênés. En tout cas, Marv et moi étions gênés, Morales paraissait à sa place là où il était, tout à fait à l’aise dans son fauteuil, jambes croisées sans aucun signe visible d’embarras. Puis les femmes vinrent nous rejoindre.

Elles étaient parvenues à entrer sans se faire remarquer, sans nous surprendre ; elles s’étaient plus ou moins faufilées, pas ensemble mais l’une après l’autre. La première regarda vers nous et sourit, puis elle se dirigea vers le manteau de la cheminée et alluma les bougies dans les chandeliers en argent de part et d’autre. Quand elle se retourna vers nous, son regard finit par se poser sur Marv, elle traversa la pièce en souriant et vint s’asseoir sur le canapé à côté de lui. Je me rapprochai un peu de l’accoudoir, afin de lui faire de la place et de m’écarter de leur couple. Elle se tourna à moitié sur le siège, une main sur le dossier derrière la nuque de Marv, et ils se mirent à parler. Elle était plus jeune que les deux autres, avait des mèches de cheveux blonds et était bien en chair.

Celle qui s’approcha de l’endroit où je me trouvais portait les cheveux relevés et attachés par un peigne en os. Elle avait le teint sombre, était à peine maquillée, si je me souviens bien, et plus âgée que je ne l’étais alors, peut-être trente ans. Elle avait un long cou, très beau, orné d’un fin collier d’or. Lorsqu’elle traversa la pièce pour se diriger vers le canapé, je vis la troisième entrer par une autre porte et aller s’asseoir sur l’accoudoir du fauteuil où se trouvait Morales. Je me rappelle qu’il avait levé son regard vers son visage et s’était mis à lui parler doucement en espagnol, qu’il était sérieux et ne souriait pas.

Nous ne restâmes, tous les six, que peu de temps dans cette pièce et, quand Marv et moi et nos deux femmes sortîmes pour monter dans des chambres différentes au deuxième étage, Morales resta où il était, à parler avec la femme assise près de lui sur l’accoudoir. Je me rappelle ses hochements de tête, l’intensité de son implication dans la conversation, la façon dont il s’exprimait sans faire de gestes.

Ce qui eut lieu dans ces chambres au deuxième étage ce soir-là ne dépassa sans doute pas l’ordinaire. Nous étions avec des femmes expérimentées et elles nous guidaient. Or Marv comme moi avions besoin d’être guidés ; nous étions jeunes, et en fait l’enseignement de la marine n’était jamais allé au-delà de la technique. Je me souviens d’un sentiment de libération et, quand ce sentiment apparut, d’avoir été libéré d’une angoisse qui m’étreignait sans que je m’en rende compte. Je me souviens de m’être endormi, ce qui me surprit à l’instant même où je sombrai dans le sommeil parce que j’étais habitué à travailler de nuit. Je me souviens de m’être réveillé en entendant de l’eau couler et je crois me rappeler une très grande baignoire et un miroir éclairé.

Il était minuit quand je quittai la chambre et retrouvai Marv dans l’escalier. Il était un peu intimidé et plus silencieux que d’habitude et nous descendîmes ensemble dans le salon que nous avions quitté trois heures plus tôt. Morales était assis là, dans le même fauteuil ; il était seul mais, lorsque nous entrâmes, la femme avec laquelle il avait parlé plus tôt arriva avec un plateau en argent sur lequel étaient posés une bouteille de cognac, notre tequila et des verres. Je me rappelle avoir questionné Morales du regard, et son sourire était énigmatique. Rien n’indiquait s’il avait quitté la pièce ou pas. Puis les deux autres femmes se joignirent à nous, l’une d’elles apportait des biscuits, du fromage et des fruits.

Nous bavardâmes un peu avec gêne et peu de temps après les trois femmes bavardaient entre elles et nous parlions tous les trois de choses qui nous étaient communes. Marv donnait l’impression de vouloir parler de l’expérience qu’il avait vécue à l’étage ou au moins de vouloir la mentionner, mais il était trop intimidé pour le faire devant les femmes et il souriait simplement de temps en temps, ce qui était supposé interrompre notre conversation mais n’y parvenait pas.

Un peu plus tard, la femme qui avait été avec Morales quitta la compagnie des deux autres et s’approcha de son fauteuil. Elle se pencha vers lui, lui dit à l’oreille des mots que je n’entendis pas. Il ferma les yeux, attentif. Puis il les rouvrit et nous regarda pendant longtemps. Je le vis hocher la tête et la femme se redressa et alla retrouver ses compagnes. Le regard de Morales la suivit et, quand elle fut de nouveau assise, il se tourna vers nous. Ses yeux étaient à présent un peu laiteux, son sourire hésitant.

“Nous restons, dit-il, nous allons rester, n’est-ce pas ?”