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Rose : l’aubépine (Robert Coover) : ExtraitTraduction : Bernard Hoepffner

Il est surpris en se rendant compte combien c’est facile. Les branches s’écartent comme des cuisses, les pétales soyeux lui caressent les joues. Son épée dégainée est tachée, non de sang, mais de rosée et de pollen. Encore une autre légende outrancière. S’il a entrepris cette grande aventure, ce n’est pas pour la probable récompense — que lui importe une princesse solitaire de plus clouée au lit ? — mais afin de provoquer une confrontation avec les terribles puissances de l’enchantement elles-mêmes. Pour dompter le mystère. Pour se faire, enfin, un nom. Il aurait mieux valu qu’il s’attaque aux mystères de la sagesse ou à la Toison d’or. Même à un autre foutu graal. Lorsque l’aubépine, amollie par une soudaine exubérance de nouvelles fleurs, ses épines gainées en toute bienséance au clair de lune, s’ouvre pour l’accueillir comme pourrait le faire une mère aimante, il est seulement piqué par le chagrin. Pourtant il sait bien le prix qu’ont dû payer ceux qui sont venus avant lui, il sent l’odeur de leurs corps pris dans l’épinaie, aperçoit la pâleur de leurs ossements blanchis par la lune, s’entrechoquant doucement quand souffle la brise. Cette odeur de pourriture est plus ou moins tout ce qu’il va devoir subir, et encore elle est adoucie par la fragrance fraîche de la tanaisie et de la camomille, des roses, du lilas et de l’hysope, de la lavande et de la sarriette qui l’enveloppe affectueusement — peut-être a-t-il été choisi, peut-être est-ce sa vertu qui a provoqué la floraison du buisson — tandis qu’il plonge plus profondément dans l’épinaie, tourelles et parapets du château déjà visibles, presque à sa portée, à travers ses branches tremblantes.

Elle rêve, comme elle a souvent rêvé, d’espoir perdu, d’abandon et de trahison, du moi qui erre loin du corps, du corps renonçant au moi improbable. Elle se sent pareille à un château jadis orgueilleux dont les murailles se sont écroulées, ses salles et ses tours envahies, non par des armées en maraude mais par de plus humbles créatures, chauves-souris, oiseaux, chats, bétail, son moi devenu une armée dépenaillée en maraude parti ailleurs dans un désordre d’intentions confuses. Son profond désir d’intégrité est, dans son innocence envoûtée, tout ce qu’elle sait de la rage et de la lubricité, mais ce désir est lui-même fragmenté et obstiné, ressenti moins comme de monstrueux tiraillements en son centre que comme la bousculade incessante de la vermine dans les ruines de ses défenses lointaines, depuis longtemps tombées et insensibles. Si quelque chose peut lui rendre son intégrité, de quoi peut-il s’agir ? Et qu’est-ce qui est “entier” ? Ses parents, comme toujours dans ses rêves, ont disparu, sont partis dans la mort ou sur le continent ou peut-être dans une de leurs maisons d’agrément, et elle est poignardée encore et encore par le perfide fuseau, saturée d’un désespoir dont, malgré toute sa fureur, elle ne peut s’éveiller.

Les pâles tourelles baignées de lune du château, entraperçues à travers les ronces, se dressent de toute leur hauteur dans la nuit noire là-haut comme les poings serrés d’un père implacable mais aussi silencieux qu’une pierre, sur le tendre domaine duquel, en bas, il pénètre subrepticement, annoncé par le doux fracas glacé d’ossements qui cliquettent. Contrairement à tous ceux qui ornent l’aubépine, il est venu opportunément quand les buissons sont en pleine floraison, ou peut-être (c’est ce qu’il préfère croire) les buissons ont-ils fleuri ce soir parce que c’est lui qui est venu, leurs caresses séductrices l’accueillant exactement comme le froid château qui le surplombe le repousse, l’un une promesse et un appât, lui indiquant le chemin, l’autre l’épreuve qu’il doit surmonter pour atteindre l’objet de sa quête héroïque. C’est-à-dire ? L’honneur. La connaissance. La mise en œuvre de ses pouvoirs magiques. L’amour aussi, naturellement. Si les anciens contes disent vrai, une princesse endormie l’attend à l’intérieur. Il imagine qu’elle n’est pas bien différente de ce mur doux qu’humidifie la rosée, soyeux et fragrant et voluptueusement réceptif, dans lequel il plonge. Si elle est l’objet symbolique de sa quête, son réveil n’est pas sans contenir une promesse de plaisirs éphémères. On prétend d’ailleurs qu’elle est la plus belle créature du monde, à la fois belle et bonne, douée pour la musique, délicate, vertueuse et gracieuse, avec toute la douce gentillesse d’un ange, et, malgré ses cent ans et plus, encore une enfant, innocente et soumise. Douloureusement désirable. Et désirante. Évidemment, elle est aussi la fille d’une mère qui a été embrassée par un crapaud, et des rumeurs courent sur l’existence d’ogres dans la famille, sur l’emprise de la sorcellerie et sur ses rapports avec des sorcières et des sorciers et avec d’autres puissances trop sombres pour être nommées. Si ces rumeurs ancestrales venues des ténèbres d’un autre temps étaient un tant soit peu fondées, cette aventure pourrait s’achever, non dans le doux délire de l’amour, mais dans sa douleur, son infâme cruauté. Cette perspective, toutefois, ne le dissuade pas. Au contraire. Elle l’incite à avancer.

On peut dire une chose en faveur de la douleur lancinante de la piqûre du fuseau. Elle lui permet de s’ancrer, de trouver un moi quand dans le sommeil tout le reste défait et morcelle ce moi. Lorsqu’un prince de passage lui demande qui elle est, elle répond simplement, faute de pouvoir fournir une autre réponse, je suis celle qui a mal. Ce prince — si prince il est, et qui peut vraiment le dire tandis que, forme changeante, il dérive et disparaît, aussi ténu qu’une brume sur la mer ? — n’est qu’un des innombrables princes qui lui ont rendu visite dans ses rêves, ses cent années de rêves, incessants, sans jamais un seul jour de répit. Aucun ne subsiste dans sa mémoire, évidemment, elle ne garde absolument aucun souvenir de ses rêves, chacun d’eux est oublié dans l’acte même du rêve comme si les rêver revenait à les effacer. Et pourtant, ses rêves ont si souvent revisité des fragments et des images de rêves déjà rêvés qu’une espèce d’architecture reconnaissable a fini par pousser tout autour d’eux, de sorte que, bien que chaque rêve soit, doive être, intrinsèquement unique, ils sont tous enveloppés d’une familiarité qui la console comme pourrait le faire le souvenir, si seulement elle en était consciente, et qui, d’une certaine façon, lui apprend où fuir lorsque la terreur s’engouffre brusquement en elle à la manière d’un maléfice. Un de ces refuges est ce qu’elle suppose parfois être une cuisine ou un office, ou encore une étrange galerie comprenant un foyer et un tub en bois, le plus souvent posé directement sur le sol de terre battue, avec pourtant une vue magnifique depuis une haute fenêtre en encorbellement. Parfois il y a des murs, des portes, des plafonds, parfois non. Parfois elle entre et sort de cette pièce toute seule, ou alors celle-ci apparaît, dans toute sa solitude et avec ses courants d’air, tout autour d’elle, mais il lui arrive d’être accueillie par des visages familiers, même si elle est incapable de leur associer un nom, et si, comme le reste, ils ne cessent de se transformer. À l’exception sans doute d’un seul : celui d’une vieille commère qui l’adore, horriblement laide et vaguement menaçante, cependant celle-ci lui est plus chère que toute autre personne dans ses rêves, davantage même que les princes qui la courtisent.

Eh bien, vieille commère. Laide. Merci beaucoup. Cette condescendante dormeuse a-t-elle imaginé un instant ce à quoi elle-même ressemblera et son odeur cent ans plus tard, couchée, comateuse et négligée dans un lit jamais refait ? Un siècle de menstrues amassées suffirait à lui seul à faire hésiter le plus lubrique des princes. La malédiction de la mauvaise fée, oui. Elle l’a rappelée en rêve à la créature oublieuse, lui a décrit la paillasse croupissante et couverte de vermine sur laquelle elle somnole paresseusement et lui a chuchoté à l’oreille des tableaux indélébiles de décrépitude humaine, lui a raconté d’anciennes légendes de saints qui s’éveillent après cent ans de sommeil, s’aperçoivent avec effarement des transformations subies par le monde et tombent immédiatement en poussière. Ses petits divertissements au coin du feu. Ceux-ci perturbent sans doute un moment, font doucement tressaillir et gronder les organes internes de celle qu’on a confiée à ses soins, mais rien ne s’inscrit dans la tête vide de ce panier percé, rien sinon ses rêves pervers de princes transis d’amour. Ou peut-être connaît-elle, instinctivement, le pouvoir ensorcelant du désir, peut-être sait-elle que, dans le royaume des premiers baisers, et avant tout de ce premier baiser, elle est belle, doit l’être, la fée s’en assurera elle-même, elle y est obligée, elle doit rafraîchir sa chair et essuyer son derrière, la costumer et la coiffer, balayer toute morbidité de la chambre et rembourrer la princesse pour celui qui viendra dans tout l’éclat de son opulence. Les fragrances dont elle dispose suffiraient à elles seules à faire tourner la tête d’un pape et à cause d’elles un saint renoncerait, en commençant par sa culotte, à l’éternité. Non, toutes ces leçons morales dont la fée orne un siècle de rêves ne sont que des lubies qu’elle invente pour sa propre consolation en attendant ce qu’elle-même, dans son ambivalence invétérée, a institué.