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Petit Casino (Gilbert Sorrentino) : Extraits

Traduction : Bernard Hoepffner

  L’empreinte de la mort

Parfois les gens se voient dans l’obligation d’habiter des périodes de leur vie dans lesquelles ils ont pénétré, et on dirait alors que la mort leur a parlé, ou, ce qui est plus inquiétant encore, qu’ils sont eux-mêmes des compagnons de la mort. Il est rare que d’autres personnes s’en aperçoivent lors de leurs relations quotidiennes, mais cet aspect est évident dans les photographies prises pendant ces périodes.

Sa femme et lui sont debout l’un à côté de l’autre en tenue d’été décontractée, confortables et, comme on dit, contemporains, mais par ailleurs sans rien de remarquable. Derrière eux se trouve une table de cuisine surchargée, en désordre même, au centre de laquelle, étrangement, une mandarine est posée sur une grande tasse à café, et, sur le mur du fond, il y a un très mauvais dessin au crayon, œuvre de la fille d’un voisin, en dernière année de l’École de Musique et d’Art. Des productions aussi malhabiles témoignent d’inévitables erreurs au cours de la sélection des talents. Sur le visage de l’homme, on peut voir, très clairement, l’empreinte de la mort laissée là des années auparavant par les décès de sa mère et de son père, morts à moins d’un an l’un de l’autre. Comme pour beaucoup de gens, cela ne fut pas une belle mort, ils étouffaient, luttaient, tremblaient, leur regard fixe exprimait leur étonnement à la vue de leur corps qui se refermait avec impatience, qui, littéralement se débarrassait d’eux. Assez ! Assez !

Et puis ils n’étaient plus là, ils s’étaient éteints. Le visage de sa femme a, mystérieusement, emprunté la platitude grisâtre, subtilement pincée, de son visage à lui, de sorte que l’on dirait qu’elle aussi a à voir avec l’autre côté.

Mais voici une autre photographie d’un homme d’une quarantaine d’années, disons qu’il est le frère de la femme, et ses yeux, dans un visage placide, béat, presque suffisant, contiennent cette expression un peu folle et vitreuse que les fantassins appelaient le regard de mille mètres. À l’endroit exact où s’achèvent ces mille mètres, ou bien peut-être là où ils commencent, se tient la mort elle-même, sous un déguisement banal, elle ressemble à James Stewart dans un de ses rôles d’ami honnête. Le visage de l’homme sur la photographie est dérangeant, car son maintien paisible dément le regard fou, lequel révèle la sombre vérité. La mort, sous les traits de James Stewart, s’approchait peut-être quand la photographie a été prise. Ce qui expliquerait en grande partie la terreur oculaire.

Et voici un groupe de huit ou neuf enfants sur un terrain de jeux à Brooklyn en 1959. Il y a quatre garçons et deux petites filles qui sourient et grimacent de toute leur bouche édentée, leurs chemises et leurs shorts sont trempés par les systèmes d’arrosage dont les embruns vaporeux sont visibles à l’arrière-plan. Pour un peu, ils vous fendraient le cœur. L’un de ces enfants, une douce petite fille aux cheveux noirs et raides, coupés courts, avec une minuscule Médaille miraculeuse au bout d’une chaîne à son cou, a croisé les bras sur sa poitrine. C’est cette pose qui, d’une certaine façon, vous fait accéder à l’expression derrière la douceur de son joli visage. L’expression occultée est celle que l’on peut voir chez les prisonniers d’Auschwitz, bien que cette petite fille ne sache rien d’Auschwitz. Il repose la photographie, il cache la photographie, mais il ne sait pas du tout pourquoi. Et pourtant le message est passé, oh oui. C’est en de tels moments que nous sommes obligés de saisir combien la mort est étrange, combien elle est éloignée de nous, combien elle nous est étrangère, impénétrable, inamicale. Dans son éloignement absolu de toute notre expérience, elle est inhumaine.

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Ou : « La mort n’est pas un événement de la vie. On ne vit pas la mort. » (6.4311)

Clic. Là tu nous vois ; là tu ne nous vois plus.

Clic.

Beaucoup de gens ne parviennent pas à comprendre pourquoi certaines religions n’autorisent pas les animaux à entrer au paradis. Eh bien, nous savons qu’ils n’ont pas d’âme, mais beaucoup de gens se posent également des questions à ce sujet. En ont-ils une ? Quand le Ravissement arrachera Joe Bob Joe de son pick-up Ford, Mr Joe aura du mal à abandonner Rend et Tear, ses « si gentils » Rottweilers.

« Qu’il change de religion et il sera véritablement sauvé ! » dit Bob Joe Bob, sans beaucoup d’à-propos, peut-être.

Que, par la miséricorde de Dieu, leur âme et les âmes de tous les fidèles disparus reposent en paix. Amen. Ce qui implique, sans doute, que si Dieu n’a pas envie, dans, naturellement, certains cas sélectionnés, de se montrer miséricordieux, ces fidèles disparus pourraient ne pas reposer en paix.

Mandarine était, vraiment, tout ce qu’ils invoquaient, mais elle est morte depuis près de 50 ans. Bob Eberle l’a bien connue et avait même, à ce que l’on dit, été amoureux d’elle. Il est peut-être mort maintenant, lui aussi.

De quoi les imbéciles s’occupent-ils en vain ?

Péché leur conception, leur naissance est chagrin.

Leur vie un opaque brouillard d’erreur,

Leur mort hideuse tempête de terreur.

John Webster était, de toute évidence, peu familier avec la rhétorique de la thérapie du deuil.

J’ai entendu Ray Eberle, le frère de Bob, chanter un soir à la fin de sa carrière assez peu remarquable, dans un saloon de Brooklyn qui s’appelait Henry’s. Le groupe qui l’accompagnait était un horrible trio, piano, accordéon et batterie, mais il était prêt à tout. Il m’a taxé d’une cigarette au bar. J’étais sur le point de lui dire que je l’avais vu au Paramount avec Glenn Miller, mais à quoi cela aurait-il bien pu servir ?

Clic.

  Les potes de 6B4

Mario chaussait tous les jours des caoutchoucs pour aller à l’école, car l’empeigne de ses chaussures était craquelée et déchirée, les semelles usées jusqu’à la corde. Naturellement, il aurait pu choisir de ne pas mettre de caoutchoucs car c’était, même pendant les années trente, l’Amérique, et la liberté, plus grosse qu’une maison, était en phase définitivement ascendante. Un garçon cruel convaincu de sa propre supériorité eut un jour l’idée de le tourmenter à propos de ces caoutchoucs, des caoutchoucs de travail, indubitablement, des caoutchoucs d’abattoir, avec leur épaisse semelle rouge, impossible de s’y tromper. La fureur qu’il a aperçue dans la tension du corps de Mario l’en a dissuadé, cependant, et lui a fait garder ses distances. Un bon nombre des garçons de la classe, au courant de ses intentions, ont été déçus, parce qu’ils espéraient que Mario allait peut-être, selon le langage de l’époque, faire une tête au carré à ce salopard. Peut-être même, avec l’aide de Dieu, le tuer. Personne ne le regretterait, les potes de 6B4 moins que quiconque.

* * *

« J’aimerais que toute la douleur que ______ ressent puisse être infligée, dans les grandes largeurs, à mon pire ennemi » est une phrase qui fait du bien. Si l’on ne peut souhaiter à ses ennemis souffrances ou mort, à quoi servent le péché et la rédemption ?

Jacques a dit : après ses dures années d’enfance, partagées avec son frère aîné Mike, Mario a suivi Mike et Connie, l’épouse de Mike, à Trenton, New Jersey, pour Dieu sait quelle raison. Ils vivent peut-être encore là-bas, à danser le Jersey bounce, c’est-à-dire qu’ils perdent leur temps.

Selon l’avis général, c’est en tout cas ce que je crois comprendre, le mot « poteau » est tombé en désuétude, sauf à des fins ironiques ou parodiques. C’est-à-dire qu’il fonctionne un peu à la manière de la nouvelle trop bien écrite.

« Dont nous avons lu, ah, bien trop d’exemples. »

  Sur un coupé Studebaker

Il emmène Bubbsy, qu’il déteste, mais sans savoir pourquoi, sur le toit, pour des raisons jamais expliquées, des raisons auxquelles le beau gosse tranquille qui a passé plus ou moins toute sa vie dans les saloons n’a jamais fait l’ombre d’une allusion. Sa mère l’a nourri et vêtu, et pourtant elle quitte rarement le bar, sauf quand elle titube jusqu’aux toilettes pour dames en compagnie d’un roué bituré ou d’un autre. Il tire Bubbsy par les cheveux jusqu’au bord du toit et le jette en bas. Bubbsy atterrit sur un coupé Studebaker, sa tête défonce le toit de la voiture et éclate en projetant partout du sang et de la cervelle. Il se penche par-dessus le rebord du toit et allume une cigarette, puis laisse précautionneusement tomber une allumette éteinte, visant le corps, mais le vent pousse l’allumette très loin sur le côté et elle disparaît. Il pense que le coupé appartient à ce grand connard qui habite au-dessus du marchand de bonbons au coin de la rue. Ce qui serait pas mal.

* * *

Cache-cache : mort. Il était allé à Lincoln Hall. Après la mort de Bubbsy, on l’a enfermé à Coxsackie, puis à Dannemora. Personne ne savait où il était allé par la suite, bien qu’aient couru des rumeurs persistantes, ridicules, selon lesquelles il faisait du cinéma, avec un visage différent.

« Y font tout ce qu’ils veulent, putain, à Hollywood. »

Bubbsy aimait torturer les chats, torturer et faire souffrir cruellement les petits enfants. S’il avait vécu, il serait probablement devenu une petite frappe joviale, le-copain-de-tout-le-monde, un ivrogne et un frappeur de femmes convaincu, comme son frère aîné, Mac, le flic.

« Il y a toujours, c’est vrai, quelques pommes pourries dans le tonneau, mais ce n’est pas bien du tout de condamner et de noircir toutes les autres personnes honnêtes, travailleuses et respectueuses des lois qui et ainsi de suite, et qui et cetera, et qui, tous les jours que Dieu fait, font ceci et font cela et puis aussi tout le reste. »

Cela pourrait vous arriver. Cachez-vous. Et cherchez.

Les mêmes ténèbres les enveloppent tous.

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  Les fardeaux de la Dépression

Prenez un sangouiche aux spaghettis ! Prenez un sangouiche aux spaghettis couvert de morceaux de saucisse de Francfort froide ! Prenez un sandwich d’huile de foie de morue, un sandouiche qui vous fera pousser du poil sur la poitrine, sur la tête, sur les mains et sur vos pieds gelés !

Un sandouiche au ketchup ? Un sandouiche ketchup-et-moutarde ? Ou alors, petit bonhomme, que diriez-vous d’un sandouiche aux haricots verts froids ? Un sandwich à l’ananas en boîte irait très bien avec un gros pot plein bonté divine à ras bord de citronnade Epco ou de jus de raisin Kool-Aid, de même sans doute qu’un sandwich aux épinards en boîte. Du succotash sur du seigle moisi ? Mmmm.

Un sanguehouiche au fromage-blanc-et-patates-bouillies-froides sur du pain Bond rassis, voilà le truc comac ! Vous parlez nutrition ? Alors, également, les sandwichs aux lamelles de poivron vert avec du Crisco ne pourront que vous revigorer après une longue journée à discuter de plans de carrière. Et n’oubliez pas de faire un tour chez ce bon vieux Gallagher, mon gars, pour boire une cruche de Trommer’s : piquante, légère et pétillante ! Et savoureuse ! C’est la boisson préférée des grandes universités, vous ne l’avez pas oublié ?

Comment nourrir votre famille de cinq, ou même six personnes, avec un dollar par jour, sans mettre en danger ni leur santé ni leur bien-être. Rien que deux sous de jugeote et le tour est joué !

Gardez-vous bien, oh, gardez-vous bien de ces terribles pains perdus briochés, des brioches à la cannelle, des brioches à la noix de coco, des beignets, des doughnuts et des pâtisseries danoises : elles vous entraîneront dans la tombe, ouimsieur.

Arrêtez les sandouiches laitue-margarine, siouplaît. Regardez donc ces enfants souriants dans la cuisine ensoleillée ! Regardez-moi ces caries et ces oreilles suppurantes ! Du bacon, des saucisse, des œufs et des toasts avec du beurre ! Ça marche à tous les coups.

Ensuite, quand les toux ont un peu cessé de se faire entendre, ces rustauds peuvent se tremper le caractère en allant vendre Liberty devant les bouches de métro. « Comment Nourrir Votre Famille en Expansion avec Cinquante Cents par Jour », c’est dans le dernier numéro, eh ben !

Et pour l’amour de Dieu, qui n’a pas les pauvres désœuvrés à la bonne, comme nous le savons tous, évitez s’il vous plaît ces steaks épais, la purée de pommes de terre au beurre, les sauces lourdes, les desserts pleins de crème, toutes ces préparations mortelles qui mettent à mal les cœurs courageux, dac ?

Les toasts au saindoux vont peut-être apaiser certaines fringales, mais modération, modération.

Comme il est étonnant que les pauvres aient toujours mangé une nourriture saine, riche en légumes, en blé complet, pauvre en graisse et en sucres. Sacrée chance, qu’ils avaient, non ?

Voilà ce qu’il vous faut — un sangouiche au chou-rave sur ce qui ressemble à une tranche vert pâle de délicieux pain Silvercup ! Bourré de vitamines Q et T.

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Herbert Hoover est mort à l’âge de 137 ans, il va sans dire. On raconte qu’il n’a jamais mangé un steak, de toute sa vie, et que son dîner préféré était du fromage blanc sur des biscuits secs avec un verre de lait écrémé.

Il n’a pas dit des chômeurs qu’ils étaient « des flemmards bons à rien », et quant à la rumeur qui lui a attribué cette remarque, on a pu remonter jusqu’à Ethel et Julius Rosenberg, décrits comme des « Juifs sans Dieu non crétiens [sic] » dans Jesus Knows News. C’est une rumeur cruelle, et en outre d’assez mauvais goût.

Lorsque les fardeaux de la Dépression et de certaines aberrations telles que la Bonus March ne pouvaient pas être allégés par de joyeuses évocations de Tom Mix, Mr Hoover pratiquait souvent la pêche à la mouche, qu’on appelait alors « le sport des ducs ». Il mettait sa cravate de Stanford.

« Ne m’enfermez pas » s’écriait le preux Président en direction des bois aromatiques. Et il serait bientôt l’heure d’un oignon cru.

  L’image même de la solitude

Un terrain vague désolé. Un garçon d’environ quatre ans, en blouson déchiré, rapiécé, qui lui vient d’un frère, un bonnet tricoté sur la tête contre le froid intense d’une fin d’après-midi du mois de mars. Il est seul, farfouille avec un bâton dans les débris de briques cassées rouges et ocre, de tessons de porcelaine brunie, de bardeaux malades, de branchages, les ordures et les détritus de ce quartier en décrépitude qui tente de survivre à l’extrême limite du délabrement total. C’est l’image même de la solitude. Le père du garçon, qui est sorti le chercher alors que les ténèbres amères commencent à recouvrir les toitures basses des maisons du quartier, l’observe, le cœur brisé, en silence. Il sait, bien qu’il ignore complètement qu’il le sait, que le garçon, seul dans le calme triste de ce terrain vague gris et déprimé, sera toujours seul sa vie durant et que le monde lointain et compliqué dans lequel il va vivre est un monde qui lui sera toujours étranger. Ce savoir pénètre le père avec une efficacité virale et, des années plus tard, il se souviendra de ce jour-là, se souviendra même de la forme d’une feuille brune posée à ses pieds, crépitante.

Et des années plus tard, après une longue période d’éloignement et de silence, le garçon, à présent un homme solitaire, écrira une lettre à son père, où il suggèrera que les années de séparation et de mésentente pourraient, peut-être, prendre fin, pourraient, peut-être, être « guéries », selon l’étrange mot qu’il utilise. Et le père, timidement, précautionneusement, répond, avec un amour circonspect et un soin exquis, mais sans espoir. Le garçon n’a certainement aucun souvenir de la mort de l’espoir au centre de ce terrain vague, au centre de cet après-midi glacial, inquiétant dans la mince lumière du jour qui tombait et dans le froid sale. Le père n’aura aucun moyen d’expliquer à son fils la vérité qui l’a assailli tandis qu’il l’observait depuis le trottoir avant de l’appeler pour lui dire de rentrer à la maison. L’existence du vide sans amour sur ce terrain vague blafard au centre de ce pâté de maisons quelconque à Brooklyn à la fin des années cinquante se trouvera dans sa lettre, sera sa lettre et, alors même qu’il la poste, cette lettre, pleine de phrases précautionneusement construites qui ne demandent rien, et n’attendent rien, et ne promettent rien, cette lettre qui n’est qu’un salut, laborieux mais authentique, ne recevra pas, il le sait, de réponse.

* * *

Céline a écrit que « les vivants qu’on égare dans les cryptes du temps dorment si bien avec les morts qu’une même ombre les confond déjà ».

Personne ne pensait alors que les terrains vagues appartenaient à quelqu’un, on pensait plutôt qu’ils appartenaient à tout le monde, lieux d’anarchie tranquille. Un terrain vague tirait son caractère du quartier qui l’entourait. De ce fait, il désignait avec précision un certain présent de ce quartier, sans fournir la moindre idée quant à son avenir. Placer une figure humaine vivante au centre d’un terrain vague revient à composer une sorte de réalité iconique qui est, étrangement, plus réelle que ne l’est la présence de la figure vivante qui se trouve au centre du terrain vague.

Il est difficile d’être père.

Pas d’amour. Rien du tout.

  La péniche

Depuis le rebord glissant du quai le garçon saute en direction de la péniche amarrée là. Il l’a fait des dizaines de fois au cours des dernières années, ayant calculé la lente montée et le glissement du vaisseau maladroit que la houle rapproche puis éloigne du quai mais, cette fois-ci, il évalue mal la distance et, une fois dans l’air, bras tendus et jambes moulinantes, il se rend compte qu’il ne va pas retomber sur le pont. Son pied gauche touche le plat-bord, mais la péniche s’éloigne de lui sur l’eau, rendue vitreuse par le diesel. D’autres garçons, immobiles sur le quai dans la lumière anémique et le vent sec d’un après-midi d’octobre, se figent dans une terreur momentanément silencieuse, conscients du fait que le pied de leur ami a glissé. Il tombe entre la coque et le quai au moment où la péniche est à la plus grande distance du quai, retenue, absolument immobile, par ses immenses aussières effilochées. Lorsque le garçon refait surface, la péniche se soulève et entame son terrible glissement vers lui, portée silencieusement, tranquillement, par la houle en direction du quai. Un matelot entend les hurlements des garçons sur le quai et émerge, à moitié ivre, de la cabine de fortune aménagée sur le pont avec des planches et du papier goudronné, et il sait, immédiatement, ce qui se passe, qu’il n’y a rien à faire. Il se tient derrière le plat-bord et plonge le regard dans l’espace entre la coque et le quai, aperçoit le petit visage dur du garçon, blanchi par le choc et la peur, et hurle, d’une voix que la fureur et l’angoisse rendent perçante, avec un accent norvégien presque comique, que le putain de sale gosse n’est qu’un sale con tout à fait dingue et putain qu’il se barre de là, et puis le garçon devient un craquement mou et une explosion de matières molles et, bizarrement, ne fait aucun bruit lorsqu’il est écrasé — une mort dégueulasse.

* * *

« Qu’as-tu vu en tombant ? Qu’as-tu entendu en coulant ? Es-tu devenu ivre d’entendre ? »

Le garçon n’aurait pu comprendre ces vers autrement que de manière littérale. C’est-à-dire, à condition que quelqu’un ait su lui faire découvrir le poème dont ils sont tirés. Mais qui aurait su ?

Va pêcher. Et le blues dans la nuit.