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Autobiographie (Mark Twain) : Extraits

Traduction : Bernard Hoepffner

  Sommaire  


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Préface

Dans cette Autobiographie je garderai présent à l’esprit le fait que je parle depuis la tombe. Je parle littéralement depuis la tombe, parce que je serai mort quand ce livre sortira des presses.

Si je parle depuis la tombe plutôt qu’avec ma langue de vivant, c’est pour une bonne raison : je peux ainsi parler librement. Lorsqu’un homme écrit un livre concernant sa vie privée — un livre qui sera lu de son vivant — il répugne à exprimer franchement toute sa pensée ; toutes ses tentatives pour le faire échouent ; il se rend compte que ce qu’il tente de faire est tout à fait impossible pour un être humain. Parmi les produits de l’esprit et du cœur humains rien n’est plus franc, plus libre et plus privé qu’une lettre d’amour ; la personne qui rédige la lettre parvient à une liberté illimitée d’assertion et d’expression parce qu’elle a le sentiment qu’aucun étranger ne va lire ce qu’elle écrit. Il arrive parfois que cette personne se trouve ensuite confrontée à une action en justice suite à une rupture de fiançailles ; et, en voyant sa lettre imprimée, elle se trouve dans une situation cruellement inconfortable et s’aperçoit qu’elle n’aurait jamais ouvert son cœur aussi largement et avec autant d’honnêteté si elle avait su qu’elle écrivait pour le public. Il n’y a rien dans cette lettre qui ne soit vrai, honnête et respectable ; mais peu importe, cette personne aurait fait montre de plus de réserve si elle avait su que ce qu’elle écrivait serait publié.

Il m’a semblé que je pourrais être aussi franc, libre et spontané que dans une lettre d’amour si j’avais la certitude que ce que j’écrivais ne serait exposé à aucun regard avant que je sois mort, et inconscient, et indifférent.

Mark Twain

 

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Je suis né le 30 novembre 1835 dans le village presque invisible de Florida, comté de Monroe, Missouri. Mes parents se sont installés dans le Mississippi au début des années trente ; je ne me souviens pas exactement quand, car n’étant pas encore né à ce moment-là, je me préoccupais peu de ce genre de choses. C’était un long voyage pour l’époque et il a dû être pénible et fatigant. Le village comptait cent habitants et j’en ai augmenté la population d’un pour cent. C’est plus que ce que nombre des meilleurs hommes de l’histoire auraient pu faire pour une ville. Ce n’est sans doute pas bien modeste de ma part de le mentionner mais c’est vrai. Il n’est mentionné nulle part que quelqu’un en ait fait autant — même pas Shakespeare. Mais je l’ai fait pour Florida et cela montre que j’aurais pu le faire pour n’importe quel autre endroit — même pour Londres, je pense.

Récemment, quelqu’un du Missouri m’a envoyé une photographie de la maison dans laquelle je suis né. Jusqu’alors j’avais toujours affirmé que c’était un palais mais je serais désormais plus vigilant.

Le village possédait deux rues, chacune d’une centaine de mètres de long ; les autres avenues, de simples chemins ruraux, avec des barrières en bois et des champs de maïs de chaque côté. Les rues comme les chemins étaient pavés avec le même matériau — une boue noire et compacte par temps humide, une poussière épaisse par temps sec.

La plupart des maisons étaient en rondins — toutes, en fait, à l’exception de trois ou quatre ; ces dernières étaient en planches. Aucune n’était en briques et aucune en pierres. Le temple était en rondins, il avait un plancher en troncs fendus et des bancs faits avec des dosses. Un sol en troncs fendus est fait en rondins dont la surface supérieure a été aplanie à l’erminette. Les fentes entre les troncs n’étaient pas bouchées ; il n’y avait pas de tapis ; en conséquence, tout objet qu’on laissait tomber et qui était plus petit qu’une pêche avait des chances de passer au travers. L’église était perchée sur de courtes sections de rondins qui la mettaient à deux ou trois pieds du sol. Des porcs dormaient là en dessous et chaque fois que des chiens les poursuivaient pendant le service le ministre du culte devait attendre la fin du vacarme. En hiver, une brise rafraîchissante traversait toujours le plancher en troncs ; en été il y avait suffisamment de puces pour tout le monde.

Un banc en dosse est construit avec la première planche que l’on découpe dans un billot, l’écorce vers le bas : il repose sur quatre bâtons enfoncés dans des trous de tarière aux extrémités ; il n’a ni dossier ni coussin. Le temple était maintenu dans la pénombre par des chandelles de suif jaune posées sur des appliques en étain accrochées aux murs. Pendant la semaine, le temple servait d’école.

Il y avait deux boutiques dans le village. Mon oncle, John A. Quarles, était propriétaire de l’une d’elles. C’était un tout petit magasin, avec quelques rouleaux de calicot « à un sou » sur une demi-douzaine d’étagères ; quelques barils de maquereaux salés, de café et de sucre de la Nouvelle-Orléans derrière le comptoir ; des piles de balais, de pelles, de haches, de houes, de râteaux et de choses de ce type un peu partout ; beaucoup de chapeaux, de bonnets et de ferblanterie bon marché suspendus aux murs par des ficelles ; à l’autre extrémité de la pièce se trouvait un second comptoir sur lequel étaient posés des sacs de plombs pour la chasse, un ou deux fromages et un barillet de poudre ; devant le comptoir, une rangée de barillets de clous et quelques saumons de plomb, tandis que derrière il y avait un ou deux tonneaux de mélasse de la Nouvelle-Orléans et de whisky de maïs local en perce. Si un garçon achetait cinq ou dix cents de quoi que ce soit, il avait droit à une demi-poignée de sucre du baril ; si une femme achetait quelques mètres de calicot, elle avait droit à une bobine de fil en plus des chutes gratuites habituelles ; si un homme achetait une babiole, il était autorisé à se verser et à avaler autant de whisky qu’il le voulait.

Tout était bon marché : pommes, pêches, patates douces, pommes de terre et maïs, dix cents le boisseau ; poulets, dix cents chacun ; beurre, six cents la livre ; œufs, trois cents la douzaine ; café et sucre, cinq cents la livre ; whisky, dix cents le gallon. Je ne sais pas quels sont les prix aujourd’hui dans l’intérieur du Missouri mais je sais ce qu’ils sont ici, à Hartford, Connecticut . À savoir : pommes, trois dollars le boisseau ; pêches, cinq dollars ; pommes de terre (Bermudes premier choix), cinq dollars ; poulets, un dollar ou un dollar et demi chacun, selon le poids ; beurre, quarante-cinq à soixante cents la livre ; œufs, cinquante à soixante cents la douzaine ; café, quarante-cinq cents la livre ; whisky local, quatre ou cinq dollars le gallon, je crois, mais je ne connais avec certitude que le prix de celui que je bois, qui est du Scotch et qui coûte dix dollars le gallon quand on en achète deux gallons — davantage quand on en prend moins.

Il y a trente ou quarante ans, là-bas dans le Missouri, les cigares ordinaires coûtaient trente cents la centaine, mais la plupart des gens ne cherchaient pas à avoir les moyens de se les payer puisque fumer la pipe ne coûtait rien dans cette région de tabac. Aujourd’hui on fait aussi pousser du tabac dans le Connecticut, et pourtant nous payons dix dollars la centaine de cigares du Connecticut et de quinze à vingt-cinq dollars la centaine quand il s’agit de marques importées.

Au début mon père possédait des esclaves mais il les a vendus graduellement pour louer à l’année ceux des fermiers. Une fille de quinze ans lui coûtait douze dollars par an et elle avait droit à deux robes de tiretaine et à une paire de « grosses » chaussures — coût, un peu plus que rien ; une négresse de vingt-cinq ans qui travaillait comme domestique lui coûtait vingt-cinq dollars par an et avait droit à des chaussures ainsi qu’aux robes de tiretaine susmentionnées ; une forte négresse de quarante ans — une cuisinière, une blanchisseuse, etc. — lui coûtait quarante dollars par an ainsi que les deux pièces vestimentaires traditionnelles ; un homme vigoureux lui coûtait de soixante-quinze à cent dollars par an et avait droit à deux vêtements en jeans et à deux paires de « grosses » chaussures — des articles qui valaient à peine trois dollars.

À une époque je me rappelais avoir vu mon frère Henry pénétrer dans un brasier dehors alors qu’il était âgé d’une semaine. C’était tout à fait remarquable de ma part de me souvenir d’une chose pareille et il était encore plus remarquable que pendant trente ans j’aie absolument tenu à entretenir cette illusion selon laquelle je m’en souvenais vraiment — car, évidemment, cela n’avait pas pu se passer ainsi ; à cet âge-là il aurait été incapable de marcher. Si j’avais réfléchi un tant soit peu, je n’aurais pas surchargé ma mémoire aussi longtemps d’une bêtise aussi invraisemblable. Beaucoup de gens croient qu’une impression qui a pénétré dans la mémoire d’un enfant pendant les deux premières années de sa vie ne peut pas y demeurer plus de cinq ans, mais c’est une erreur. L’anecdote de Benvenuto Cellini et de la salamandre est certainement authentique et mérite qu’on y croie ; il y a aussi cet exemple remarquable et incontestable d’Hellen Keller . Pendant de nombreuses années j’ai cru me rappeler que j’avais aidé mon grand-père à finir son grog de whisky alors que j’étais âgé de six semaines mais dorénavant j’ai cessé de mentionner ce souvenir ; j’ai vieilli et ma mémoire n’est plus aussi active qu’elle l’a été. Quand j’étais plus jeune, je pouvais me souvenir de n’importe quoi, que ce soit arrivé ou pas ; mais mes capacités se détériorent désormais et je serai bientôt dans un état tel que je ne pourrai plus me souvenir que de ce qui n’est jamais arrivé. Il est triste de s’en aller en quenouille de cette façon mais tous nous devons en passer par là.

 
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Mon oncle, John A. Quarles, était également fermier, et sa ferme se trouvait dans la campagne, à quatre miles de Florida. Il avait huit enfants et quinze ou vingt nègres, il avait également de la chance à d’autres égards, ce qu’il devait à son caractère. Je n’ai jamais rencontré d’homme meilleur que lui. J’étais son invité pendant deux ou trois mois tous les ans, à partir de la quatrième année qui a suivi notre déménagement à Hannibal et jusqu’à ce que j’aie eu onze ou douze ans. Je ne me suis jamais consciemment servi de lui ou de sa femme dans un livre mais sa ferme m’a été très utile une ou deux fois en littérature. Dans Huck Finn et dans Tom Sawyer, détective je l’ai transportée dans l’Arkansas. Une distance de six cents miles, une bagatelle, mais je n’ai rencontré aucune difficulté ; ce n’était pas une bien grosse ferme — cinq cents arpents, sans doute — et j’aurais fait de même si elle avait été deux fois plus grande. Quant à la morale de cela, je ne m’en préoccupais guère ; je déplacerais un État si la littérature l’exigeait.

C’était un endroit divin pour un garçon, cette ferme de mon oncle John. La maison était construite avec une double épaisseur de rondins, et un plancher spacieux (surmonté d’un toit) la reliait à la cuisine. En été la table était placée au centre de ce plancher ombragé et exposé à la brise, et les somptueux repas… eh bien, j’en pleure rien que d’y penser. Poulet frit, porc rôti ; dindons, canards et oies sauvages et de basse-cour ; chevreuils et cerfs tout juste tués ; écureuils, lapins, faisans, perdrix, gélinottes des prairies ; pains de maïs, galettes grillées chaudes, gâteaux de sarrasin chauds, « pain de froment » chaud, petits pains chauds, galettes de maïs chaudes ; épis de maïs tendre bouillis, purée de maïs et de fèves, haricots beurre, haricots verts, tomates, petits pois, pommes de terre, patates douces ; babeurre, lait frais, lait caillé ; pastèques, melons musqués, cantaloups — tout cela venu droit du jardin ; tarte aux pommes, tarte aux pêches, tarte à la citrouille, beignets aux pommes, tourte aux pêches — je ne me souviens plus du reste. C’est sans doute la façon dont ces choses étaient cuisinées qui leur conférait toute leur splendeur — particulièrement quelques-uns de ces plats. Par exemple le pain de maïs, les galettes chaudes, le pain de froment et le poulet frit. Ces choses n’ont jamais été correctement préparées dans le Nord — en fait, là-haut, personne n’est capable d’apprendre cet art, en tout cas d’après l’expérience que j’en ai. Le Nord pense qu’il sait confectionner le pain de maïs mais ce n’est que grossière superstition. Il est probable qu’aucun pain au monde n’est vraiment aussi bon que le pain de maïs du Sud et il est probable qu’aucun pain au monde n’est vraiment aussi mauvais que l’imitation qu’on en fait dans le Nord. Le Nord tente rarement de frire le poulet et c’est très bien ainsi ; cet art ne peut pas être transmis au nord de la ligne Mason and Dixon, ni ailleurs en Europe. Il ne s’agit pas de on-dit ; c’est l’expérience qui parle. On imagine en Europe que la coutume de servir divers types de pains brûlants est « américaine », mais c’est trop l’étendre géographiquement ; c’est une coutume du Sud et bien moins répandue dans le Nord. Dans le Nord et en Europe le pain chaud est considéré comme mauvais pour la santé. Il s’agit sans doute d’une autre superstition tracassière, du type de la superstition européenne selon laquelle l’« eau de glace » est mauvaise pour la santé. L’Europe n’a pas besoin d’« eau de glace » et n’en boit pas ; et pourtant, malgré cela, leur expression est meilleure que la nôtre, parce qu’elle la décrit bien, ce qui n’est pas le cas de la nôtre. L’Europe l’appelle de l’eau « glacée ». Notre expression décrit de l’eau provenant de la glace fondue — une boisson au goût sans caractère et que nous ne consommons pas vraiment.

Il paraît dommage que le monde rejette tant de bonnes choses simplement parce qu’elles sont mauvaises pour la santé. Je ne pense pas que Dieu nous ait donné un seul rafraîchissement qui, consommé avec modération, soit mauvais pour la santé, excepté en ce qui concerne les microbes. Et pourtant il existe des personnes qui se privent rigoureusement de tout ce qui peut se manger, se boire et se fumer ayant plus ou moins acquis une réputation un peu louche. C’est le prix qu’ils payent pour la santé. Et la santé est la seule chose qu’ils en obtiennent. Comme c’est étrange ! C’est comme débourser sa fortune entière pour une vache qui ne donne plus de lait.

La ferme se trouvait au centre d’une très grande cour et la cour était fermée sur trois côtés par une clôture et, à l’arrière, par une haute palissade ; contre cette dernière se trouvait le fumoir ; au-delà de la palissade se trouvait le verger ; au-delà du verger se trouvaient les maisons des nègres et les champs de tabac. On entrait dans la cour à l’avant en franchissant un échalis fait de rondins sciés à des hauteurs différentes ; je ne me souviens pas qu’il y ait eu un portail. Dans un coin de la cour de devant s’élevaient une douzaine de très hauts hickorys et une douzaine de noyers noirs ; pendant la saison des noix, il y avait là d’immenses richesses à ramasser.

Un peu plus bas, au niveau de la maison, une petite cabane de rondins avait été construite contre la barrière ; à cet endroit la colline boisée descendait abruptement, derrière les granges, le séchoir à maïs, les étables et le séchoir à tabac, jusqu’à un ruisseau limpide qui chantonnait sur son lit de gravier, et sinuait, et frétillait de côté et d’autre, par-ci par-là, et un peu plus loin dans l’ombre profonde du feuillage et des plantes grimpantes qui le surplombaient — un lieu divin où patauger, et il y avait aussi des endroits assez profonds où se baigner, ce qui nous était strictement interdit et nous les fréquentions donc souvent. Car nous étions de petits enfants chrétiens et on nous avait appris très tôt la valeur du fruit défendu.

Dans la petite cabane en rondins vivait une esclave aux cheveux blancs infirme et grabataire à qui nous rendions quotidiennement visite et envers qui nous éprouvions une crainte respectueuse, car nous étions persuadés qu’elle était âgée de plus de mille ans et qu’elle s’était entretenue avec Moïse. Des nègres plus jeunes nous avaient confirmé ces statistiques et nous en avaient fait part de bonne foi. Nous acceptions tous les détails la concernant qui parvenaient à notre connaissance ; et c’est ainsi que nous étions persuadés qu’elle avait perdu la santé au cours du long périple dans le désert après la sortie d’Égypte et qu’elle ne l’avait jamais recouvrée. Il y avait une calvitie naturelle et ronde au sommet de son crâne et nous venions l’observer en tapinois dans un silence révérencieux, convaincus qu’elle était due à sa frayeur quand elle avait vu le pharaon se noyer. Nous l’appelions « tante » Hannah selon la mode du Sud. Elle était superstitieuse, comme les autres nègres ; en outre, comme eux, elle était profondément pieuse. Comme eux, elle avait une grande confiance en l’efficacité de la prière et l’utilisait dans toutes les occasions ordinaires, mais jamais lorsqu’il fallait obtenir d’urgence la certitude absolue d’un résultat. Chaque fois que des sorcières étaient dans les environs, elle attachait ce qui restait de ses cheveux laineux en petites mèches, avec du fil blanc, ce qui immédiatement ôtait tout pouvoir aux sorcières.

Tous les nègres étaient nos amis, et ceux qui avaient notre âge étaient de fait nos camarades. Je dis de fait, en utilisant cette locution pour modifier le sens de ma phrase. Nous étions camarades et pourtant pas vraiment camarades ; la couleur et la condition sociale interposaient une frontière subtile dont nous étions les uns et les autres conscients et qui rendait toute fusion complète impossible. Nous avions un très bon ami, allié et conseiller, fidèle et plein d’affection, du nom d’« oncle Dan’l », un esclave d’une quarantaine d’années qui avait plus de jugeote que tous les autres habitants du quartier nègre, dont la sympathie chaleureuse était sans partage et dont le cœur était honnête, simple et ignorait la perfidie. Il m’a servi à la perfection pendant des années et des années. Je ne l’ai pas revu depuis plus d’un demi-siècle et pourtant, spirituellement, j’ai eu droit à son agréable compagnie une bonne partie de ces années-là, et je l’ai mis en scène dans des livres sous son vrai nom et sous celui de « Jim », et je l’ai fait voyager — jusqu’à Hannibal, en lui faisant descendre le Mississippi en radeau, je lui ai même fait traverser le désert du Sahara en ballon — et il a enduré tout cela avec la patience, l’amitié et la loyauté qui lui avaient été accordées à la naissance. C’est dans cette ferme que j’ai appris à tant aimer sa race et à apprécier certaines de ses magnifiques qualités. Ce sentiment et cette estime ont survécu à l’épreuve de soixante années et plus, et ils n’ont jamais faibli. Un visage noir est tout autant le bienvenu aujourd’hui qu’il l’était alors.

Quand j’étais écolier je n’éprouvais aucune aversion envers l’esclavage. Je n’avais pas conscience qu’il y avait là quoi que ce soit de mal. Personne ne s’en était jamais pris au système devant moi ; les journaux locaux ne l’attaquaient pas ; depuis la chaire, on nous apprenait que Dieu l’approuvait, que c’était une chose sanctifiée et que ceux qui en doutaient pouvaient consulter la Bible afin de se rassurer — et puis les textes nous étaient lus à voix haute pour bien nous en convaincre ; si les esclaves eux-mêmes ressentaient une quelconque aversion envers l’esclavage, ils étaient prudents et se taisaient. À Hannibal on voyait rarement un esclave maltraité ; à la ferme, jamais.

Cependant au cours de mon enfance s’est déroulé un petit incident qui touchait à ces choses, et il a dû avoir une grande signification pour moi puisqu’il est resté dans mes souvenirs, clair et précis, éclatant et sans ombre, pendant toutes ces années qui ont passé lentement. Nous avions un petit esclave, un garçon que nous avions loué à quelqu’un, là-bas à Hannibal. Il venait de la côte est du Maryland et avait été enlevé à sa famille et à ses amis, emmené au centre du continent américain pour y être vendu. Il avait un esprit joyeux, innocent et doux, et il était la créature la plus bruyante qui ait jamais existé, sans doute. Toute la journée il chantait, sifflait, hurlait, s’exclamait, riait — c’était exaspérant, désespérant, insupportable. Pour finir, un jour, je me suis mis très en colère et, furieux, je suis allé voir ma mère pour lui dire que Sandy chantait depuis une heure sans s’être arrêté une seule fois, que je ne pouvais plus le supporter, et ne pouvait-elle pas, l’ai-je suppliée, lui dire de se taire. Les larmes lui sont venues aux yeux, ses lèvres tremblaient et elle m’a dit plus ou moins ce qui suit :

« Le pauvre petit, quand il chante on sait qu’il n’est pas dans ses souvenirs et j’en suis réconfortée ; mais quand il est silencieux j’ai peur qu’il soit en train de penser et cela m’est insupportable. Jamais plus il ne reverra sa mère ; s’il peut chanter, je ne dois pas l’en empêcher, mais lui en être reconnaissante. Si tu étais plus âgé tu me comprendrais ; alors le bruit de cet enfant sans ami te rendrait heureux. »

C’était une déclaration toute simple et composée de mots simples mais elle a touché son but, et le bruit que faisait Sandy a cessé de me déranger. Ma mère n’utilisait jamais de grands mots mais elle avait un don naturel pour rendre les mots simples plus efficaces. Elle a vécu jusqu’à presque quatre-vingt-dix ans et a été capable de se servir de sa langue jusqu’à la fin — particulièrement quand une méchanceté ou une injustice éveillait sa fureur. Elle m’a été bien utile à plusieurs reprises dans mes livres, où elle figure sous les traits de la tante Polly de Tom Sawyer. Je l’ai pourvue d’un dialecte et j’ai essayé d’inventer d’autres améliorations, sans en trouver aucune. Je me suis aussi servi une fois de Sandy ; c’était dans Tom Sawyer. J’ai essayé de lui faire badigeonner en blanc la palissade mais cela n’a pas marché. Je ne me souviens plus du nom que je lui avais donné dans le livre.

 
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Je vois encore la ferme, avec une précision parfaite. Je vois toutes ses dépendances, tous ses détails ; la chambre familiale de la maison, le petit lit à « roulettes » dans un coin et le rouet dans un autre — un rouet dont le gémissement lorsqu’il montait et descendait et qu’on l’entendait de loin, le plus lugubre de tous les bruits, me rendait nostalgique, déprimé, et emplissait l’atmosphère qui m’environnait des esprits errants des morts ; la grande cheminée, remplie les nuits d’hiver de bûches enflammées de hickory aux extrémités desquelles bouillonnait une sève sucrée qui n’était pas perdue pour tout le monde, car nous la raclions et la mangions ; le chat paresseux étalé sur les pierres inégales de l’âtre ; les chiens ensommeillés appuyés contre les montants et dont les yeux s’ouvraient et se refermaient ; ma tante dans un coin de la cheminée, tricotait ; mon oncle dans l’autre, fumait sa pipe en épi de maïs ; le plancher de chêne, sans tapis, luisait, reflétait vaguement les langues dansantes des flammes et était tacheté de marques noires là où des morceaux de charbon ardent étaient tombés et s’étaient tranquillement éteints ; une demi-douzaine d’enfants s’ébattaient dans la pénombre un peu plus loin ; des fauteuils en bois fendu ici et là, certains à bascule ; un berceau — hors service mais confiant en l’avenir ; tôt, les matins glacés, une nichée d’enfants en chemise de nuit, envahissaient les pierres de l’âtre et atermoyaient — sans aucune envie d’abandonner un coin aussi douillet pour se rejoindre ce lieu exposé au vent entre la maison et la cuisine où se trouvait la cuvette en étain, c’était là que tout le monde se lavait.

À l’extérieur, le long de la barrière à l’avant, passait la route, poussiéreuse l’été et un bon endroit pour les serpents — ils aimaient s’y étendre et se chauffer au soleil ; quand c’étaient des serpents à sonnettes ou des vipères clotho, nous les tuions ; quand c’étaient des serpents fouet, des serpents des prairies ou de la variété légendaire des « cerceaux », nous nous enfuyions sans honte ; quand c’étaient des serpents « de verre » ou « orvets », nous les emportions dans la maison et les mettions dans le panier à ouvrage de tante Patsy pour lui faire une surprise ; car elle appréciait fort peu les serpents et, chaque fois qu’elle posait le panier sur ses genoux et qu’ils se mettaient à en sortir, son esprit s’en trouvait troublé. Elle paraissait incapable de s’habituer à eux ; toutes ces tentatives se révélaient inutiles. Et elle se montrait toujours froide envers les chauves-souris, également, et ne pouvait pas les supporter ; et pourtant je pense que la chauve-souris est un des oiseaux les plus gentils au monde. Ma mère était la sœur de tante Patsy et était en proie à la même superstition infondée. Une chauve-souris est magnifiquement douce et soyeuse ; je ne connais aucune autre créature qui soit aussi agréable au toucher ou qui réponde mieux aux caresses, lorsqu’on les prodigue dans de bonnes dispositions d’esprit. Je sais tout sur ces coléoptères parce que notre grande grotte, à trois miles au sud de Hannibal, était remplie d’une multitude d’entre elles et que j’en rapportais souvent à la maison pour amuser ma mère. C’était facile à faire les jours d’école parce que, étant censément allé à l’école, je n’aurais pas dû avoir de chauve-souris. Ce n’était pas une personne suspicieuse, elle était toujours très confiante et candide ; et quand je disais, « Il y a quelque chose pour toi dans la poche de ma veste », elle y plongeait la main. Mais elle l’en ressortait toujours, d’elle-même ; je n’avais pas besoin de le lui demander. Il était remarquable de voir à quel point elle n’a jamais pu apprendre à apprécier le fait d’avoir une chauve-souris qui lui appartienne en propre. Plus je renouvelais cette expérience, plus elle était incapable de changer d’opinion.

Je crois qu’elle n’est jamais entrée dans la grotte de toute sa vie ; mais tous les autres y allaient. De nombreux groupes s’y rendaient en excursion depuis l’aval et l’amont du fleuve afin de la visiter. Elle s’étendait sur des miles et était un labyrinthe sauvage de fissures et de passages étroits et élevés. Il était facile de s’y perdre ; tout le monde pouvait y parvenir — y compris les chauve-souris. Moi-même je m’y suis perdu, en compagnie d’une dame, et notre dernière bougie avait brûlé et était presque complètement fondue quand nous avons aperçu les torches de nos sauveteurs qui vacillaient très loin.

« Injun Joe », le métis, s’y perdit un jour et il serait mort de faim sans les chauve-souris. Mais il était peu probable qu’il en ait manqué ; il y en avait des myriades. Il m’a raconté toute l’histoire. Dans le livre intitulé Tom Sawyer je l’ai fait mourir complètement de faim dans la grotte mais c’était dans l’intérêt de l’art ; cela ne s’était pas du tout passé ainsi. Le « général » Gaines, qui a été notre premier poivrot de la ville avant que Jimmy Finn n’ait obtenu cet emploi, s’y est perdu pendant toute une semaine et a fini par brandir son mouchoir à l’extérieur par un trou au sommet d’une colline près de Saverton, à plusieurs miles en aval de l’entrée de la grotte ; quelqu’un l’a vu et l’a déterré. Ces indications n’ont rien d’étrange à l’exception du mouchoir. J’ai fréquenté Jimmy Finn pendant des années et il n’en avait pas. Peut-être était-ce son nez. Cela aurait attiré l’attention.

La grotte était un lieu inquiétant, car elle contenait un corps — le corps d’une adolescente de quatorze ans. Il avait été placé dans un cylindre en verre lui-même enfermé dans un cylindre en cuivre, qui était suspendu à une barre reliant les deux bords d’un passage étroit. Le corps était conservé dans l’alcool et une rumeur courait selon laquelle les bons à rien et les voyous venaient le sortir en le tirant par les cheveux pour observer le visage mort. L’adolescente était la fille d’un chirurgien de St Louis aux talents extraordinaires et d’une grande célébrité. C’était un homme excentrique et il a fait beaucoup de choses étranges. Il a lui-même placé la pauvre chose dans cet endroit perdu.

Le Dr McDowell — le grand Dr McDowell de St Louis — était médecin ainsi que chirurgien ; parfois, quand la médecine était impuissante, il envisageait d’autres solutions. Il s’est brouillé un jour avec une famille dont il était le médecin et par la suite elle a cessé de l’appeler. Mais un jour, il a été convoqué une fois de plus. La dame de la maison était très malade et avait été abandonnée par ses médecins. Il a pénétré dans la chambre, s’est immobilisé un certain temps et a observé la scène ; il était coiffé de son chapeau à large bord, portait un pain d’épice d’un demi-arpent sous le bras et, tandis qu’il regardait autour de lui d’un air méditatif, il brisait des morceaux de son gâteau, les mâchonnait et les miettes qu’il laissait tomber sur sa poitrine finissaient sur le parquet. La dame était étendue, pâle et inerte, les yeux clos ; autour de son lit, dans un silence solennel, toute la famille s’était rassemblée et sanglotait doucement, certains debout, d’autres agenouillés. Le médecin s’est mis alors à saisir une à une les bouteilles de médicaments, il les a reniflées avec mépris avant de les jeter par la fenêtre. Lorsqu’il s’est débarrassé de toutes les bouteilles, il s’est approché du lit, a posé sa plaque de pain d’épice sur la poitrine de la mourante et a annoncé brutalement :

« Pourquoi ces imbéciles sont-ils là à pleurnicher ? Cette fumiste n’est pas le moins du monde malade. Tirez la langue ! »

Les sanglots ont cessé, tous les affligés ont changé d’attitude et se sont mis à apostropher le médecin, qui se comportait cruellement dans cette chambre mortuaire ; mais il les a interrompus par une explosion d’insultes sacrilèges et leur a dit :

« Un troupeau de malotrus enchifrenés ! Vous croyez donc pouvoir m’apprendre mon métier ? Je vous dis que cette femme n’a absolument rien — rien sinon sa paresse. Ce dont elle a besoin, c’est d’un bifteck et d’une bassine pour se laver. Avec sa satanée bonne éducation, elle… »

Alors la mourante s’est redressée dans son lit et l’éclat de la bataille était dans son regard. Elle a déversé sur le médecin tout ce que contenait son esprit insulté — rien qu’une éruption volcanique, accompagnée de tonnerre et d’éclairs, de tourbillons et de tremblements de terre, de pierres ponces et de cendres. Cela a provoqué la réaction qu’il escomptait et elle s’est rétablie. Tel était le regretté Dr McDowell, dont le nom était tellement célèbre et tellement honoré dans la Vallée du Mississippi avant la guerre de Sécession.

Au-delà de la route où les serpents prenaient le soleil, poussait un dense bosquet de jeunes arbres que traversait un sentier peu éclairé long d’un quart de mile ; on sortait alors de la pénombre pour émerger brutalement dans une grande prairie toute plate couverte de fraises sauvages, étoilée de chondrilles et fermée de tous les côtés par des forêts. Les fraises étaient parfumées et délicieuses ; pendant la saison, nous nous y rendions généralement dans la fraîcheur vive du petit matin, alors que les gouttelettes de rosée étincelaient encore sur les herbes et que les bois résonnaient du premier chant des oiseaux.

Sur les pentes de la forêt se trouvaient les balançoires. Elles étaient faites d’écorce arrachée aux jeunes plants de hickory. Quand elles séchaient elles étaient dangereuses. Le plus souvent elles cassaient quand un enfant était à quarante pieds dans les airs, ce qui explique le nombre considérable d’os qu’il fallait réparer chaque année. Moi-même je n’eus pas cette malchance mais aucun de mes cousins n’y a échappé. Ils étaient huit et, au fil du temps, ils se sont cassé quatorze bras. Mais cela ne coûtait presque rien, car le médecin était payé à l’année — vingt-cinq dollars pour une famille tout entière. Je me souviens de deux des médecins de Florida. Chowning et Meredith. Non seulement ils s’occupaient de toute une famille pour vingt-cinq dollars par an mais ils fournissaient eux-mêmes les médicaments. En bonne quantité, en plus. Seules les personnes les plus corpulentes pouvaient en absorber une dose entière. L’huile de ricin était la boisson principale. La dose était une demie cuillère à pot, à laquelle était ajoutée une demie cuillère à pot de mélasse de la Nouvelle-Orléans afin de lui donner bon goût et que nous puissions l’avaler, mais c’était toujours aussi mauvais. Le calomel était le remède suivant ; venait ensuite la rhubarbe, puis le jalap. Puis ils saignaient le patient et le couvraient de cataplasmes à la moutarde. C’était un système terrible et pourtant le taux de décès n’était pas trop élevé. Le calomel faisait presque toujours saliver le patient et lui coûtait quelques-unes de ses dents. Il n’y avait pas de dentistes. Lorsque les dents étaient touchées par la carie ou qu’elles faisaient souffrir, le médecin ne connaissait qu’une seule solution — il allait chercher ses pinces et les arrachait. Malgré tous ses efforts, il arrivait que la mâchoire reste entière.

On n’appelait pas les médecins dans les cas de maladies ordinaires ; la grand-mère de la famille s’en occupait. Toutes les vieilles femmes étaient médecins, cueillaient leurs propres remèdes dans les bois, et savaient comment composer des doses à faire trembler les entrailles d’un chien en fonte. Il y avait aussi le « médecin indien » ; un sauvage grave, survivant de sa tribu, sa connaissance des mystères de la nature et des propriétés secrètes des simples était profonde ; la plupart des coureurs des bois avaient une grande confiance dans ses pouvoirs et racontaient les merveilleuses guérisons qu’il avait obtenues. Dans l’Île Maurice, très loin là-bas dans les solitudes de l’Océan Indien, vit une personne qui ressemble à notre médecin indien des temps anciens. C’est un nègre, et il n’a jamais appris la médecine, et pourtant il existe une maladie dont il est le maître, qu’il sait guérir et que les médecins ne savent pas traiter. On va le chercher quand elle se déclare. C’est une maladie infantile d’un type étrange et mortel, et le nègre la soigne avec un médicament qu’il confectionne lui-même avec des simples selon une recette qui lui a été léguée par son père et son grand-père. Il ne la montre à personne. Il garde pour lui le secret de ses ingrédients et on craint qu’il meure sans les avoir divulgués ; une grande consternation s’abattra alors sur l’Île Maurice. Ces choses-là m’ont été racontées par les habitants en 1896.

Nous avions aussi la « guérisseuse » à cette époque-là — une femme. Les rages de dents étaient sa spécialité. Elle était la vieille épouse d’un fermier et vivait à cinq miles de Hannibal. Elle posait ses mains sur la mâchoire du patient et disait, « Crois ! » et la guérison était rapide. Mrs Utterback. Je me souviens très bien d’elle. Deux fois je me suis rendu chez elle, sur la croupe du cheval derrière ma mère, et j’ai vu la guérison à l’œuvre. Ma mère était la patiente.

Le Docteur Meredith s’est ensuite installé à Hannibal, il était notre seul médecin de famille et il m’a sauvé la vie à plusieurs reprises. Néanmoins, c’était un homme généreux et plein de bonnes intentions. Passons.

On m’a toujours dit que j’avais été un enfant maladif, chétif, assommant et délicat qui, pendant les sept premières années de sa vie, est resté en vie en grande partie grâce aux médicaments allopathiques. J’ai questionné ma mère à ce sujet dans sa vieillesse — elle avait atteint sa quatre-vingt-huitième année — et lui ai demandé :

« Je suppose que tout ce temps-là tu te faisais du souci pour moi ? »

« Oui, tout le temps. »

« Tu craignais que je meure ? »

Après un moment de réflexion — ostensiblement pour se remémorer les faits — « Non — que tu vives. »

Ça ressemble à une citation mais ce n’en était sans doute pas une.

 
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L’école du village était à trois miles de la ferme de mon oncle. Elle avait été construite dans une clairière au milieu des bois et pouvait recevoir environ vingt-cinq garçons et filles. Nous allions à l’école avec plus ou moins de régularité une ou deux fois par semaine en été, nous nous y rendions dans la fraîcheur matinale par les sentiers forestiers et en revenions au crépuscule à la fin du jour. Tous les écoliers apportaient leur repas dans des paniers — gâteau de maïs, babeurre et autres bonnes choses — et à midi nous nous asseyions à l’ombre des arbres pour manger. C’est cette partie de mon éducation que je me rappelle avec le plus de satisfaction. Ma première visite à l’école a eu lieu quand j’avais sept ans. Une grande gaillarde de quinze ans, vêtue du bonnet et de la robe de calicot traditionnels, m’a demandé si je « consommais du tabac » — c’est-à-dire si je chiquais. Je lui ai répondu que non. Ce qui a provoqué son mépris. Elle en a fait part à la cantonade et a dit :

« Voilà un garçon de sept ans qui ne sait pas chiquer. »

Les regards et les commentaires qui ont suivi m’ont fait comprendre que j’étais un objet dégénéré ; j’avais cruellement honte de moi-même. J’ai décidé de me corriger. Mais je ne suis parvenu qu’à me rendre malade ; j’étais incapable d’apprendre à chiquer. J’ai appris à fumer assez bien mais cela ne m’a réconcilié avec personne et je suis resté une chose pauvre et dénuée de caractère. J’avais très envie de respect mais il m’a été impossible d’atteindre ce niveau. Les enfants sont sans indulgence pour leurs défauts respectifs.

Comme je l’ai dit, je passais une partie de chaque année à la ferme jusqu’à l’âge de douze ou treize ans. La vie que j’y menais avec mes cousins était pleine de charme, et elle l’est toujours dans mon souvenir. Je me rappelle encore la solennité du crépuscule et du mystère des forêts profondes, les odeurs de terre, le parfum discret des fleurs sauvages, le luisant du feuillage lavé par la pluie ; le crépitement bruyant des gouttes quand le vent secouait les arbres, le martèlement lointain des pics-verts, le tambourinage étouffé du coq de bruyère au fond de la forêt, les créatures sauvages que l’on dérangeaient et que l’on apercevait brièvement quand elles détalaient dans l’herbe — je me rappelle encore tout cela et je peux le rendre aussi réel qu’autrefois, et avec tout autant de bonheur. Je me rappelle encore la prairie, la solitude et la paix, et une immense buse suspendue immobile dans le ciel, ses ailes largement étendues et le bleu de la voûte apparaissant à travers la frange de ses rémiges. Je vois encore les bois dans leur robe d’automne, les chênes pourprés, les hickorys inondés d’or, les érables et les sumacs illuminés de feux écarlates, et j’entends encore le bruissement des feuilles mortes lorsque nous y enfoncions les pieds en marchant. Je vois encore les amas bleus de vigne sauvage suspendus dans le feuillage des jeunes arbres, et je me souviens de leur goût et de leur odeur. Je sais à quoi ressemblaient les mûres sauvages, et le goût qu’elles avaient, et de même pour les papayes, les noisettes et les kakis ; et je sens encore sur ma tête la pluie tambourinante de noix de hickory et de noyer quand nous sortions dans le gel de l’aube pour les récolter en compagnie des cochons et quand les rafales de vent les détachaient et les faisaient tomber. Je connais les taches de mûres, et comment elles sont belles, et comment le savon et l’eau ont peu d’effet sur elles, et combien elles détestaient l’expérience qu’elles avaient de l’un comme de l’autre. Je connais le goût de la sève d’érable, et quand la ramasser, et comment installer les chaudières et les chalumeaux, et comment le jus est bouilli, et comment on chipe le sucre quand il est prêt, et comment du sucre chipé a bien meilleur goût que celui qu’on a obtenu honnêtement, les bigots peuvent bien dire ce qu’ils veulent. Je sais à quoi ressemble une pastèque de premier choix lorsqu’elle dore sa grasse rotondité au soleil au milieu des plants de potiron et de pâtisson « seminel » ; je sais comment savoir si elle est mûre sans la sonder « à la gouge » ; je sais à quel point elle a l’air tentant quand elle prend le frais dans une bassine d’eau sous le lit, en attente ; je sais de quoi elle a l’air quand elle est couchée sur la table dans le grand espace couvert entre la maison et la cuisine, alors que les enfants ont été rassemblés pour le sacrifice et qu’ils salivent ; je connais les craquements qu’elle produit quand le couteau à découper pénètre l’une de ses extrémités, et je vois encore la fente filer en avant de la lame lorsque le couteau se fraye un chemin jusqu’à l’autre bout ; je vois encore les deux moitiés se séparer et exhiber la riche pulpe rouge et les graines noires, et le cœur au centre, un luxe digne des élus ; je sais à quoi ressemble un garçon derrière une tranche de pastèque d’un mètre de long, et je sais ce qu’il ressent ; car j’étais là. Je connais le goût de la pastèque obtenue honnêtement, et je connais le goût de la pastèque qu’on a obtenue par la ruse. Toutes les deux sont délicieuses, mais une personne d’expérience saura laquelle a meilleur goût. Je sais de quoi ont l’air les pommes et les pêches vertes sur les arbres, et je sais à quel point elles peuvent être une source de divertissement dans le ventre de quelqu’un. Je sais de quoi elles ont l’air quand elles sont mûres et qu’elles sont empilées en pyramides sous les arbres, et comme elles sont jolies et comme leurs couleurs sont éclatantes. Je sais de quoi a l’air une pomme gelée, dans un tonneau tout en bas à la cave, et comme il est difficile de mordre dedans, et comment la gelée irrite les dents, et pourtant comme elle est bonne, malgré tout. Je connais la tendance qu’ont les gens âgés à sélectionner les pommes tavelées pour les enfants, et je connaissais autrefois des techniques pour les prendre à leur propre jeu. Je sais de quoi a l’air une pomme qui rôtit et grésille dans l’âtre par un soir d’hiver, et je connais la béatitude du moment où on la mange brûlante, avec du sucre et une saucée de crème. Je connais l’art et le mystère délicat de casser les noix du hickory et celles du noyer avec un marteau sur un fer à repasser de telle façon que l’intérieur en sorte intact, et je sais comment les noix, en association avec des pommes d’hiver, du cidre et des beignets donnent un air de fraîcheur croustillante et enchanteresse aux histoires des personnes âgées et aux vieilles plaisanteries, et se jouent d’une soirée avant même qu’on sache comment le temps a passé. Je sais de quoi avait l’air la cuisine d’oncle Dan’l telle qu’elle était certains soirs particuliers, quand j’étais petit, et je vois encore les enfants blancs et noirs rassemblés devant l’âtre, la lumière du feu projetée sur les visages et les ombres vacillant sur les murs, jusqu’aux ténèbres caverneuses derrière nous, et j’entends encore oncle Dan’l racontant les histoires immortelles qu’oncle Remus Harris allait collecter dans ses livres, avec lesquels il allait charmer le monde, un peu plus tard ; et je ressens encore en moi la vibration de joie mêlée d’effroi quand venait le moment de l’histoire du fantôme au « Bras d’or » — et le sentiment de regret aussi, qui m’envahissait, car c’était toujours la dernière histoire de la soirée et il n’y avait plus rien entre elle et le lit déplaisant.

Je me souviens encore de l’escalier en bois nu dans la maison de mon oncle, et du tournant à gauche après le palier, des chevrons et du toit en pente au-dessus de mon lit, et des carrés de clair de lune sur le plancher, et du monde froid et blanc de la neige au-dehors, aperçu par la fenêtre sans rideaux. Je me souviens encore des hurlements du vent et de la maison qui tremblait pendant les nuits de tempête, de la sensation de chaleur et de confort douillet que l’on ressentait sous les couvertures, à l’écoute ; et de la façon dont la neige poudreuse parvenait à se glisser à l’intérieur, par le châssis, pour former de petites stries sur le plancher, qui donnaient à la chambre un air glacial le matin et réfrénaient tout violent désir de se lever — au cas où ce désir aurait existé. Je me rappelle encore à quel point la chambre était sombre, à la nouvelle lune, et comme elle était remplie de silence spectral quand on se réveillait par accident pendant la nuit, et quand les péchés oubliés sortaient en foule des chambres secrètes de la mémoire pour se faire entendre ; et comme le moment paraissait mal choisi pour ce genre d’affaires ; et comme le hululement de la chouette et les hurlements des loups étaient lugubres quand le vent de la nuit poussait ses gémissements.

Je me rappelle la fureur de la pluie sur ce toit, les nuits d’été, et comme il était plaisant d’être couché là et de l’écouter, et d’apprécier la splendeur blanche de l’éclair et le grondement majestueux et fracassant du tonnerre. C’était une chambre très satisfaisante, et il y avait un paratonnerre que l’on pouvait atteindre depuis la fenêtre, très drôle et réjouissant quand on voulait descendre ou remonter, les nuits d’été, lorsque vous appelaient des devoirs qui devaient rester privés.

Je me souviens des chasses au raton laveur et à l’opossum, la nuit, avec les nègres, et des longues marches dans les noires ténèbres des bois, et de l’excitation qui s’emparait de tous quand l’aboiement d’un chien bien entraîné annonçait que la proie avait grimpé dans un arbre ; et puis la course précipitée dans la bruyère et les buissons, les pieds qui se prenaient dans les racines, afin de rejoindre la proie ; et puis le feu qu’on allumait, l’arbre qu’on abattait, la frénésie joyeuse des chiens et des nègres, et l’étrange tableau de tout cela dans la lueur rougeoyante — je me souviens très bien de ça, et du plaisir que tout le monde y prenait, excepté le raton laveur.

Je me souviens de la saison des pigeons, quand les oiseaux arrivaient par millions, qu’ils se perchaient dans les arbres et que les branches se brisaient sous leur poids. Ils étaient tués à coups de bâton ; les fusils n’étaient pas nécessaires et donc pas utilisés. Je me rappelle la chasse aux écureuils, et la chasse aux gélinottes des prairies, et la chasse aux dindons sauvages, et tout ça ; et comment nous nous levions le matin pour ces expéditions alors qu’il faisait encore nuit, comment le petit matin était froid et sinistre, et comment je regrettais souvent d’être assez bien portant pour y aller. Un appel de cor en fer-blanc faisait venir deux fois plus de chiens que nous en avions besoin, et ils étaient tellement contents qu’ils couraient et gambadaient autour de nous, qu’ils renversaient les plus petits et n’arrêtaient pas de faire un vacarme inutile. Quand on les lançait, ils disparaissaient en direction des bois, et nous les suivions en silence dans les ténèbres mélancoliques. Mais peu à peu l’aube grise apparaissait sur le monde, les oiseaux se mettaient à pépier, puis le soleil se levait et distribuait lumière et bien-être un peu partout, tout était frais, et plein de rosée, et parfumé, et la vie était redevenue un bienfait. Après trois heures de courses dans les broussailles nous revenions à la maison sainement épuisés, surchargés de gibier, affamés, à l’heure du petit-déjeuner.

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