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La Boîte Blonde (Toby Olson) : Extrait

Traduction : Bernard Hoepffner

Handsfree-1949

Le vieux chnoque agita la carte du trésor au-dessus de sa tête, « Dernière chance », et Handsfree observa l’homme cossu descendre de son tabouret et passer entre les tables. Il était vingt-deux heures et il ne voyait plus que très indistinctement le cow-boy, le chatoiement de sa silhouette sous un auvent à travers les traînées de pluie sur la vitre. L’homme cossu avait relevé son col à la porte, et quelques autres clients dans le bar se levaient, certains parlaient de la venue de la tempête annoncée, d’autres se moquaient un peu du vieux chnoque et de sa proposition. Ils étaient quelques douzaines, des Mexicains en salopette et Stetson, des négociants, l’artiste et son compagnon ainsi qu’un jeune couple d’étudiants en archéologie venus ici pour une fouille. Le visage de la jeune femme était couvert de taches de rousseur, sa chevelure une flamme rouge.

Le vieux chnoque portait un complet, une gabardine luisante de sergé en rayonne et une cape noire, dont la doublure, le long des bras et des épaules, se révélait être en soie pourpre. Sa canne laquée noire était suspendue à la barre de cuivre, une troisième jambe, sa virole proche du rebord du crachoir en argent faisant partie de l’attirail nostalgique dont de nombreux éléments étaient disposés ici et là : The Last Chance Saloon, l’histoire d’un passé pas tellement éloigné, des photographies de cow-boys se livrant à diverses activités, de mines d’or et de bétail scotchées avec soin sur le long miroir derrière le bar.

Le vieux chnoque, n’ayant pas entendu d’offres, avait rangé la carte du trésor et sirotait son dernier whiskey, il tanguait d’avant en arrière à la limite de la chute et pourtant il l’évitait en jonglant habilement avec son centre de gravité, et Handsfree tanguait lui-même un peu en l’imitant, par solidarité, lorsqu’il se leva de la table éraflée en pin noueux et souleva sa valise d’échantillons. Il fredonnait un air égyptien sur le fruit du travail et fut la deuxième personne à atteindre la porte. Quand il eut mis un pied dehors, il se retrouva sur un trottoir à Courbet, Arizona, de l’autre côté de la frontière, du désert de Sonora et de Mexico. C’était le mois d’avril, mille neuf cent quarante-neuf, quelques jours à peine avant son vingt-troisième anniversaire, et il n’était arrivé que très récemment de New York City.

Pour ne pas trop rallonger la sauce, se dit-il, en se racontant l’histoire une fois de plus : les papyrus, et puis ces essences. Mon père a un petit atelier et il est égyptologue. Il a maîtrisé le savoir-faire des anciens pharaons. Voici l’image de Hatshepsut, et celle de Sobek, le dieu crocodile. Voici Isis et l’image de Ramsès. Ceci est la douce essence de nefer. Les femmes aiment ça. Je peux vous avoir un cartouche avec son nom en hiéroglyphes dedans.

Mais la vérité était que son père avait été chrétien et était maintenant décédé, sa mère également, tous deux tués dans la foule du Caire par des fondamentalistes islamiques. Et il y avait des usines de hiéroglyphes, et aussi d’autres usines où l’on distillait les essences. Pour les touristes, bien que la peinture soit exacte dans sa reproduction des modèles anciens, qui étaient eux-mêmes des reproductions, exécutées à l’époque sous peine de punitions sévères. Pour rallonger un peu la sauce, pensa-t-il.

La pluie frappa la visière de sa casquette. Les feuilles s’agitaient dans les caniveaux de la rue venteuse et, de l’autre côté, il voyait l’ombre du cow-boy qui se dirigeait vers la cabine en verre, laquelle devint alors un obélisque lumineux, la silhouette de l’homme parlant au téléphone dans une oasis desséchée. « Dernière chance. » Marmonnement du vieux chnoque derrière lui, cliquetis syncopé de clous métalliques sur l’asphalte mouillé tandis qu’il s’éloignait. L’homme cossu était maintenant plus loin sur le trottoir. Il avait ouvert un parapluie cossu et le poussait contre la pluie qu’entraînait le vent. Il tourna à un croisement de rues et disparut, Tut Handsfree glissa alors sa valise d’échantillons sous son mince imperméable et partit à sa suite.

Il avait vendu la Fleur de Sakkara à l’étudiante au visage couvert de taches de rousseur et aux cheveux roux, et également une deuxième petite bouteille, un mélange nommé Nuit arabe, et l’artiste lui-même était venu observer leur négociation autour d’une table dans un coin du bar. C’était un homme plus âgé, de grande taille, avec un visage mince et un air interrogateur. Il parlait anglais avec un accent français, bien qu’il parlât très peu et, quand Handsfree avait étalé les papyrus pour qu’il les regarde, il avait émis un léger rire, mais sans dérision. Il était évident qu’il comprenait le processus et la valeur, et ses quelques questions et commentaires équivoques, même son rire tranquille, semblaient approbateurs. Il s’intéressait aux problèmes de l’originalité et de la reproductibilité, aux relations entre l’art et le commerce. Il parla des figures peintes et du dessin mécanique, de copies photographiques. Handsfree remarqua que son compagnon, resté seul à leur table, paraissait lui-même une reproduction. Dans les quartiers les plus sombres du Caire, il avait vu beaucoup de gens comme lui, minces et furtifs, et pourtant très beaux. Il ressemblait beaucoup à l’artiste lui-même, presque une copie, chacun étant en tout cas une copie de l’autre. Il était assis, immobile, à la table, de profil, comme s’il attendait d’être animé par quelque puissance.

Pour finir, l’artiste n’acheta qu’un seul papyrus, mais à un bon prix. On y voyait une scène peinte provenant de la tombe d’un noble, celle de Sennefer, le maire de Thèbes de la XVIIIe dynastie, également le principal fournisseur en vins d’Aménophis II, c’était en tout cas ce qui se racontait. Le maire était debout devant sa femme, leurs bras tendus l’un vers l’autre, mais probablement sans se toucher, ou alors de façon hésitante. L’épouse portait des vêtements compliqués, sans doute sa robe de mariée, et le maire était lui aussi paré de très beaux atours et ressemblait beaucoup à son épouse. Le mur derrière eux était semblable à une devanture de magasin, orné de hiéroglyphes qui paraissaient, étrangement, pharmaceutiques. Handsfree avait montré d’autres peintures à l’artiste mais il ne semblait pas s’intéresser aux pharaons et aux dieux.

Les rues sombres et étroites entre les maisons trapues en pisé prirent fin très brutalement à la limite de la ville, Handsfree sentit alors la terre et non le béton sous ses pieds, sentit des épines du christ et des aiguilles de junco transpercer ses jambes de pantalon dans l’ombre tandis qu’il suivait la silhouette qui gravissait la pente devant lui.

À présent l’homme tenait son parapluie fermé dans son poing. La pluie s’était transformée en un crachin brumeux et, quand l’homme atteignit le sommet peu élevé de la colline et qu’il disparut de l’autre côté sans hésiter, Handsfree accéléra le pas jusqu’à ce que lui aussi ait atteint la crête de la colline, où il fit une pause pour reprendre son souffle et pour examiner ce qui s’étalait devant lui.

Il se tenait sur un tertre qui donnait sur une petite prairie, près du centre de laquelle un étang ovale et marécageux luisait doucement au milieu de fleurs sauvages jaunes et bleues et d’herbe verte dans la lumière de la lune invisible. Il distingua un pont branlant en bois sur la rive opposée de l’étang et, au-delà, les volumes ombrés de quelques meules de foin brillantes blotties contre un bosquet de grands hêtres flous à l’extrémité de la prairie. Tout au loin, à travers les hautes branches sommitales des derniers arbres, il aperçut, pas très clairement, une rangée de maisons en pierre de style victorien, une rangée d’un agencement rigide, comme si une rue de ville avait été construite là-bas, isolée au milieu de l’abondance de la nature, ses toits pointus, des sentinelles contre tout empiètement, et tout au bout de ces maisons, derrière elles et bien plus haute, une croix à la pointe du clocher d’une église située sur ce qui pouvait être une autre rue, ou route, les deux axes formant eux-mêmes une croix à leur intersection. Et il y avait d’autres maisons en pierre, trois ou quatre, au-dessus de la prairie sur sa droite, chacune isolée des autres par quelques arpents de terrain.

Il était possible que près d’ici vécût la vieille femme connue pour les potions et les traitements avec lesquels elle guérissait les maladies masculines, prostatiques aussi bien que vénériennes. Elle était aussi douée pour les maladies de peau du désert, le psoriasis et diverses dermites urbaines également, c’était en tout cas ce que Tut Handsfree avait entendu dire, la rumeur l’ayant atteint, bien que toujours dans un langage voilé et prudent, alors même qu’il n’était à Courbet que depuis peu de temps et, lorsqu’il commença à descendre du tertre par le chemin qui traversait des buissons de créosote et d’agave, se dirigeant vers la lisière de la prairie et sa flore plus inoffensive, étrange dans cette partie du pays, appartenant plutôt à la côte est ou alors provenant d’un tout autre continent, il aperçut l’artiste et son compagnon, ayant reconnu quelque chose dans les épaules du premier et dans la façon dont l’autre, ayant adopté une posture semblable, se tenait près de lui.

Ils étaient à bonne distance mais c’étaient bien eux, et ils paraissaient chercher un numéro sur une des maisons isolées en pierre. Ils se trouvaient dans la lumière de la demi-lune, visible à présent parmi les nuages qui couraient très vite dans le ciel, en direction du sud, entraînant le vent et la pluie vers le Mexique. Peut-être était-ce la maison où vivait la vieille femme, c’était en tout cas ce que pensait Handsfree, et il lui parut bizarre qu’ils soient en train de chercher par là, à une heure aussi tardive. Mais l’homme cossu avait maintenant traversé la passerelle à l’extrémité de l’étang et s’éloignait de plus en plus ; Handsfree cessa de suivre des yeux ce couple bizarre et accéléra le pas, ses chaussures s’enfonçaient dans la terre spongieuse, l’herbe humide mouillait le revers de son pantalon, tandis qu’il empruntait la piste rectiligne et résolue descendant dans la prairie que l’autre lui avait tracée.

Quand il atteignit le pont, il s’aperçut que l’étang avait gonflé avec la pluie, sa surface n’était qu’à quelques centimètres des planches pourries sur lesquelles il se tenait. Maintenant que la tempête s’éloignait, les mouchetures marquant sa surface devenaient rares. De la fumée flottait sur la rive, un échange humide et gazeux grâce auquel l’herbe paraissait illuminée de l’intérieur, chaque brin devenu une petite épée touchée d’argent sur son tranchant. Impressionniste, se dit-il, c’est comme si j’étais dans une peinture impressionniste, comme dans un autre siècle, presque comme ça.

Debout sur le pont, il voyait l’homme cossu qui avançait parmi les meules de foin, traversait le pré, tout au fond, où l’herbe montait jusqu’aux genoux, puis entrait dans le bosquet de hêtres qui définissait le bord le plus éloigné de l’étang. Il marchait maintenant beaucoup plus droit, en fait, il marchait à grandes enjambées. Ils étaient tous les deux arrivés par ce chemin détourné, avec des hésitations, l’homme devant lui plongeait déjà dans les ruelles et les allées sombres, disparaissait de sa vue pendant de longs moments, comme s’il était conscient qu’on le suivait et qu’il ne tenait pas à révéler sa destination, bien qu’il ne se fût jamais arrêté, qu’il n’eût jamais regardé derrière lui, pour autant que Handsfree ait pu s’en assurer. Mais à présent il paraissait tout à fait sûr de lui-même, ou bien il ne se faisait plus aucun souci.

Quelques nuages de traîne passèrent devant la lune, sa lumière brillait dans les interstices, et les dernières rafales de l’orage secouèrent les hautes branches des hêtres, faisant tomber une averse sur la visière de sa casquette. Puis il fut derrière les arbres, sur la lisière éloignée de la prairie, où un sentier suivait une légère pente en direction de cette rangée de maisons en pierre qu’il avait aperçue indistinctement à travers les branches. Il y avait d’autres branches maintenant, chêne d’Emory et chêne bleu dépouillées de leurs feuilles, et il vit une lumière artificielle derrière elles, une tache rouge et, à la droite de celle-ci, une seconde tache, verte, et il pouvait à présent entendre quelque chose, le faible grondement d’un moteur au loin.

L’homme cossu avait de nouveau disparu et Handsfree pressa le pas, plus du tout motivé par le désir de vendre des papyrus, du nefer ou du jasmin, mais animé par une curiosité pure, et il était résolu et attentif tandis qu’il suivait l’autre à la trace dans les ronces et les dernières touffes d’herbe de la prairie, jusqu’à retrouver une végétation du sud, buissons d’iode et de chamise, et il fut alors sur la crête, au milieu des yuccas, à quelques pieds de blocs de béton surélevés, ce pâté de maisons isolé formant une rue citadine et le large trottoir devant la rangée de maisons victoriennes identiques qui, il le voyait bien maintenant, étaient des imitations préfabriquées, raides, immédiates, ressemblant au centre d’une ville qui n’avait pas encore été construite, ou qui allait être construite, une rue de boutiques, rideaux derrière les fenêtres des bureaux au premier étage, mais grandes vitres au niveau de la rue, une rangée de boutiques chic, vêtements, produits de beauté et électroménager, réverbères électriques en veilleuse imitant des lampadaires à gaz disposés régulièrement en une ligne bien ordonnée le long du trottoir.

Il passa de la broussaille à la terre, puis grimpa sur le trottoir, à une trentaine de centimètres du sol. L’homme cossu restait visible, mais pas longtemps, jusqu’à ce qu’il saute du trottoir au carrefour suivant, puis tourne à droite dans un chemin de campagne pour disparaître derrière le dernier bâtiment de la rangée, et Handsfree accéléra pour le rattraper, passa devant les devantures illuminées par des lampes et par la lune, étalages de beaux vêtements et de minces mannequins enfermés à l’abri du désir derrière une vitre sur laquelle l’image étirée de son ombre courait devant lui, le bruit spongieux de ses chaussures trempées s’effaçant derrière lui.

Ce fut alors qu’il vit la camionnette au coin de la rue, la quête myope de ses phares verdâtres inondant l’étroit chemin, et il entendit le moteur monter en puissance lorsqu’elle commença à traverser le carrefour. Lui-même y était presque arrivé et, lorsque la camionnette passa devant lui, il entrevit la silhouette sombre du cow-boy dans une lueur rose venue de derrière la vitre de la cabine. Il était penché en avant sur le volant, le regard fixé sur l’endroit vers lequel se dirigeait l’homme cossu. Et puis la camionnette disparut et il ne resta plus que la faible lumière des faux lampadaires à gaz sur le trottoir, une lueur ici ou là quand elle se reflétait dans de vagues flaques d’eau de pluie. Il entendit alors le bruit profond, percussif des coups de feu, deux explosions sourdes, puis le rugissement du moteur et, une fois qu’il eut sauté du trottoir et tourné dans le chemin raboteux de campagne, il aperçut l’homme qui titubait là-bas, qui tentait de se retenir au fût d’un réverbère planté dans un buisson au bord du chemin étroit, mais qui, l’ayant raté, tomba lourdement sur le réverbère, rebondit, s’affala sur lui-même pour finalement finir par terre, le corps à moitié dans le chemin, jambes et pieds près de la base du réverbère.

Handsfree voyait les feux arrière qui rougeoyaient au loin, les coups de fouet de l’herbe dans l’ombre qui frôlait la carrosserie de la camionnette, dont l’arrière chassait en accélérant sur les ornières du chemin puis, lorsqu’il eut couru jusqu’à l’homme et se fut agenouillé près de lui, il vit le sang qui jaillissait de son cou.

Il tendit un bras pour couvrir la fontaine avec sa main. Les yeux de l’homme étaient ouverts et le regardaient, et il vit la mince moustache noire se transformer en un mince trait rouge au-dessus des lèvres qui bougeaient quand le sang jaillit de son nez. Il sortait aussi par ses oreilles, puis par ses yeux, et le jet intermittent du cou se transforma en un gargouillis momentané avant que Handsfree puisse appuyer dessus et contenir le flot.

Il sentit l’humidité collante et tiède autour de ses genoux et, quand il regarda la terre dure sur laquelle il était agenouillé après avoir détourné son regard des yeux sanguinolents de l’homme, il vit le cercle rouge irrégulier s’agrandir, rose sur les bords là où il se mêlait à la pluie qui n’avait pas encore été bue par la terre. Il se déplaça de quelques centimètres en arrière mais le cercle qui s’agrandissait le suivit. Puis il se retrouva debout au-dessus de l’homme, sa valise d’échantillons toujours pressée contre sa poitrine. Il jeta un coup d’œil vers la droite, vit la clef de voûte de l’arche au-dessus de la porte de la chapelle, l’enseigne de l’hôtel boulonnée sur le côté et le hall sombre au-delà, puis, s’étant baissé vers le revers de la veste en tissu élégant de l’homme, il le repoussa et glissa ses doigts dans la fente de la poche intérieure. Il sentit le cuir d’un portefeuille, l’extrémité d’un stylo et quelque chose d’autre. C’était une mince enveloppe que, sans raison particulière, il libéra puis, sans regarder l’inscription sur le papier, il la mit dans la poche de son imperméable. Il se redressa alors, se retourna et avança rapidement dans le chemin. Il se dirigeait vers la prairie et la passerelle qui lui paraissaient maintenant constituer la transition entre un lieu étranger et un autre, mais un lieu néanmoins de quelque réconfort de par sa familiarité, et il gardait les yeux fixés sur ses pieds, cherchant les traces de son récent passage, la preuve qu’une autre personne, un naïf, était passé là à peine quelques minutes plus tôt.

Quand Tut Handsfree se réveilla le lendemain, il se sentit de nouveau tout excité au souvenir de l’excitation qu’il avait ressentie en sortant la note de l’enveloppe qu’il avait prise sur le cadavre de l’homme et en découvrant qu’elle était rédigée en arabe. Il avait traduit : Nous pouvons offrir vingt, puis quinze pour cent. Une autre main avait ajouté une question tout aussi brève, mais en anglais : Et mon bonus ? L’enveloppe portait simplement à un nom, Rashid, suivi par un numéro de boîte postale à Courbet. Il n’y avait pas d’adresse d’expéditeur, mais le cachet de la poste indiquait Snowflake, une ville d’Arizona à une bonne distance de là.

Handsfree se leva et alla se laver au bout du couloir, puis il revint, s’habilla et se prépara un pot de thé, qu’il but en rédigeant lui aussi une note : J’ai trouvé ceci sur le chemin. Est-ce que cela a un rapport avec le meurtre ? Puis il prit son imperméable dans le petit placard sans porte, ferma et verrouilla sa chambre et descendit l’escalier qui menait à la rue.

Il vivait dans un quartier mexicain pauvre mais bruyant, la rue vibrait du passage des piétons et de toutes les voix, celles des enfants et celles des marchands qui, debout devant leurs boutiques de nourriture et de vêtements, vantaient leur marchandise. Il alla jusqu’au coin de la rue, son imperméable sur le bras, et acheta un journal en anglais dans le kiosque étroit du vendedor de periódicos.

Il avait adressé son enveloppe à la police de la ville et y avait mis la lettre volée accompagnée de sa note ; il introduisit l’enveloppe dans une boîte aux lettres bleue près de l’endroit où il se trouvait, le soleil brillait maintenant dans un ciel limpide. La brise était fraîche et, lorsqu’il repartit en direction de son immeuble, il la sentit agiter son imperméable là où celui-ci était posé sur son bras replié. Quand il fut rentré dans sa chambre, il se prépara un autre pot de thé, s’assit à la petite table en bois et ouvrit le journal.

Il y avait eu deux meurtres. L’homme cossu, disait-on, s’appelait non pas Rashid mais John Doe, Monsieur Tout-le-monde. Son portefeuille ne contenait que de l’argent, en grande quantité, et l’enquête qui avait démarré semblait s’orienter vers le trafic de drogue et d’autres activités clandestines. Le médecin légiste concluait qu’il était mort sur le coup, mais Handsfree savait que ce n’était pas vrai. Il avait dit « kath » ou « care », puis quelque chose d’autre avant que ses yeux ne se remplissent de sang et qu’il meure.

Au-dessus de l’article annonçant la seconde mort, il y avait la photo floue d’un homme couché dans un fossé le long d’une route au bord du désert. Il paraissait très détendu, jambes réunies, mains posées sur le ventre, visage exposé au soleil matinal, les yeux fermés pour se protéger de son éclat, comme s’il voulait bronzer. C’était le vieux chnoque, le poivrot qui avait agité la carte du trésor dans le bar, et en lisant l’article sous la photo, Handsfree apprit qu’il s’appelait El Malabarista, qu’il avait été musicien, pianiste et chanteur, qu’il avait travaillé dans des bars de l’autre côté de la frontière et parfois à Courbet ou un peu plus au nord. Il avait été plus ou moins célèbre quand il était plus jeune et était resté un artiste populaire même quand il s’était mis à boire. Il avait soixante-sept ans. Mais il ne vieillirait pas plus, pensa Handsfree. Rien d’intéressant n’avait été trouvé sur lui.

Ce soir-là, Handsfree se rendit au Last Chance Saloon, autant par curiosité que pour ses affaires. Il s’y rendit tôt, un peu avant dix-neuf heures, il y avait très peu de clients dans le bar. Deux hommes étaient assis au comptoir et un trio de cow-boys jouait aux cartes à une table près du juke-box. Mais la jeune femme aux cheveux roux était là, ainsi que son compagnon, et Handsfree se dirigea immédiatement vers leur table, leur sourit à tous les deux et s’assit, posant sa valise d’échantillons par terre près de sa chaise.

« Vous avez vu les deux meurtres dans le journal ? » demanda-t-il.

« Nous y étions » dit le jeune homme et Handsfree vit disparaître les taches de rousseur de la jeune femme au moment où elle rougit. Elle avait rougi du fait de l’information donnée et du souvenir de ce moment-là.

« Ils lui ont tranché la gorge, dit-elle tandis que sa voix montait, prête à se briser. Et ils lui ont cassé tous les doigts, des deux mains !

« Mais, comment ? » demanda-t-il.

« Ce n’était pas loin de la fouille, répondit le jeune homme. Nous étions allés au bord de la route faire une pause, vers neuf heures ce matin. »

« C’était horrible ! » dit la jeune femme.

« Mais vous avez dit “ils” »

« Générique », dit le jeune homme, et Handsfree saisit l’expression désapprobatrice sur le visage de la jeune femme, quelque chose entre eux qui allait au-delà de cette remarque, le manque de délicatesse et de style du jeune homme, ou simplement le caractère déplacé du mot.

« Il y avait sans doute trop de froideur pour que ce soit personnel, dit-elle. C’était trop méthodique. Vous avez vu comment ils l’avaient disposé là, dans le journal, je veux dire ? »

« J’ai lu qu’on n’avait rien trouvé sur lui. »

« Vous voulez dire la carte », dit le jeune homme.

« Elle n’était pas là, répondit la jeune femme. Il n’y avait rien. Seulement sa canne. »

Il n’y avait rien d’autre à dire, et Handsfree mentionna l’autre meurtre, mais ni l’un ni l’autre ne fit le lien avec l’homme cossu de la veille au soir, et il changea de sujet.

« Et l’artiste ? » demanda-t-il.

« Il a quitté la ville, répondit la jeune femme. Je l’ai vu à gare routière. »

Elle avait incliné la tête de côté, son regard tourné dans cette direction en parlant et Handsfree jeta un coup d’œil dans la même direction et aperçut le compagnon de l’artiste, à nouveau immobile et de profil, assis à une table près de la fenêtre. Il y avait encore un peu de lumière dehors, un reste du soleil, qui venait de se coucher, et la fenêtre était un mur opaque rougeoyant derrière lui.

C’est l’image rémanente de l’artiste, pensa Handsfree, comme un souvenir reconstruit qu’on aurait laissé dans une frise. Il ressemble à Sennefer sur le papyrus, cette reproduction. Mais l’artiste serait-il alors la mariée, ou la copie de la mariée ? Tout est dans les vêtements, se dit-il, dans les bijoux et dans les essences. Il l’avait déjà remarqué précédemment, à la fois sur le papyrus et sur l’original. Il l’avait même remarqué dans les rues du Caire, et il le voyait à présent dans le couple assis devant lui à la table.

Elle avait des cheveux roux, des taches de rousseur, et elle était pâle, son compagnon s’était laissé pénétrer par le soleil, n’avait pas mis de chapeau, et était aussi sombre qu’un Égyptien. Cependant, avec l’excitation provoquée par les meurtres et les nouvelles, dans les liens entre eux, leurs visages contenaient une attente semblable, un désir sur le seuil de quelque accomplissement. Et si ses cheveux n’étaient qu’une perruque, et si elle n’avait pas porté de chapeau.

Il dut détourner le regard, revenir vers la fenêtre, mais le compagnon de l’artiste avait disparu, et pourtant il avait l’impression que son image était toujours là, à présent derrière la vitre, inviolée, désirée et permanente.