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Salmigondis (Gilbert Sorrentino) : Extraits - Chapitres 1 & 12

Traduction : Bernard Hoepffner

 
1. LUCIFERS DÉCHUS

S’il ne s’agissait pas essentiellement d’une chose aussi terrifiante, il serait amusant d’être assis ici à côté du cadavre de Ned Beaumont, dans cette sombre maison au bord du lac noir et froid, tandis que le vent hurle dehors avec la voix d’une âme damnée. J’ai l’impression de me trouver dans la main de Dieu, un fragment du puzzle incomplet qu’est ma vie.

Vous devez me croire quand je vous dis qu’honnêtement j’ignore si j’ai tué Ned Beaumont ou pas. Je sais qu’il est étendu sur le sol du cabinet de travail, le visage déformé par la fureur, cette fureur qui était devenue une si grande partie de son existence quand il appartenait au monde des vivants. Je « sais » qu’une balle l’a tué. Je sais que je ressens toujours une profonde affection pour lui, pour la façon remarquable dont, lui et moi, avons été associés pendant tant d’années. Mais j’ignore si oui ou non j’ai tiré sur lui. Mais est-ce bien d’une balle qu’il est mort ?

Lorsque je m’imagine en train de me regarder, j’ai l’impression que je suis détendu. Qu’est-ce que je vois exactement ? Un homme, fortement charpenté, vêtu avec désinvolture d’un complet en crépon de coton (un peu trop léger pour la vague de froid automnale et soudaine dont les rafales sont venues nous surprendre depuis le Canada), un scotch soda dans la main droite, dans la main gauche, une cigarette. Mon regard est, je suppose, calme et presque distant. Je suis en train de décider si je vais appeler la police ou non. Ned Beaumont est mort. Je dois accepter ce fait. Je dois accepter l’éventualité qu’il a été tué par moi.

Si seulement je parvenais à me rappeler les événements de la soirée ! Si je parvenais logiquement, chronologiquement à me les représenter, à les retrouver jusqu’au moment où le pistolet a aboyé brutalement ! Pour cracher sa sinistre flamme ! Peut-être était-ce un suicide ? Peut-être. Mais pourquoi Ned Beaumont aurait-il voulu mettre un terme à sa vie, lui qui avait tant de raisons de vouloir vivre ? Daisy l’aimait — non, permettez-moi de me corriger — Daisy l’adorait. Et Ned Beaumont, à sa manière insouciante et flamboyante, adorait Daisy. À présent il est étendu, mort, dans le cabinet de travail, sa pauvre tête souffrante dirigée vers la cheminée, ses pieds dans un tas horriblement chamboulé de vieux magazines, son visage déconfit et déformé. Ses chaussures luisent gaiement à la lumière stellaire qui pénètre par la fenêtre après s’être reflétée sur les eaux du lac. Étrange et ironique épiphanie ! Si seulement je pouvais me rappeler… mais tout cela est un fouillis de choses sans liens, de petites choses.

Plus tôt (c’était certainement plus tôt), nous étions debout, côte à côte, regardant dehors par cette baie vitrée à travers laquelle la sinistre lumière iridescente et reflétée d’étoiles lointaines et pâles vient maintenant se glisser.

« Un verre, Ned Beaumont ? » dis-je.

« Ça me ferait plutôt du bien », aboya-t-il.

« Que voudrais-tu boire, bredouillai-je. J’ai tout ce que tu veux ici… vodka, bourbon, gin… »

« Un scotch serait parfait, soupira-t-il. Avec un soupçon de ru. »

« Qu’est-ce donc que le “ ru ”, Ned Beaumont ? » m’enquis-je avec affabilité.

« Le ru ? Le ru est une sorte d’eau pure très chic », gémit Ned Beaumont. Il s’assit lourdement dans un fauteuil, bouleversé.

« Est-ce que de l’eau toute simple, du “ robinet ”, ferait l’affaire ? » demandai-je en me dirigeant vers le petit bar dont je me sentais étrangement et immodérément fier.

« Naturellement, répondit Ned Beaumont d’un ton las. Le mot “ ru ” est une sorte d’affectation, utilisée le plus souvent dans l’expression affectée, “ bourbon et ru ”. »

« Je ne te suis pas. » Je faisais de mon mieux pour rester aimable, mais une fureur froide m’envahissait. « Bourbon ? »

« C’est la boisson que j’ai mentionnée afin de te donner un exemple de la manière dont le mot “ ru ” est le plus souvent utilisé. Le “ ru ” est une sorte de merveilleuse eau de source, ou d’eau de puits, ou une eau de torrent extraordinairement cristalline. Cela signifie en fait “ quelque chose ” avec de l’eau… Je voulais dire que je voulais un scotch avec de l’eau, c’est tout. »

« Je te comprends maintenant, Ned Beaumont, gloussai-je. Tu aimerais un grand scotch avec de l’eau. Glace ? »

« Quoi ? Qu’as-tu dit ? »

« J’ai dit : Glace ? »

« Mais pour l’amour de Dieu, de quoi parles-tu ? » cracha Ned Beaumont.

Je sentais la fureur froide, qui n’avait pas cessé de m’envahir, se transformer en calotte glaciaire ! Il m’observait comme s’il me voyait pour la première fois, toujours un mauvais signe chez ce gros costaud que je qualifiais d’« ami ».

« Je voulais simplement savoir si tu voulais ton scotch avec un peu de “ glace ” ou pas, Ned Beaumont. » Mes yeux s’étaient remplis de la douleur indésirable — bien qu’étrangement plaisante — que provoquait mon incroyable, mon immense colère, et j’eus l’impression que j’aurais pu écrabouiller son chapeau, sans plus attendre.

« Dis donc, que signifie “ un peu de glace ” ? Bon Dieu ! » Il tremblait visiblement, de colère, de peur, ou était-ce du fait d’une immense frustration ?

« La glace ? La glace ? Mais enfin, Ned Beaumont, tu plaisantes. Pourquoi traiter Halpin de cette façon ? La glace, Ned Beaumont, la glace ! Réfléchis, mon bonhomme ! Réfléchis ! »

Il se leva et se tourna très lentement vers moi. J’aperçus, avec un dégoût soudain, sa lourde mâchoire, l’ombre bleutée sur ses joues, sa chemise froissée, les taches de sueur qui apparaissaient sous ses aisselles comme deux plaisanteries obscènes.

« Marty, murmura-t-il. Est-ce que je perds l’esprit ? T’ai-je, oui ou non, entendu me demander si je désirais ce petit verre, mon minuscule scotch avec de l’eau, et de la glace ? »

Je me mis brusquement à rire, un frisson me parcourut l’épine dorsale. « C’est bien ça, Ned Beaumont, tu m’as bien entendu. C’est ce que je t’ai demandé et c’est ce que je désire toujours savoir. » Je me rendis compte que j’étais resté dans la même position depuis apparemment quelques minutes, quelques heures, quelques jours peut-être. J’aurais juré que l’horloge s’était arrêtée. Je n’avais pas la moindre idée du temps qu’avait duré notre discussion. Je transpirais visiblement, un verre dans une main, une bouteille de scotch dans l’autre. « Oui, Ned Beaumont. Telle est ma question. J’attends ta réponse. Est-ce… si compliqué ? »

Ned Beaumont se dirigea à grands pas vers la fenêtre avec cette démarche souple, puissante et masculine qui au début avait attiré l’attention de Daisy Buchanan. C’était lors de la soirée organisée pour la publication du nouveau roman de Cecil Tyrell, Pots cassés, et Daisy n’avait pas cessé de l’observer toute la soirée, le regard vissé sur ses longues jambes tandis qu’il passait avec souplesse d’un groupe à un autre. Son mari, Tom, était resté au bar, comme d’habitude, sans se préoccuper d’elle selon la façon cavalière qui lui était coutumière. J’ai passé des nuits entières sans dormir, des siècles me semble-t-il parfois, à espérer que Daisy puisse poser un regard admiratif sur mes jambes. À présent le propriétaire de ces jambes se trouvait devant la fenêtre et observait le lac balayé par le vent qui s’étendait devant lui comme une main sombre et mystérieuse, étrangement incrustée de moutons pareils à une sorte d’eczéma répugnant.

« On pourrait probablement appeler cette eau du “ ru’, Martin », dit-il entre ses dents. Les mots parurent se figer dans l’air et y rester suspendus. Je pouvais presque les voir se frayer un chemin vers mon oreille, tituber dans le silence qui brusquement s’était abattu.

« Donc, de la glace », fis-je en riant et en serrant la bouteille avec une sorte de fureur démente, ou de haine hiémale.

« Oui, de la glace », dit-il, d’une voix épuisée. Il se tourna vers moi et je vis que son visage était celui d’un vieil homme fatigué. « Martin… » commença-t-il.

« Ned Beaumont, fis-je remarquer. Ned Beaumont, “ glace ” est une expression plus ou moins proche de “ ru ”. Elle signifie “ des glaçons ”. C’est tout. C’est une expression, on ne peut pas dire argotique — disons qu’elle appartient au langage courant. Je n’avais pas l’intention de t’énerver. Je ne savais pas… » J’eus l’impression de m’être un peu adouci à son égard, l’épaisse calotte glaciaire de ma colère fondait et coulait comme — de l’eau de ru. J’éclatai d’un rire strident.

« Mais c’est extrêmement intéressant. C’est intéressant au plus haut point. Glace, grimaça-t-il. Je peux comprendre comment l’expression est devenue coutumière. C’est vraiment très inventif, Chuck, vraiment très inventif ! » Il rejeta sa tête en arrière, lança son Grand Rire, le Rire que Daisy, je le savais, adorait. Son Rire était de l’Art. Il m’aurait été pénible de lui expliquer que je n’avais pas inventé l’expression. Il valait mieux, sans doute, le laisser croire exactement ce qu’il avait envie de croire. Dieu sait qu’il ne possédait pas grand-chose. Il paraissait reconnaissant, et presque sans défense. Son regard était posé sur moi, presque le regard chargé de gratitude d’un chien. Ned Beaumont se laissa aller à rire une fois de plus.

« Tu as un rire remarquable, Ned Beaumont, dis-je en riant. Un rire qu’on ne peut qualifier que de contagieux. À quoi cela tient-il ? »

« Le rire est un don de Dieu, dit Ned Beaumont avec un sourire. In risu veritas. » Il se remit à Rire !

« Comme c’est vrai », fis-je remarquer doucement.

« Quoi ? »

« Comme c’est vrai, hurlai-je. C’est ce qu’on dit. »

« Oui. Naturellement. Pas la peine de hurler, mon vieux », concéda Ned Beaumont.

Je finis par lui servir son verre, par me servir également. Notre conversation nous avait épuisés et nous restâmes assis devant le feu qui flambait étrangement, nos verres à la main, à fumer pensivement. Je savais que la raison de notre rencontre flottait dans l’air, à la manière de quelque sinistre animal en plastique attendant une occasion de s’interposer entre nous et de nous donner le cancer. Le peu de maîtrise de soi que manifestait Ned Beaumont, sa mémoire défaillante, son Rire spectral — s’il s’agissait bien d’un Rire — me rappelaient encore et encore la raison de cette rencontre. Je fouillai mon cerveau enfiévré afin de trouver un biais qui me permette d’amener les deux — « démons-femelles » — dans la conversation. Je savais ce que Ned Beaumont « ressentait » pour elles, je savais le pouvoir qu’elles avaient pris sur sa vie, je savais qu’il était absolument incapable de tolérer la moindre critique à leur sujet.

Tout en sirotant mon verre, je suggérai, avec désinvolture : « As-tu vu Corrie et Berthe récemment, Ned Beaumont ? Dis donc, quelle magnifique flambée ! Je crois bien que j’y discerne des formes ! »

Une espèce de faux silence maladif et têtu s’abattit sur la pièce, un silence au milieu duquel la voix de Ned Beaumont jaillit comme une malédiction de nomade, comme le susurrement du vent paranoïaque au-dehors. Mais… était-il réellement dehors ?

« Je ne parlerai pas d’elles, ni avec toi ni avec d’autres personnes », dit-il, les dents serrées. Sur son front bombé, de grosses perles luisantes de transpiration étaient apparues. Ses mains se mirent à trembler si fort qu’il renversa un peu du contenu de son verre.

« Tu renverses un peu du contenu de ton verre, Ned Beaumont, opinai-je. La moindre mention de ces deux jeunes femmes paraît te faire sombrer dans une nervosité inhabituelle. En ce moment ces noms occasionnent un petit accident. » J’avais choisi mes mots avec la plus délicate précision.

« Tu n’as pas le droit de parler d’elles — ici ! » Il fit un grand geste du bras pour souligner le dernier mot et le contenu de son verre se vida alors en cascade, la majeure partie tombant dans les flammes sauvages de la cheminée. Elles crachèrent et dansèrent, comme prises au piège, les ombres de la pièce se mirent à bondir sauvagement. Pour la première fois j’eus peur. Peur de ce que j’allais sans doute devoir faire !

« Ned Beaumont, pour quelle raison crois-tu que j’aie voulu te rencontrer ce soir ? Nous ne discutons plus jamais de rien, notre confiance mutuelle est quasiment obsolète. Accepte-le, mon vieux. Accepte-le ! » Je criai presque par-dessus son Rire soudain, tentant d’ignorer les images fugitives de divers Tableaux de Maître que celui-ci évoquait.

« Ce sont de merveilleuses jeunes femmes, merveilleuses ! » Il se dirigea à grands pas vers le bar pour se servir un autre verre ! « Je ne crois pas que toi, tu puisses comprendre », bredouilla-t-il.

« Quoi, Ned ? »

Il se tourna vers moi, son visage transformé en un masque de fureur blême mais ardent et fervent. Il me méprisait.

« Je te dis, mon vieux pote, que tu ne peux pas, ou ne veux pas, comprendre — cela revient au même. » Il s’affaira inutilement à se préparer un verre.

« Oh, entonnai-je. Mais tu te trompes, Ned Beaumont. Tu te trompes. J’attends depuis des semaines, depuis des mois, que tu me parles d’elles. J’accepte que je n’ai pas, jusqu’à présent, compris. Je vois — je vois quelque chose en elles. Leur charme, leur grâce, leurs “ pouvoirs ”, en supposant qu’il s’agisse bien de pouvoirs. Elles possèdent même une sorte d’élégance et de style qu’elles ont acquis de façon surprenante. »

« Je suis content que tu puisses voir ça », cracha Ned Beaumont.

« Mais pourquoi, m’enquis-je, pourquoi ces femmes puériles ont-elles des oreilles si grandes et si flexibles ? »

C’était comme si j’avais frappé de toutes mes forces sur son visage éteint. Il blanchit, il blêmit, sa main se mit à trembler, il s’avança vers moi en émettant un cri rauque, comme le cri d’un animal qui souffre, son visage était celui d’un animal en plastique pris au piège dans un terrier.

Je ne peux pas me rappeler ce qui s’est passé ensuite ! Je ne peux pas me rappeler si nous nous sommes battus, ou si nous nous sommes disputés, je ne peux pas me rappeler si oui ou non je — l’ai tué !

Je suis maintenant assis ici, dans le silence que couvrent les lamentations de ce vent d’âme damnée. Les étoiles sont lumineuses, leur lumière un million de pures étincelles d’espoir, de beauté, de promesse — pour quelqu’un. Mais pas pour moi ! Bientôt, j’appellerai la police et je serai confronté à leurs questions grossières, à leur quête incessante et routinière des « faits ». Comme si les « faits » pouvaient vraiment expliquer ce qui s’est passé ici ce soir ! Comme si les « faits » pouvaient vraiment révéler la sinistre mainmise de Corrie Corriendo et de Berthe Delamode sur Ned Beaumont ! Et Daisy ? Comment Daisy pourra-t-elle jamais croire que j’ignore honnêtement si j’ai ou non assassiné, ici, dans cette villa estivale désolée, son Ned Beaumont adoré ? Beaumont le rieur, le souple Beaumont…

Mais j’ai le temps. Le temps d’appeler la police, le temps d’appeler Daisy Buchanan, le temps de tout faire. Laissez-moi prendre une ou deux heures de votre temps afin de dessiner les sentiers d’obsidienne de cette tragédie. Laissez-moi donc vous ramener presque un an en arrière jusqu’à un magnifique après-midi d’hiver. Un an ? Plutôt une éternité, me semble-t-il, aussi lointaine que les étoiles impassibles et extravagantes dont la lumière vibre timidement au-dessus de nous, ici, dans ce monde tordu, monde d’erreurs, de cœurs brisés. Permettez-moi de vous raconter l’histoire, donc, comme si vous étiez assis à mes côtés, assis confortablement dans cette maison silencieuse, tandis que le vent noir se jette contre les vitres, tandis que le goût d’un bon whisky est encore sur nos lèvres. Ce sera plus simple si vous me laissez parler à bâtons rompus, sans m’interrompre. Toute l’histoire vous sera racontée, je vous le promets. Elle n’est pas très jolie.

Donc. Imaginez-vous un magnifique après-midi de janvier. Le ciel est d’un bleu irréprochable.

 
12. COMME FLEUR SOUFFLÉE CALMÉE

« Comment, Maistre Halpin ! Quoy ? Est-ce doncques la paour qui se pavane dans ces orbes brillantes qui autrefois estinceloient de la brillance que l’on peut appercevoir chez un gentilhomme plaisamment rassasié d’un bon Rhénan ou d’un genereux flacon de Canarie ? Fi, Fi doncques ! Pouah ! Très mal guerdonne à votre trogne honneste d’autoriser les noires ombres de l’Averne à l’obscurcir. Ne craignez point, je vous en supplie, car je viens icy en herault de l’amistié, qui pourroit fort bien s’aprester de wachet luisant a paillettes de bros eclatants, et non en masquerado depesché par ce fripon sournois, Prince Mephisto. Frontis nulla fides. Pacifie-toy et reste assis, mon bon Martin, et laisse ton esbranlement se prendre à sursaulter et à bouillonner de mesme, Iesuchrist, que le chaudron posé, tout barbouillant, prez la plaque de cheminée de l’honneste dame, très en hiver. Palsambleu, mais ton col est tant descharné et tendu que n’importe quel coquin pourroit croire que tu as mist des piccadilles aussi acerez que poniardo hespaignol ! À ceste distance, mais à plus d’un pouce et, par les ossemens sanctifiés d’un pardonneur, à moins d’une brasse, je jure que j’entends ton sang courir aussi fraile et froid que la petite biere aigre de Boreas l’enchifrené luy-mesme ! Considere. Ce sont de telles embastonnées qui font d’un doulx et bon esperit un lunatique enragé, s’il n’est point arresté comme aignel perdu ou gaigné en un jeu gaillard de brusquembille. Est-ce la bequille et le bandeau sur l’œil que tant tu apprehendes ? S’il en est ainsi, consideres, car je n’ai ne l’un ne l’aultre. Le corbeau croassant qui se pose sur mon poignet ? Mais il n’y a pas ici d’oiseau d’enfer. Non est inventus. Seurement, ce ne peut estre mon sourire qui fait luire la sueur sur ta trogne comme rosée marine sur le grossier pourpoinct du pescheur ? Plaies de Dieu ! Ce sourire que je t’adresse estoit supposé reschauffer et resconforter, mais oui ! apporter lumiere et esmerveillement comme le fabuleux Promethée secourut l’homme primitif. Le ciel sçavoit que je ne desirois point te chastier, n’obliger tes tristes rotules à se coigner ne ta bouche à baisloir telle celle d’un rustaud, mené à la proplexité en une heure rustiq et simple de hautes coquilles. Mes oeilz ne l’eussent-ilz pas absorbé comme beveur ne hayst le bon vin, jamais je n’aurois cru que tes oreilles trembloient, en verité, par la souffrance de Iesu, comme un courtisan bichonné se vaultrant à genous devant le throsne de son souvrain ! Esse posse videatur. Ainsi doncques me semble. Où sont doncques le gazouil, la canonnade ? Où sont les flammes exuberantes qui debvroient voltiger dans le doulx Zephyrus, pour signifier response si vile à mes salutations, me semble-t-il, civiles ? Aulcune response, et il n’y a là rien d’estonnant, je le proteste ! Certes, spectre je suis, mais gentil bonhomme de spectre, un spectre de compagnie du tonneau et du fromage de Cisteaulx, mignon et debonnaire et nigaud de spectre qui prend plaisir aux bouts rismés et à la doucette, doulx, balmé autant que rire argenté de fillette, ce genre de spectre. Eh oui ! Ni de ces oeilz morts ne recevra le regard petrifiant de la Meduse, ne la vue du bazilic pour glacer ton sang et metamorphoser jusqu’à la mouelle de tes os en glace ! Simplement et sans destour, laisse-moy te dire, Sire Martino, je viens, gai compagnon de mes jours parmi les vivants, par amistié spectrale, oui, et pour converser avec toy quelque temps. Doulcement. Doulcement. Assisons-nous et laisse ta paour tintinnabulante fermer les oeilz et sommeiller, ainsi pourras-tu prester l’oreille au tien très vieil amy, car ce n’est que moy, en verité, Ned le bon vivant, dont tu apperçois les restes mortels estalés ici en une posture blessant convenances, vacants de toute vie, parfaictement imbecile de mine. Ah, pauvre sac de viande froide, est-ce doncques toy, Maistre Beaumont ?

« Comme est l’usage chez ceux qui respirent, comme je me remembre clairement, avec la clarté d’un clairet, et je te prie de pardonner à ma pointe boiteuse, les jours, si loingtains apparemment, quand pour la premiere fois nous nous attachasmes en camaraderie aimable. Le soubvenir mesme de ce temps jadis fait resonner ses doulces cadences dans mon esperit, et je jure que s’en esleve un parfum qui s’apparie, oui, pouce pour pouce, et presté pour rendu, à l’odeur exquise qu’engendre le nid du Phœnix dans toute sa conflagration aromatique. Les tiens oeilz s’escarquillent de m’entendre l’advouer ? Pourtant, où est l’esmerveillement. Certes, la fumerolle ténue d’une ombre comme moy-mesme, un esperit perdu et flottant, un ignis fatuus peu substantiel du vaste monde, peut s’attacher à un soubvenir et l’estreindre tout autant qu’un gentilhomme qui respire encor. Comment se fait-il, je ne le sçavois, que la memoire, comme un peloton de la soie la plus fine, desbrouille son fil de telle sorte que tout rustre puisse le suivre, oui, jusqu’au cueur du labyrinte de la verité elle-mesme ! Tout comme les vierges disparues pleurent de grands flots salins alors que, titubantes, elles conduisent des singes en enfer, caelum petimus stultitia, et j’ai fort bien observé les tristes et chastes esperitz dans leurs tragiques danses morisques au milieu du soufre enflammé et de la puanteur de la fumée sulfureuse, tandis qu’elles pleurent, dis-je, en se remembrant les combats amoureux qu’elles ont declinés, et les galants qu’elles ont chasque nuict congediés à leur lit, roulant des oeilz, leur chair tendre embrasée de desespoir venerien, ainsi ai-je egalement pleuré au soubvenir remembré du doulx amour que j’avois de la vie, soubvenir pareil à une actualité telle qu’elle sembloit inscrite dans une ballade, ou dans un conte de jeunesse insouciante tant chasque incident m’estoit revivifié par la brachygraphie rusée d’un cerveau fiebvreux. C’est gravé en moy en lignes d’or scintillantes, aussi clairement imprimées dans mes entrailles mesme qu’une croix de saint André !

« Ah, Iesuchrist, tu me voyois alors, un homme de cire, gentil Martin, et j’ai beau en rougir de l’ennoncer, c’estoit une opinion que je cherissois et que je rappelois pour l’observer avec grande regularité, mais, on auroit pu croire que chasque aurore rougissante me preparoit un jour de feste. Ce m’est pour le present une estocade au cueur que d’y faire retourner mes pensées. Qu’en est-il advenu, quelles larmes et quelles actions desesperées, Oh, l’immense vastité de tout cela ! Ce que je croyois estre du faisant eternel, ou du cabri si tendre, ou du veau dans une saulce verte de la couleur de l’herbe nouvelle, eh bien, tout cela se transforma en une tranche grossiere d’un pauvre fromage et en galimafrée. Tu ne peux estre sans te rappeler comment tous les deux, lors de notre bouillante jeunesse, notre sang surgissant comme celuy d’Achille dans son ardent courroux, notre courage de lion nous aïant transformés en deux ardents capitanos, nous fismes le siege des forteresses verolées dans lesquelles regnoient, stupefiés, ces empereurs faineants qui, lumiere de Dieu ! n’estoient en verité que des estaffiers et dont les benefices entiers estoient tirés de leur maquerellage des appetits les plus bas de la populace. Leurs livres, eh bien, n’estoient que des possettes pour les putains ou, pour leur faire maintient ioyeulx et face ouverte, addicions pueriles à des bille-vezées telles que tire-le-gant, mourre et cline-mucette ; ces manufactures, certes, tu t’en souviens, estoient les murs contre lesquels nous dirigeasmes, diebus illis, toutes nos rudes machines et notre brave artillerie bellicque. Peux-tu le nier ? Ces jours d’antan, vus d’aujourd’huy, mais, c’estoit un veritable Elysée, joyeux et celebrant telle la Douzieme Nuict, et aussi doulx que l’hydromel. Iesuchrist, j’aurois pu croire que tout ce que j’avois desiré, garçon vert et plein de seve, estoit parvenu à une maturité parfaicte ! Mais nuages noirs, passementés d’un bout à l’autre des armes massives de Jupiter, nous avoient dressé embuscade, haut dans les cieux argentés que nous croyions ainsi avoir esté daubés pour nous et notre magnifique camaraderie. Notre fin a esté decidée bien au-delà de nos jubilations terrestres. Aliquid latet quod non patet.

« Pauvre Martin, cesse de sangloter. Ex lachrimis lachrimae. La vie n’est qu’une pauvre piece que joue un coquin bredouillant, et ne peut s’achever que dans la poussiere et le linceul. Alors quand je n’estois que petit garçon, je me laissai aller à de vaste resves. Et, je t’y exhorte, ilz estoient aussi vifs et mignons que chariots de Chine poussés par un vent espicé, aromatique ! Par-delà les frontieres des estudes costumieres d’un escolier estoient-ilz situés. Pardienne, crois-tu que s’est alors presentée à ma fantaisie falconelle que ce monde aspre pouvoit estre aultre chose que gaillardes, courantes et joyeuses hayes rustiques ? Par la mort bœuf ! Qu’elle puisse estre la loge où nous revestons notre drap mortuaire ? De telles pensées n’estoient que chimeres pour ma robuste energie ! C’est l’aage qui revele le triste spectre, notre horrible Maistre en chemise de nuict blanche, au regard, oui, et seulement l’aage. Dans ma prime jeunesse, je voulois estre marin, un corsaire sanglant sur le pont d’un brigantin ou brigandin, plongé, par Dieu, dans les doublons jusques aux coudes ! Mais aussi un soldat, un sergeant, un capitano, glorieux en culottes somptueuses et avec un chapeau en velours couronné d’une plume flamboyante afin de clamer ma force et le courage intrepide de mon bras. Comme je m’imaginois le grand air que j’aurois en duc, en comte, et mesme, oui, en empereur mesme des bouchers abominables ! Non, les talents dans mes resves estoient loin d’estre doulx, mais je voulois des entrailles qui verroient sans fremir un veritable fleuve de sang. Oui ! Je le jure, tout esveillé du sommeil je sursautai la nuict, mes yeux enflammés de la puissance de mon resve martial. Ce pendant, quelle que fust la force de mes visions de gloire sur le champ incarnadin d’os brisés, avec mesme force imaginai-je ma maturité estre celle du menestrel, du chanteur d’airs sucrés et de mesures parfaictes, de l’excellent poëte. Mon esperit vagabond, rempli de toutes les formes et phantosmes des idées inconstantes d’un garçon imberbe, peignoit ma figure virile esclatant d’orgueil en contemplation des beaux lais que conjuroit ma plume, eh oui, d’une bouchée d’air frais. Ilz couloient de sa pointe en une encre magique, sur les traces melliflues des chants homeriques, ah, et virelais et rondiaus, ballades et sonnets, et mesme vos aubades et villanelles provençales, ainsi que la doulce et severe figure toscane, la sextine. Par le tourment sanctifié de notre Redempteur, je croyois toucher les levres chaudes des filles dorées que captivoient mes chansons imaginées. Ha ! Pourtant ces images legeres basties de la matiere insubstantielle de la jeunesse furent à nouveau sublimées, à la façon des dandins imbecilles et, de la forme dorée d’un poëte, je feus transformé, bing-fressurade ! en galant arcturien. Festonné de chaisnes et d’ornemenz entierement escarbouclés de gemmes, comme mes jambes estoient d’une elegance courtisane, tout en pliures et grimaces, beau semidieu, j’observai les auberges et les humeries. Pas un connil ne passoit, son visage rude tout benest du vacarme de la ville, que je ne tendoit mon subtil filet pour l’attraper. Au theatre et au spectacle, j’avois mon siege sur la scene elle-mesme, proche suffisamment des comediens pour sentir le vent chaud de leur haleine. Avec un mouchenez en soie, à brodure de framboises et de margherites, et delicioso d’orange, de girofle et mesme de cannelle, j’espouvantois les mouches. Par Iesuchrist ! le parfum estoit tel que toutes les cailles coyffées à vingt lieues alentour courroient à moy simplement par moy licite pour demander mon plaisir.

« Ne voulant, mon cher compagnon, me montrer par trop delicat, pas un jour ne passoit, ne, il m’est advis, une minute, que je n’aie un nouveau portrait de moy-mesme comme je debvrois l’estre en atteignant l’aage de la virilité. Point ne serois-tu fol de deviner que je voyois le futur penombreux comme une scene de theatre sur laquelle je jouais le fripon, le marchand, le gentilhomme aventurier, ho ! agonie du Christ ! mesme un malotru de gitano ! Je desirois tant me pavaner comme un tourne-broche erudit, devidant des balivernes et des bribes de latin, un clerc du palais, diligent dans la fabrication de sceaux, et eschappant au bourreau par gentillesse du clergé. Je ferois belle figure en entrant dans un estaminet, pris de paour comme d’une fiebvre devant ma propre audace, tant j’avois fait dans la triche et coupé quelque bourse pleine à craquer, aussi effronté que vouldrez, à peine une heure plus tost ! Mesme les larrons de la prestraille viendroient me sermonner entre deux mariages de putains bosquetieres, qu’ilz auroient, tout suant par un apres midi d’esté, celebrés sous les arbres. Ah, ainsi sont les resves, les resves des enfants. Quel profit en tire-t-on, soit dans le resve soit dans le regret ? Je n’avois pas plus sens de la vie qu’une chouette ou qu’une mouette imbecilles. C’est miracle des cieulx qu’un gars ebaubi et stupide parvienne jamais à maturité, aussi pauvre et stupefié que soit la pauvre chose.

« Toutes-fois, et toutes-fois, si que les gaudrioles du jeune homme aux oeilz humides ne furent jamais advenues, ne crois pas, brave Martin, qu’il te faille verser des flots amers pour moy, comme très bien apparoist que tu vas le faire. Quoy que soit, s’il te plaist, laisse les rayons du bon Sol se poser sur ta face, afin de la dorer. Car, marier ! encore que j’eusse atteint l’aage adulte ne en poëte ne en aventurier, ne en manieur de masse d’armes, ne matelot sur les mers feroces, ne plus, à dire vrai, comme fort bien tu le sçavois, cher camarade, toute aultre chose belle et romantique, ce pendant ma vie ne feust pas un gaschis complet. Car, pour estre franc avec toy, j’aimerois autant chevaucher un courtault en enfer que d’avoir deü passer mes années de vieillesse dans l’une de ces occupations fantasmagoriques ! De mesme que l’homme dans la lune ne seroit pas celuy que nous apercevons les nuicts doulces et flamboyantes où ceste planette explose de luminosités, s’il n’avoit son chien à sa ceinture et un buisson espineux dans le dos, doncq, ne serois celuy que je suis n’estoient les livres, les ornements et appartenances de leur vente et manufacture à proximité. Car, Sire Halpin, plaies du Christ ! comme j’aimerois devotement que tu cesses de trembler tel un tremol, car, dis-je, le destin a ainsi decidé, comme il decide des vainqueurs parmi les vendeurs de fruits lors d’un jeu de momon, que je serai fort content de passer mes années d’adulte comme imprimeur de livres, une sage femme utile et heureuse de tenir un roolle, si petit soit-il, à la naissance des artefacts finement ouvragés ciselés par la tribu des ouvriers de l’encre. Oh, comme bien le confesse, aussi seurement que dames et vierges de la cour se plaisent au grabuge et au Dieu-les-enrichisse, ainsi je me plaisois à mes commencements, quand une estincelle de puerilité embrasoit encore mes os, à penser à la gloire de la vie du poëte. Oui, certes, je me sçavois sans talent pour la mesure et les melodies, les belles fantaisies et les curieuses metaphores, et l’enseignement du Stagirite concernant la composition m’estoit comme mots inscrits sur la vague qui s’escroule. Plus erat in artifice quam arte. J’estois destiné à estre amant et non createur des arts et comme je les aimois ! Par Iesu, plus encore que le fripon libertin n’aime renifler et tabuster dans les hausse-culs et les attaches de corset des plus belles garses, au visage si frais, de cresme et de roses, qu’elles mesprisent l’assistance du pot de peinture et que votre veritable Helene en perd sa quietude. Telle estoit mon immense admiration ! Bien que nombreux ilz furent à penser que je n’estois qu’un fol bavard du fait de mon amour des contes et des vers, et des images painctes, par les immenses chagrins du Christ, à tel point au vif que l’on auroit pu croire que le grand artificier, Daedalus, parcouroit à nouveau notre globe terraqué, ou que Pygmalion estoit revenu pour rendre le Diable luy-mesme fol d’envie, et lais et menestralsies, et des bransles excellemment bien faits qui s’estiroient, main dans gantelet, avec des airs doulx-alaigres à vous attirer les ingenieuses abeilles, rien de ce que ces pauvres maroufles asniers chuchotoient aux coins des rues, comme selon leur coutume, ne me retenoit du tout de mon plaisir delicieux. Bonté divine, ilz affiloient plus encor mon desir de ces choses ! Je volois vers elle avec la rapidité de l’aultour, aculeo alatus. Elles estoient mon Elysée et mon clair de lune nacré. Et elles ont nourri, comme tu le sçavois fort bien, courageux Martin, le sçavoir qui m’a esté utile dans ma pauvre profession. Non, je ne ressens ne pincement ne esgratignement de conscience qui me demanderoit de me justifier pour la maniere dont Dieu à cousu pour moy les fils du destin. Quarante ans je me suis contenté d’admirer le dyadesme de l’art, et mon petit labeur a esté de le faire briller et estinceler. Crede mihi, res est ingenioso dare.

« Très bien très bien, en ces jours blancs, ensoleillés, alors qu’à peine j’estois sorti de la coque, sinon que mes années estoient desjà d’un nombre avancé, comme toy, vif compagnon, t’en souviens pour seur, advint oncques que Cupidon malfaisant, armé de ses traits bruslants et caché en embuschement feust pris en sa teste dorée de l’idée de me prendre pour cible et, presto-jesto ! ton sage et grisonnant Ned se trouva deffeit, et, si bon te semble, en moins de temps qu’il n’en faut au grand Zeus pour de sa fouldre illuminer les cieux ! Ah, caro Martino, fi du sang qui vegete et projette son carmin sur ton visage, et n’aies pas honte pour moy, car un pauvre spectre insubstantiel ne ressent ne honte ne aultre sentiment des vivants et ne peut que faire comprendre ces estats vifs. Escoute ici, car tu es un amy, escoute mon conte comme ballade qu’emporte le vent.

« Ceste belle dame, Daisy, et fort bien tu connois son nom, et par l’agonie du Christ, jamais nom ne s’est si bien accordé avecques dame, estoit tout aussi enamourée de moy que je l’estois d’elle, aïant esté frappée par les mesmes flesches érotiques de l’enfant de Venus. Mais elle estoit, ô misere, la bonne espouse d’un homme, Tom, un rustre maulaidroi de marchand qui depuis longtemps avoit cessé de priser les delices de son espouse. Par l’omnipotence de Iesu, elle auroit fait passer le bourdon dans la voix rauque des fiebvreux vieillards d’Ilion aussi vite que le fit la belle Helene, telle estoit sa beauté, telles estoient la doulceur et l’elegance de ses phrases. Tu parles du Jugement de Paris ! Mais, mon amy, ses oeilz auroient esté scellés devant les charmes des trois deesses si Daisy avoit fait partie de la gaillardise ! J’ai contendu que son nom mesme, qui signifie la doulce marguerite, la perle de mes oeilz, estoit aussi confortablement à l’aise avec la beauté de ceste simple fleur que l’est une main dans un gant. Ce pendant, je t’en enjoins, point n’estoit moment du jour où ses oeilz, ses levres, ses dents, son sourire esclatant, oui, son maintien tout entier ne sembloit pas participer de quelque mignardise de fleur des champs que le vent souffle. Et aulcunes foys elle ressembloit à la doulce primevere ou à la flambe bastarde ; à d’autres moments, l’espion adorant croyoit veoir en elle la tulipe ou la fleur d’Adonis, et pourtant on croyoit voir l’aster des prez, la renoncule ou l’ancolie. Dans certaines gloires de pasle lumiere elle estinceloit tel un œillet, un jaunet, un bouton d’or, ou une fleur de corossol, et diversement, aussi, elle luisoit comme une hyacinthe bleue, ou un coucou, une pensacre ou une piloselle. Par ma foi, elle pouvoit passer en un clin d’œil du calament fragrant à la fleur-d’amour, et de la hyacinthe au riche œillet, et, par les larmes de Iesu, rechangeoit su-le-champ ! Maintes fois, elle estoit le lis criard, ou la pureté de la fleur-de-luce, puis, tout aussi maintes fois, une jonquille à carreaux et bordée de pourpre. Estincelante couronne imperiale, voilà ce qu’elle estoit, et lis des steppes, et alcée rose et egalement nombril de Venus. Je l’ai vue desguisée en cardamine des prez et en laureole, en myrte, en spicanard, et en marjolaine. Je jure qu’aulcunes fois toute une chambrée de galants s’est mise à chanceler quand au despourveu elle s’est masquée en souci des blés ou en chanvrin, et mesme en liseron bleu que certains hommes appellent celastre grimpant. Eh oui, mon vieux, une femme et neanmoins plus qu’une femme, une fleur et toutes les fleurs, et toute chaude de chair, doulce voix, une figure d’or, aussi belle en vertugade qu’en chapron.

« Laquelle chose advint, à peine eûmes-nous eschangé un regard bruslant que le sang se mit à bouillonner folastrement dans nos veines comme chez les bestes de la prairie et de la forest. L’eschange entre nous de baisers parut, je t’en donne bien guarde, aussi puissant et doulx que du braces, Iesu ! à peine le temps d’une alaine et nous nous courbions devant les desirs de Venus, sans pouvoir faire aultrement, comme ceste dame et son chevalier descrits par l’eternel Dant. J’entrepris de monter ce monde larmoyant de caphardise et de cupidité tel un dieu en brodequins ! N’estoit la moindre brise qui ne murmurast pas merveille sur ses charmes, ne arc du ciel sur ceste voste d’azur qui ne rappelast à mes sens en pamoison les couleurs de ses mignards vestemens de dessous. Peccavi, confiteor. Ainsi transgressa-t-elle aussi les lois sacrées du mariage. Toutefois, si nous pechasmes, nous pechasmes pour honorer l’Amour, et offrismes nos nuicts sans sommeil et nos oeilz secs de tant de regards à sa cruelle et immense autorité. Mais les dieux sont jaloux de notre bonheur mortel, ce pendant ephemere, speramus lucent, nous esperons tandis qu’ilz brillent, et nos desseins joyeux pour une couche nuptiale legale incontinent que son divorce auroit esté appuyer par l’estat, furent brisés aussi vite que visiere de chevalier en jouste, et notre amour, qui avoit esté aussi pur que la glace froide qui fond au printemps pour former un petillant ruisselet de montagne, feust deshonoré par moy, ô mon vieil amico, et metamorphosé en un Sanctus noir vil, infame et fletri.

« Tu congnois, cher gant, les enchantemens de ces deux ribauldes licentieuses qui parcourent ce monde de gemissements masquées derriere les noms, lesquels ne sont qu’inventions fantastiques, de Corrie Corriendo et Berthe Delamode. Il m’est impossible, mesme ainsi transformé en ceste apparition esventéz, changeante et transparente, d’où murmure ma voix, creuse et vide, de jamais oublier ce jour ignominieux au cours duquel tu parcourus, ta face palissante d’horreur extravagante, les lettres criminelles qui devoiloient mes pechés aussi clairement que les champs au soleil de midi. Hinc illae lachrimae. Neanmoins, concernant les aultres, plus profondes, terreurs de mon sçavoir grandissant sur les vraies intentions de ces dames, mais, par la mort beuf, tu estois et es encor, jusqu’à ceste minute explicite, aussi innocent que jeune gars aux joues rouges un beguin en la teste. Car, je te dis, Martin, comme tu as pu le souspesonner d’apres tes briefs aperçus du cueur de leur malfaisance, ces deux mastines peintes m’ont mis dans la confusion à l’aide d’un filet empoisonné de sorcellerie d’où personne ne peut se despestrer ! Par le sang beni de Iesu, je perdis la grace dès le moment que j’eus posé mes oeilz mauldits sur elles. Ton brusque sursault montre la rapidité de ton entendement ; oui, ma vieille venaison, ces avant-coureuses des charmes vivifiants de la chair sont des sorcieres, impures et arrogantes. Ma propre gloutte oultrecuidante et devorante de plaisir m’a atrainé vers elles, encor et encor, malgré mes prieres les plus ferventes à tous les saints qu’ils me donnent force. Ce qui, à la doulce lumiere du jour, paraissoit un verdict courageux, celuy de les rejeter ainsi que leurs pratiques clabossantes, n’estoit plus qu’un feu follet qui, s’enfuyant à tire d’aesle au clair de lune, agissoit selon leurs semonces, ô monstrueuses ! pour m’atrainer vers elles et leurs lichereuses delices, au moment où les chiens hurlent à la lune et où les cris des chouettes emplissent les cimetieres venteux. Ce pendant, je jure que, si pauvre haire comme je le suis maintenant peut jurer avec une quelconque potentialité, il fallut quelques semaines davant je recognoisse l’ampliation de leurs pouvoirs et leur parenté avec tout ce qui est demoniaque. Je les ai vues avec leurs pots d’unguents et leurs rouets, leurs tabourins, leurs hochets et aultres instruments infernaux et veneriens, oui ! avec des rats sur leur teste et leurs espaules ; et parfois, Dame Corriendo, que je crois maintenant estre la sorciere de preeminence dans toutes ces regions, pieds nus, avec sa robe retroussée, par Dieu ! ses cheveux noués et entremeslés de courts serpents, nommés visperes, et pour ceinture, autour de sa taille un aultre serpent. Il estoit à propos que ceste reine des sorcieres soit une tavreniere. Oui ! quantes foys les ai-je vues toutes deux, mes os eux-mesmes transpirant de l’horrible paour que j’en avois, apres avoir executé avec moy les orgies les plus noires et ignobles, peu convenables à descrire, oindre leurs corps nus et s’envoler incontinent sur un veritable cheval de bois, sinon sur un manche à balay. Saulve ces terribles minuicts où Maistre Martinel luy-mesme, le magisterulus cornuz, les appeloit d’une voix doulce et humaine, et elles partoient le chercher qui les attendoit sous la forme d’un grand bouc, sur lequel elles voloient dans le ciel d’encre, parties destruire quelque innocent ! Une foys je veids Dame Delamode volans devant la face de la lune, à cafourchons, nue comme un enfant nouvellement né, un coq qui luisoit aussi vert qu’une esmeralde ! Oui, Martino, tu as raison de serrer tes bras contre ton corps pour esloingner le froid, car je te parle de sombres actions, contra naturam, que le sang chaud ou les actes sensuels ne peuvent ne recouvrir ne adoulcir, diantre ! c’estoient ces pratiques mesmes qui servoient à obscurcir ces creatures malefiques ! Qu’elles apparussent devant moy tenuement revelées par un souffle allechant et peu modeste de vestement, tout decoré de dentelle et divulguant leurs charmes femenins, mais, cher amy, ceste nuict mesme la lune se troubloit et estoit plongée dans une ecclipse. Par les blessures de Iesu, j’ai evacué mes victuailles, en les regardant descirer un mouton noir en lambeaults avec leurs dents, et le sang tenebreux esclabocher un fossé afin de revocquer les esperitz des morts. Ah, Martin, elles auroient fait dresser les cheveux à ta teste et la sueur auroit jailli de sous ta peau fresle telle d’un poing, toy, qui pensoit les prendre au piege, qui ne les croyoit que quenouilles friponnes et triacleuses, girelles peinturlurées qui n’avoient d’aultres fourberies que leurs bouches enjoleuses et leur malignité atterante. Tudieu, Martin, je t’en fais serment, elles ne donnoient que pour prendre, et s’amusoient avec moy comme un gamin passe les heures à tormenter des chatons. Que j’eusse une piece puissamment furieuse d’esquippage viril qui menaçoit presque de rompre mes culottes, eh bien, je n’y estois pour rien, c’estoit charme que ces deux-là m’avoient lancé pour servir leur propre charnalité. Et une foys usage fait de moy, une foys lasses de leurs jeux, apres s’en estre amusées une heure ou deux, elles jetoient toute la lumiere du ciel estoilé au plus profond de l’enfer grâce à certains mots et charmes chuchetés devant des buissons et des pierres et aultres objets frivoles. Elles ont arraché la chair des cadavres des gueules de loup, et l’escume de celles des chiens pris de rage, desterré la mandragore mortelle à l’heure sinistre qui precede le chant du coq, ramassé la chair, les ossemens et les cranes, et la fermentation des oeilz des cadavres, et sorti de leur cuisine des plaques de metail par trop gravées de signes arcanes sur lesquelles elles plaçoient leurs saletés impies pour leurs conjurations. Je les ai vues se metamorphoser de catins bavaraisses, toute chiffonnes et bons morseaulx dans leurs vestements de dessous, en chats ou en effraies pour s’envoler dans la minuict noire. Elles m’ont dict leurs meurtres sinistres et cachés, et leur entrée de goules dans les cimetieres des criminels damnés, afin d’y desrober les sanies et les caillots et les humeurs sombres de la corruption sur les membres de ceux que l’estat a occis. Dans diverses bourses ornées de perles et d’or toutes dissimulées dans leurs sacs, elles conservent les plus vils de leurs familiers, Sire Kakerla et la beste poilue, Sire Cranion, la mousche malade. De nuict, je jure davant toy, elles m’ont esveillé par leurs rires hideux, et ont jeté sur le sol devant mes oeilz tormentés, de grandes masses de ciguë, de hanebane, de langue de serpent, de belladone, de martagon, de doronic et d’aconite, des os arrachés à des chiens affamés, et des cervelles de chats aussi noirs que l’enfer luy-mesme, des oeilz de crapauds et de hiboux, ainsi que le sang et les aesles de souris chauves. Puis, caquetant horriblement, entonnant des « Hou Hou » et des « Har Har » et des « Sabaath Sabaath », elles estoient prises de folie, hurloient, crioient et houspilloient, glapissoient et siffloient, puis esparpilloient sur moi poisons et pouldres afin de me changer en beste et que je m’esbatte avec elles dans leurs ignobles festivités nues. À de tels moments j’entendois une musique dans mon cerveau vacillant, un bruit qui s’eslevoit jusqu’aux cieux eux-mesmes tant il grondoit sournoisement. Par Iesu, on auroit cru que mille lunatiques et mille diables ensemble frappoient les arbres de la forest avec de gros gourdins et chantoient avec les voix de trompes discordantes ! Et je voyois les deux catins, soit nues soit dissimulant à peine leur honte, dansant avec de grands saults, et dos à dos, en despit des coustumes des mortels, leurs testes branslées par une folie forcenée.

« Ah Martin, cher vieux bouclier, veuille me croire quand je te dis que j’estois enchanté et charmé par ces belles harpies, sinon jamais je ne me serois desbauché avec elles, ce que je fis, comme je l’advoue, et avec parfaicte licence et plaisir de brute. Plura dolor prohibet. Par l’immense compassion du Sauveur, mon vieil amy, prends pitié de mon pauvre spectre et pardonne-moy. Et, combien que je sache que toi et très chere Daisy avoient tant risqué pour m’aider à fuir les fourberies et le pouvoir de ces serpents, et que vous n’en eûtes pour toute recompense qu’insultes chichardes et viles moqueries, pourtant, Martino, si je puis dire, et tu exonéreras un esperit vagabond, il n’estoit juste que tu fasses le chien couchant pour estre pris en doulce affection par ma dame, peu importe ma folie enragée et furieuse. Je le souspesonnois depuis assez longtemps, et bien que je comprenne ta tendresse envers si doulce dame, est acte chancreux de mescréant et de coupe-bourse de la fraternité de l’enflamber quand elle estoit, tourbillonneuse et confuse et aïant besoing de moy. Ce feust une sorte de laronnerie trompeuse, Martin, qui m’auroit deü preparer à l’ultime action traistresse que tu as accomplie contre moy ! Oui ! Moy, ton beliné ensorcelé et ebaubi, ton imbecile de Maistre Ned, contre qui ne machinoient pas seulement toutes les furies infernales que les deux catins pouvoient alchimiser pour destruire son ame, mais egalement son compagnon d’ame, son Halpin, courageux Halpin, qui estois pour luy comme Frere Paille dans le jeu de couper court et long, qui a trouvé dans son cueur la force de donner au pauvre duppe une galante paire de cornes ! Ne tremble pas tant, pauvre morceau de chair, car je te pardonne, et que le Seigneur Sol rechauffe la terre demain. Mais ce qui me ronge est que tu aies ainsi fait le chien couchant pour seduire la belle Daisy sous le manteau de l’amistié aimante et de l’aide devouée à un cher et vieux camarade. Ah, mon vieux taureau, mesme pour une chose spectrale et venteuse, le soubvenir a le goust aussi aigre que la lie de ces tonneaux dans lesquels vieillit le vinaigre. Mais, une foys encore, je te pardonne, cher cueur, avec tout le foible pouvoir que je possede pour pardonner. Ce pendant, doulce creature, peux-tu te pardonner pour ce vol et ceste traistrise, et plus rigoureusement, peux-tu te pardonner pour cet acte des plus vils et des plus horribles levé contre moy ? Oui, j’entends ce meurtre sombre et brutal icy commis, amy, dans ceste chambre mesme, et presque au lieu mesme où ma forme vaporeuse se dresse afin de te parler ! Ce feust là acte des plus sales, l’acte d’une hyene funeste, ne pas, certes, celluy d’un amant bien né et merveilleux, ne d’un amant circonspectueux, reflechi, seur de lui, modeste, courtois et rationnel. Cet acte d’une Hecate ombrageuse estoit-il celluy d’un amant judicieux ? Non, ce ne peut ! n’estoit non plus celluy d’un amant vaillant, hardy, substantiel, candide, elegant ou magnifique. Adoncques, quelle sorte d’amour s’eschauffoit-il dans ta poitrine que tu agisses ainsi en lasche, que tu traduises et tues l’amistié que nous avions construite sur tant de lustres ? Un tel acte peut estre soustenu et nourri par le genre d’amour qu’embrassent les sectaires, du fait de leurs affections confuses. Un amour glorieux et fier ! Un amour plaintif, de ballades, d’aventures et de romance ! Un amour fantastique et ombrageux, ou pire, suborneur et corrompu. Dans icelluy reside elements du pervers et de la jalousie, du sordide et, bien que mon cueur se brise à le dire, du maculé. Une espece d’amour puant, fier et mesprisant, cholerique et querelleur, melancolique et, haï de Dieu et de tous ses anges, desesperez. Envieux, intranquille et, comme tu dois l’accepter, sensuel et bestial. Pense, frere homme, est-ce là l’amour dont tu dois te harnacher pour rencontrer ma Daisy, ma Daisy, que tu m’as pillée ? C’estoit un amour bastard et vil qui ne pouvoit que finir par le plus honteux, le plus traistre et le plus sanglant des meurtres !

« Paulo maiorana Calamus. Martin, tu dois tout advouer à la police, et à leur severe jugement abandonner ton destin. Ne prieres, ne regards pitoyables vers les cieux, ne presents ne offres ne changeront les tortures que ton Createur te reserve, si tu ne parviens à faire penetrer dans ton ame mesme les punitions sublunaires inventées pour transformer en poussiere purifiante ton orgueil furieux et tes iniquités barbares ! Ajax tomba devant l’ire du grand Zeus, de mesme que le geant Capaneus, dont l’effroyable ombre pesoit sur Thebes comme la fin mesme du monde. L’homme, le pauvre homme qui rampe, doit payer en especes, fumant encore des fournaises bruslantes de la monnairie, pour toutes ces vaines transgressions de la loi. Ce pendant, mieux vaudroit pour toy dans la vie eternelle à venir que tu admettes ton crime face à la justice du monde, que de dissimuler ici jusqu’à ce que la trompe cholerique t’appelle, et que le glas fasse sonner les syllabes de ton nom. Notre Pere aime les penitents, pour lesquels son Fils bien-aimé, le doulx Iesu, versa son sang et feust attaché en agonie sur le cruel arbre romain. Escoute, Martin, escoute, consens à suivre ces paroles, et tu seras sauvé. Autrement, Mephisto le ravageur, le grand Roi des Tenebres, Lucifer enflammé lui-mesme, te plongera hurlant dans les douleurs atroces et les torments au moment exact où ton haleine s’esteindra. Ne me fixe pas ainsi, ami gauchi, pense plutost aux pescheurs qui ont sauvé leur ame par une confession cruellement doulce. Escoute ! La lumiere pointe rose à l’est, et le galant Chante-clair benit le matin qui vient en me criant « Nunc dimittis ! » Je m’en vais, Martin, je m’en vais, soubviens-toy de ton pauvre amy, soubviens-toy de moy, soubviens-toy. Il me faut maintenant m’enfuir vers ceste partie du ciel encore touchée de bleu… »